«Je pars retrouver ma jeune !» déclara dune voix grave Maurice, 65 ans, tout en bourrant à grand-peine une couverture à carreaux dans sa valise. Une heure plus tard, il revenait, les yeux noyés de larmes.
Je pars retrouver ma jeune ! énonça-t-il, solennel comme sil annonçait la conquête de la Lune ou la découverte dun continent. Il voulait que cela secoue, que ça explose, que ce soit retentissant comme une bombe.
Mais la déflagration neut pas lieu. Pas même un sifflement.
Sa femme, Françoise, se tenait devant la table à repasser, passant dun geste précis le fer chaud sur la belle chemise de Maurice. Un nuage de vapeur sen échappait par à-coups, brisant le silence de lappartement.
Jentends bien, Maurice, répondit-elle calmement, sans même lever les yeux. Tas pensé à prendre tes caleçons en molleton ? On est déjà en novembre, ta « jeune » ne te soignera pas les reins si tu tombes malade.
Maurice resta figé, la chaussette de laine à la main, suspendue dans lair. Il attendait nimporte quoi des assiettes brisées, une crise de cœur, des supplications, ou la menace dappeler les enfants.
Mais cest un banal souci de sous-vêtements quil reçut en retour.
Et mes caleçons, Françoise ?! gémit-il, sentant la honte rosir son visage. Je te parle damour. De renouveau ! Dun vrai élan !
Enfin, il parvint à fourrer la couverture, se jeta sur la valise pour tenter de la fermer, et tira dun coup sec la fermeture. Elle gronda plaintivement, rappelant les articulations vieillissantes de Maurice, mais tint bon.
Et toi, tu me parles de molleton ! Tu es si terre-à-terre, cen est lassant ! souffla-t-il. Là-bas, cest la fête, la passion, la vie vraie !
Elle a au moins un prénom, cette « passion » ? ironisa Françoise, suspendant délicatement la chemise sur un cintre et la lui tendant. Ou cest encore « Lapinou » dans ton portable ?
Elle sappelle Clémence ! annonça-t-il fièrement, acceptant la chemise. Et ce nest pas seulement une femme, cest une muse !
Françoise esquissa un mince sourire, sachant pertinemment que la seule poésie que Maurice aimait, cétait celle des toasts aux anniversaires.
Clémence, donc. Très joli. Elle a quel âge, la muse ?
Vingt-huit ans ! lança-t-il, défiant sa femme du regard.
Françoise déposa le fer, prit tout son temps pour lobserver, dun regard profond, celui quon porte sur un vieux meuble, auquel on est attaché mais qui grince et se dégonde aujourdhui.
Maurice prononça-t-elle dune voix douce où perçait une froide fermeté. Tu as soixante-cinq ans, un mal de dos dès que tu restes trop longtemps sur les WC, et un régime draconien à cause de ton foie.
Elle soupira, ajoutant :
Que comptes-tu faire avec une Clémence de vingt-huit ans ? Lui lire de la poésie ?
Ce ne sont pas tes affaires ! coupa-t-il, agrippant la poignée de sa valise. On va voyager, sortir le soir, revivre ! Je suis loin dêtre fini !
Il voulut soulever la valise mais son dos le trahit. Mordant la douleur, il tint bon, refusant de montrer la moindre faiblesse à son ex, désormais presque ex.
Oublie pas tes comprimés pour la tension, séducteur, lança Françoise en recommençant à repasser. Ils sont dans le premier tiroir de la commode. Et la pommade pour les articulations aussi.
Je nen ai pas besoin ! mentit-il, alors que son cœur tapait à tout rompre. Près delle, jai limpression den avoir trente ! Voilà, Françoise. Adieu. Je te laisse lappartement, je suis noble.
Merci, chef de famille, souffla-t-elle en hochant la tête. Tu poseras la clé sur la console. Et sors les poubelles en passant, si tu veux bien.
Ce fut le coup de grâce. Pas de colère, pas une larme. Simplement un « sors les poubelles ».
Il attrapa le sac près de la porte, redressa la tête avec orgueil et sortit sur le palier. La porte se referma derrière lui dans un doux cliquetis.
Maurice se retrouva dans la cage descalier, saturée par une odeur de vieux chats et de pommes de terre sautées, trace des voisins. La poignée de la valise lui sciait la main, son dos le lançait déjà, et le téléphone vibrait dans sa poche.
Sans doute Clémence, sa « princesse » impatiente.
Il appela lascenseur et, en attendant, sortit son smartphone, le cœur ébranlé dexcitation. Une notification Messenger : « Mon ange, tu arrives ? Jai réservé la table. Mais jai un léger souci… »
Il lut attentivement : « Faut que tu me fasses un virement de 500 euros pour maman, elle ne peut pas acheter ses médicaments et moi jai atteint le plafond. Tu me les donnes en arrivant, je te rembourse ! »
Maurice fronça les sourcils. Cinq cents… Cest curieux. Hier, cétait trois cents pour un taxi. La veille, deux cents pour linternet. Il y a une semaine, il avait envoyé mille euros pour un « stage dinspiration ».
Lascenseur arriva. Maurice tira la valise à lintérieur, pressa le bouton du rez-de-chaussée. Dans le miroir, il vit un homme digne, usé, la casquette vissée sur la tête, le visage cramoisi, lair perdu.
« Je pars retrouver ma jeune », pensa-t-il encore, mais la phrase avait perdu tout éclat héroïque.
Dehors, il faisait un temps de chien : bruine fine, vent glacial, les feuilles moribondes volant dans lair. Maurice traîna sa valise jusquà labri de bus de Clémence, tout là-bas dans le neuf-trois.
Assis sur le banc mouillé, il sortit son téléphone pour faire le virement. Ses doigts raidis obéissaient mal. Balance bancaire : 480 euros. La retraite n’arrivera que la semaine prochaine.
Merde, murmura-t-il.
Il écrivit : « Ma Clémence, ma chérie, je nai pas assez sur mon compte. Je passe, je tapporte des espèces, jai une réserve à la maison. »
La réponse tomba aussitôt : un emoji qui roule des yeux. Puis : « Maurice, arrête de faire lenfant ! Emprunte à quelquun ! Maman va mal ! Si tu maimes, tu trouveras ! »
« Maurice ». Pas « Mau », pas « mon amour ». Juste Maurice, comme le vieux matou du voisin.
Un malaise visqueux lui envahit la poitrine. Pas de lamour, non… un doute collant.
Tout à coup, il se rendit compte quil navait jamais parlé à Clémence en visio. La caméra « cassée », le Wi-Fi toujours en panne, mais les photos de profil, époustouflantes, dignes dune star de la mode.
Il décida dappeler, juste pour entendre sa voix. Longues sonneries. On coupait.
Message : « Je ne peux pas parler, je pleure ! »
Maurice restait là, serrant la poignée de la valise. Les voitures passaient, léclaboussant de boue.
Le froid le traversait de part en part, malgré la belle chemise et la veste de mi-saison. Son dos criait grâce.
Clémence, articula-t-il doucement, goûtant le nom. Il avait un drôle de goût de plastique.
Le téléphone vibra à nouveau : « Alors, le virement ? Si cest non, ne viens pas. Je nai pas besoin dun homme qui ne sait pas régler la moindre difficulté. »
Maurice fixait lécran, les lettres tremblaient.
Il repensa à Françoise. Comment elle lui avait silencieusement enduit le dos la veille. Comment elle préparait des courgettes vapeur quil détestait, mais mangeait pour son foie fatigué.
Comment elle savait toujours où étaient ses chaussettes.
« Je nai pas besoin dun homme… »
Il se vit sur le canapé de Clémence, dans un appartement inconnu, avec ses règles à elle, son parfum à elle. Toujours devoir prouver, toujours payer.
Et si son dos se bloquait là-bas ? Clémence viendrait-elle le masser ? Plaîrait-elle ou irait-elle senfermer dans la chambre dà côté ?
Maurice se leva péniblement, ses genoux craquaient. Il vit le bus arriver, direction Montreuil, mais resta planté sur place.
Le bus repartit, lenveloppant de gaz déchappement.
Il attendit encore un instant, contemplant la rue vide. Puis il fit volte-face, reprit la valise et marcha, lourdement, vers chez lui.
Lascension des trois étages fut une épreuve. Bien sûr, lascenseur était en panne, comme toujours. Il devait sarrêter à chaque palier, essoufflé, sessuyant le front.
Devant sa porte, il posa la valise et sonna longuement, le cœur battant la chamade. Panique et si elle était partie ? Si elle lui en voulait vraiment ? Si elle avait changé les serrures ?
Il avait laissé la clé sur la console, comme un imbécile ! Il sonna encore.
Françoise ! appela-t-il dune voix rauque. Françoise, ouvre-moi !
Le verrou sauta, la porte souvrit. Françoise était là, tranquille, en robe de chambre.
Maurice, trempé, sale, la casquette dégoulinante à la main, la regarda, les larmes coulant sur ses joues.
Des vraies, des lourdes, de honte, de colère contre lui-même, contre cette vieillesse qui noffre pas la sagesse mais des illusions.
Je… balbutia-t-il. Le bus… la pluie… et jai pensé…
Impossible davouer que la fameuse Clémence réclamait de largent. Trop humiliant.
Françoise le considéra, puis son regard tomba sur la valise. Elle soupira.
Tas sorti les poubelles ? demanda-t-elle.
Maurice baissa les yeux. Il avait oublié le sac sur le banc de larrêt.
Non… murmura-t-il.
Elle haussa les épaules, sécarta pour le laisser entrer.
Allez, rentre, Roméo. Le thé va refroidir. Et dépêche-toi daller te laver les mains, tu es tout crasseux.
Il sengouffra dans lappartement, traînant la maudite valise derrière lui. Lodeur familière du linge propre et dun vague parfum de pommade le submergea.
C’était la meilleure odeur du monde.
Il se déchaussa, fila à la salle de bains. Dans le miroir, un homme éreinté, vieillissant, fixait son reflet. Il fit couler leau glacée sur son visage, effaçant ses larmes et sa honte.
En entrant dans la cuisine, Françoise versait déjà le thé dans sa tasse préférée, une grande mug, des boulettes vapeur sur la table.
Françoise… souffla-t-il en sasseyant. Pardonne-moi. Vieux fou. Ravagé.
Mange, coupa-t-elle sans lever les yeux. Ça refroidit.
Non, vraiment. Cette Clémence, cette muse… sans toi, je ne sais même pas où sont mes papiers.
Dans le dossier, tiroir du haut, répondit-elle machinalement en sasseyant en face. Maurice, je ten prie… Plus de drame. Tu es revenu, point.
La boulette vapeur avait soudain le goût dun festin rare.
Et cette Clémence… crut-il bon dajouter, mentant pour sauver sa dignité. Elle fume, tu te rends compte ? Et elle jure comme un charretier.
Françoise le regarda par-dessus ses lunettes, un éclat de malice dans les yeux.
Ça alors, quel horreur ! feinta-t-elle. Forcément, toi, puriste, tu ne pouvais supporter ça.
Évidemment ! Je lui ai dit : « Madame, votre langage ne sied pas à votre stature ! » Et là…
Il fit un geste vague.
Bref. Jai compris. Vide intérieur, Françoise. Un grand vide.
Mieux vaut sen rendre compte devant larrêt de bus que devant la mairie, conclut-elle, en se levant pour sortir le tube de pommade et le poser devant lui.
Ton dos doit être coincé après tout ça ?
Il rougit.
Un peu.
Allez, retire ta chemise, je men occupe.
Il ôta sa chemise, grimaçant, frissonnant, et sentit les mains fermes, rassurantes, de sa femme sactiver sur son dos.
Ça brûlait un peu, mais cétait un feu bienfaisant.
Françoise, marmonna-t-il vers la table.
Quoi ?
Tu savais que je reviendrais ?
Bien sûr que je le savais.
Pourquoi ?
Françoise lui donna une légère tape sur lépaule, signifiant la fin de la séance.
Parce que dans ta valise, il ny avait ni caleçons, ni chaussettes, ni médicaments. Juste la couverture et mon vieux manteau, celui que tu dois emmener au pressing.
Maurice se figea et tourna lentement la tête.
Le manteau ?
Oui. Je tai vu le fourrer ce matin. Tu croyais que je ne verrais rien ? Sans lunettes, tu es aveugle comme une taupe !
Un silence mordit la cuisine. Maurice comprenait peu à peu quil partait « refaire sa vie » avec le manteau de sa femme et une vieille couverture.
Puis il se mit à rire. Dabord doucement, puis plus fort, jusquà tousser tant il riait.
Françoise lobserva, les commissures de lèvres frémissantes.
Vieux coucou, va, fit-elle, sans méchanceté. Allez, mange ta boulette. Demain, on va à la maison de campagne, faut descendre les bocaux à la cave. Tu verras, cest du sport et de lair pur.
On ira, Françoise, promit-il, en sessuyant les yeux.
Le téléphone vibra de nouveau dans sa poche. « Clémence : Tes où ?? Ma mère va mourir ! Envoie même 100 ! »
Il appuya dun doigt ferme sur « bloquer » puis « supprimer la conversation ». Il déposa le portable sur la table, écran retourné.
Dis, Françoise, pour les bocaux, on pourrait plutôt faire un barbecue ? Je préparerai la viande. Moi-même comme tu aimes, avec des oignons.
Elle leva les sourcils, étonnée Maurice napprochait plus du barbecue depuis dix ans.
Un barbecue ? Et ton foie ?
Quil aille au diable le foie ! On na quune vie !
Il lui prit la main cette main calleuse du travail, de la lessive maladroitement, sincèrement, y déposa un baiser.
Merci davoir ouvert la porte, Françoise.
Elle reprit sa main en douce, presque émue.
Mange, Don Juan. Sinon ça sera froid.
Dehors, il pleuvait drues, le vent fouettait la fenêtre, mais la chaleur régnait dans la cuisine. La chemise de cérémonie séchait sur le dossier de la chaise ; et ça sentait la pommade, le thé, la tendresse.
Ce parfum-là valait bien tous les parfums du monde.
Maurice contemplait sa femme, son cœur sallégeait. Vingt-huit ans, cest bien, mais qui dautre rirait de retrouver son manteau dans la valise, et lui ouvrirait toujours la porte ?
Françoise ? appela-t-il.
Quoi encore ?
Le manteau, je lemmènerai demain au pressing. Cest promis.
Fais donc, acquiesça-t-elle. Mais commence par vider ta valise. Et sors la couverture, jai les pieds glacés.
Il approuva, et entama sa boulette vapeur de bon appétit.
La vie continuait, et ma foi, elle nétait pas si mauvaise que ça.