«Je pars rejoindre une jeune femme», déclara le grand-père de 65 ans en préparant sa valise, mais il revint une heure plus tard les larmes aux yeux.

« Je pars chez la jeunette », ai-je annoncé dun ton solennel en fourrant de force mon plaid pied-de-poule dans une valise bien récalcitrante. Je mappelle Gérard Dubois, jai soixante-cinq ans, et ce matin de novembre, jétais décidé à tout quitter pour un nouveau départ. Javais dit ces mots comme on déclare une expédition au bout du monde, sûr quils allaient faire leffet dune bombe. Mais il ny a pas eu dexplosion, pas même un sursaut.

Mon épouse, Françoise, restait imperturbable devant la table à repasser, glissant méthodiquement le fer sur ma chemise de cérémonie. Un panache de vapeur séchappait dans lair, rythmé, presque sodorisant le silence de notre appartement parisien.

Oui, Gérard, jai entendu, répondit-elle tranquillement sans lever les yeux. Tu as pris tes sous-vêtements chauds ? Il fait un froid de canard dehors, ta jeunette ne va pas te soigner les reins.

Ma main, serrant une chaussette de laine, resta suspendue dans le vide. Je nattendais pas ça. Je métais préparé à tout : à une crise de nerfs, à une imploration, ou à voir voler la vaisselle. Mais pas à ce genre de question ménagère, lair de rien.

Quest-ce que les caleçons viennent faire là-dedans, Françoise ?! méchauffai-je, le rouge aux joues. Je te parle damour, dune nouvelle vie, dune renaissance !

Jai finalement réussi à coller mon plaid dans la valise, me jetant de tout mon poids pour la fermer. Elle a craqué, grinçant comme mes vieilles articulations, puis elle a cédé.

Et toi, tu me parles de caleçons ! Voilà bien tout toi : terre-à-terre, ennuyeuse ! Alors que là-bas, cest la passion ! Lénergie !

Et cette “énergie”, elle a au moins un prénom ? ironisa Françoise, suspendant soigneusement la chemise sur un cintre avant de me la tendre. Ou cest encore “Ma Lapinette” dans tes contacts ?

Elle sappelle Élise ! dis-je fièrement en prenant la chemise. Et cest bien plus quune femme, cest une muse.

Françoise laissa échapper un petit rire. Elle savait que la seule poésie que jaimais, cétait celle des toasts aux anniversaires de nos vieux amis.

Élise, donc. Charmant. Elle a quel âge, ta muse ?

Vingt-huit ans, lançai-je, provocant.

Françoise sarrêta un instant, me regardant comme on considérerait une vieille commode dont la porte vient tout juste de tomber.

Gérard, soupira-t-elle, la voix douce mais inflexible. Tu as soixante-cinq ans. Tu es coincé par ton lumbago rien quen tasseyant trop longtemps au petit coin, et tu bouffes des carottes vapeur pour le foie.

Elle ajouta après une inspiration :

Tu comptes faire quoi, avec une Élise de vingt-huit ans ? Lui écrire des poèmes ?

Ça ne te regarde pas ! grognai-je en agrippant la poignée de ma valise. On va voyager ! Marcher la nuit sous la lune ! Profiter de la vie ! Jsuis encore vert, tu sais !

Jai tenté de soulever la valise dun coup, mais elle pesait une tonne. Un coup dans le dos me rappela ma réalité, mais jai serré les dents.

Faut pas montrer la moindre faiblesse devant une ex. Ou presque ex.

Noublie pas tes pilules pour la tension, Casanova, lança Françoise en reprenant son repassage. Elles sont dans le tiroir du haut, avec ta pommade.

Jen ai pas besoin, des médicaments ! mentis-je alors que mon cœur battait la chamade. Avec Élise, jai vingt-cinq ans ! Cest fini, Françoise. Adieu. Lappartement, je te le laisse, je suis un seigneur.

Merci, mon brave. Pense à poser les clés sur la console. Et emmène les poubelles en descendant.

Ça, cétait le coup de grâce. Aucun scandale, aucun chantage. Juste « Prends la poubelle ».

Je me suis saisi du sac à côté de la porte, la tête haute, et jai franchi le seuil. Elle na pas même claqué la porte, elle sest juste refermée en silence.

Me voilà sur le palier, dans notre immeuble qui sentait le chat et la poêlée des voisins. La valise me tirait le bras, le dos me lançait, et le téléphone vibrait dans ma poche.

Élise, évidemment. La douce attendait son chevalier.

Jai appelé lascenseur, et pendant lattente, je me suis empressé de regarder le message : « Mon cœur, tu arrives ? Jai réservé la table. Au fait, petit souci ».

Jai lu : « Jai besoin de deux cents euros, maman doit acheter ses médicaments et ma carte est bloquée, tu pourrais mavancer ? Je te rends ça dès quon se voit ! »

Je me suis froissé le front. Deux cents Hier, cétait cent pour le taxi. Avant-hier, cinquante pour Internet. Et la semaine davant, cinq cents « pour ses cours dinspiration ».

Lascenseur enfin là, jai glissé ma valise, appuyé sur rez-de-chaussée. Dans la glace, mon reflet ma renvoyé limage dun homme âgé, casquette vissée, le teint carmin, lair paumé.

« Je pars chez la jeunette », ai-je répété intérieurement, mais la formule avait perdu de sa bravoure.

Dehors, lair parisien était humide et glacé. Jai traîné ma valise jusquà larrêt du bus, direction banlieue où Élise logeait dans le neuf.

Assis sur un banc mouillé, j’ai ressorti mon portable pour faire le virement. Mes doigts rougis peinaient à bouger. Jai lancé mon appli bancaire.

Solde : 180 . Ma retraite narrive que dans une semaine

Merde, ai-je soufflé.

Jai tapé : « Élise, désolé, jai plus que cent quatre-vingts euros sur mon compte. Je te file en liquide en arrivant, jai une petite réserve. »

Réponse illico : smiley qui lève les yeux au ciel. Puis : « Gérard, sérieusement ? Demande à quelquun ! Ma mère est très mal ! Si tu maimes, tu trouveras une solution ! »

Gérard. Pas mon chéri, pas mon amour. Juste Gérard, comme le chat du voisin.

Un truc désagréable ma pincé le cœur. Pas de lamour ; de la suspicion.

Je me suis rappelé que je navais jamais parlé à Élise en visio. Toujours lexcuse dune « caméra en panne », ou « réseau impossible ». Les photos de profil, sublimes, dignes dun magazine

Jai voulu lappeler pour entendre sa voix. Longues sonneries, puis rien. Enfin, un message : « Je peux pas parler, je pleure ! »

Je suis resté là, serrant ma valise sur le banc, les voitures éclaboussant mes chaussures.

Javais de plus en plus froid, la chemise sous la veste ny faisait rien. Le dos me lançait à crier.

Élise, ai-je murmuré. Le prénom résonnait creux, artificiel.

Soudain, le téléphone : « Alors, tu transfères ? Sinon laisse tomber, je nai pas besoin dun homme qui ne règle rien. »

Lécran se brouillait sous mes yeux.

Jai repensé à Françoise. Hier encore, elle me massait silencieusement le dos. Elle préparait les filets de poisson vapeur que je déteste, mais que javalais pour mon foie. Elle savait retrouver mes chaussettes mieux que moi-même.

« Je nai pas besoin dun homme »

Je me suis imaginé dans lappartement dÉlise. Non, tout y serait étranger : le canapé, les odeurs, les règles du jeu. Et ce devoir constant dêtre « jeune » et de payer pour la compagnie de la jeunesse.

Et puis, quand mon dos se bloquerait là-bas ? Qui me frictionnerait le dos ? Est-ce quÉlise trouverait ça « dégoûtant » et quitterait la pièce ?

Je me suis relevé lentement, les genoux grinçants. Un autobus filait vers la banlieue, je ne suis pas monté.

Il est reparti dans une brume de gaz.

Jai encore observé la route vide, puis jai fait demi-tour, valise à bout de souffle. Direction la maison.

Lascenseur en panne, bien sûr. Il a fallu monter trois étages avec la valise. Sur chaque palier, arrêt, respiration difficile, la sueur au front, le cœur secouant plus par leffort que le chagrin.

Devant la porte, valise posée, jai sonné. Rien. Silence.

La panique, froide et honteuse, ma envahi. Et si elle était vraiment partie ? Et si elle avait changé la serrure ?

Javais laissé les clés comme un idiot. Jai insisté, jai appuyé.

Françoise ! ai-je appelé, rauque. Françoise, ouvre-moi !

Le verrou a cliqueté, la porte s’est entrouverte. Elle était là, en robe de chambre, impassible.

Je me tenais devant elle, trempé, crotté, ma casquette dégoulinant à la main. Les larmes coulaient toutes seules, amères, coupables, la vieillesse me rattrapant comme un rêve fou qui se brise.

Je commençai-je, la voix fêlée. Tu vois, le bus la pluie et jai pensé

Impossible davouer la vérité, que ma fameuse Élise nétait quune arnaque qui ne voulait que mon argent.

Françoise calcula la situation et regarda ma valise.

Tas jeté les poubelles ? dit-elle.

Jai regardé ma main. Plus de sac.

Non oublié, murmurais-je tête baissée.

Françoise soupira, dégagée, elle sécarta pour me laisser passer.

Allez, Romain, rentre maintenant. Le thé va refroidir. Et lave-toi les mains, tes tout sale.

Jentrai, valise traînée dans lentrée. Lodeur du linge propre et dun peu de médicament chatouillait mes narines.

Le meilleur parfum du monde.

Je me déchaussai, filai à la salle de bain. Dans la glace, ce nétait plus que moi, vieilli, rincé. Je me passai leau froide sur le visage, effaçant lhumiliation.

À la cuisine, Françoise versait le thé dans ma grande tasse préférée. Il y avait une assiette de poisson vapeur sur la table.

Françoise, chuchotai-je en masseyant. Excuse-moi. Jai été idiot, jai pété un câble.

Mange, dit-elle sèchement, dos tourné. Sinon, ça refroidit.

Non, vraiment Quelle Élise ? Quelle muse ? Sans toi, je je saurais même pas où est mon attestation !

Dans la pochette à documents, tiroir du haut, répondit-elle machinalement, avant de me rejoindre. Gérard, je ten supplie, pas ce cirque une seconde fois. Tes revenu, cest tout.

Je mâchai le poisson, il avait une saveur de festin.

Tu sais lÉlise, là hasardai-je, mentant pour sauver un peu la face. En fait, elle fume et elle parle mal ! Incroyable, hein ?

Françoise leva les yeux de ses lunettes. Il y avait un éclat moqueur quelle ne cachait même plus.

Horrible, en effet. Toi qui es si raffiné, tu avais de quoi fuir.

Ah ! Je lui ai dit : « Madame, votre langage nest pas à la hauteur de votre élégance ! » Et elle

Je fis un geste vague.

Bref, jai compris. Vide, tout ça. Rien dans le cœur.

Mieux vaut sen être aperçu à larrêt du bus quà la mairie, conclut-elle.

Elle se leva, alla chercher le tube de pommade, le posa devant moi.

Le dos, ça sest réveillé, non ?

Je rougis.

Un peu, oui.

Allez, enlève la chemise. Je vais masser.

Je me déshabillai, mes vieux muscles grinçant, et sentis ses mains sûres, fortes, frictionner mon dos.

Ça brûlait, mais cétait un feu bienfaisant.

Françoise marmonnai-je.

Quoi ?

Tu savais que je reviendrais, avoue.

Elle me donna une tape amicale sur lépaule.

Parce que, mon vieux, dans ta valise, yavait ni slips, ni chaussettes, ni médocs.

Elle sourit en coin :

Par contre, tu as emmené mon vieux manteau en fourrure que je voulais envoyer au pressing.

Je restai pantois.

Mon dieu, le manteau !

Oui, je tai vu ce matin le bourrer dans ta valise. Tu pensais que je ne verrais rien ? Sans lunettes, tu ne vois plus rien.

Un silence lourd. Jétais parti refaire ma vie avec le manteau de ma femme et mon plaid.

Soudain, jai éclaté de rire. Doucement dabord, puis bruyamment. Ça a viré à la toux, puis de nouveau au fou rire.

Françoise me regardait, ses lèvres tremblaient dun sourire.

Ah, quel vieux chou, fit-elle affectueusement. Bon, explorateur, finis ton poisson. Demain on part à la campagne. Il faut descendre les bocaux à la cave. Ça sera ton sport et le bon air.

Oui, ma Françoise, on ira, promis, ai-je acquiescé en messuyant les yeux.

Le téléphone vibra encore. « Élise : Tes où ?? Maman va mourir !! Envoie au moins 50 !! »

Jai appuyé fermement sur « Bloquer ». Puis « Supprimer discussion ». Le portable face contre table.

Françoise, et si on laissait tomber les bocaux pour une fois ? Si je faisais un barbecue ? Je prépare la viande moi-même. Comme tu aimes, avec des oignons.

Françoise a écarquillé les yeux. Je nétais pas allé au barbecue depuis dix ans.

Un barbecue ? Et ton foie ?

Au diable le foie, soufflai-je. On na quune vie.

Je lui ai pris la main, rugueuse, familière, et lai embrassée maladroitement mais sincèrement.

Merci de mavoir ouvert, Françoise.

Elle a retiré sa main, mais doucement.

Allez, mange, Don Juan. Le poisson va refroidir.

Dehors, la pluie redoublait, les branches fouettaient la fenêtre, mais dans la cuisine, il faisait bon, le thé fumait, ça sentait la pommade. Le parfum du vrai bonheur.

Jai contemplé ma femme : vingt-huit ans, daccord mais qui dautre que Françoise pouvait deviner que jemporte son manteau au pressing, et me laisser rentrer à la maison ?

Françoise ?

Quoi encore ?

Le manteau, je le porterai demain. Et jouvrirai la valise. Le plaid aussi, jen aurai besoin, jai les pieds gelés.

Françoise hocha la tête, sourire en coin. Jai mordu dans mon poisson, avec appétit.

La vie continuait. Et, ma foi, elle était plutôt agréable.

Aujourdhui, je sais quon peut tout rêver, mais le vrai foyer, cest là où quelquun pense à tes chaussettes, à ta santé, et où on te pardonne toutes tes bêtises.

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