«Je pars rejoindre une jeune femme», a déclaré le grand-père de 65 ans en faisant sa valise ; une heure plus tard, il est revenu en larmes.

Je pars chez la jeunesse ! annonça grand-père, 65 ans, en fourrant un vieux plaid écossais récalcitrant dans sa valise. Une heure plus tard, il rentrait en sanglots.

Je pars chez la jeunesse ! répéta-t-il dun ton de héros national, comme sil allait révéler la découverte dun remède miracle ou sa participation à Koh-Lanta. Sa voix résonnait dans lappartement lyonnais, cherchant à provoquer leffet dune bombe Qui, au final, ne fit ni des étincelles ni même des flammes.

Sa femme, Gisèle Dubois, debout devant sa planche à repasser, faisait glisser le fer sur la chemise de cérémonie du dit-grand-père, Claude. La vapeur séchappait dans un souffle, perturbant la tranquillité ambiante.

Jai bien entendu, Claude, répondit-elle, implacable, les yeux rivés sur la manche. Tas pensé à prendre ton caleçon molletonné ? On est en novembre, ta jeunesse ne te réchauffera pas les reins.

Claude simmobilisa, une chaussette en laine suspendue dans la main. Il sattendait à tout : assiette cassée, crise dangoisse, supplication ou menace de convoquer les enfants.

Mais pas à une question aussi terre-à-terre sur la petite culotte.

Mais enfin, Gisèle, quel rapport ! gronda-t-il, le visage couleur pivoine. Je te parle damour, de nouvelle vie, de renaissance, quoi !

Finalement, le plaid rentra bon gré mal gré. Il sassit sur la valise, ferma la fermeture éclair avec un gémissement mécanique, digne de ses propres articulations. La valise céda.

Toujours la même, toi ! Les pieds sur terre et les mi-bas par-dessus ! Alors que là-bas il y aura de la passion, de lénergie !

Elle a seulement un prénom, cette énergie ? Gisèle pendit la chemise et la tendit à Claude, placide. Ou cest juste Chouquette sur ton portable ?

Elle sappelle Églantine ! répondit Claude, redressant fièrement la tête. Et ce nest pas juste une femme : cest une muse.

Gisèle esquissa un sourire discret, sachant pertinemment que la seule poésie que Claude avait jamais récitée, cétait son discours au pot de départ de Jean-Claude.

Églantine, hein Très joli. Elle a quel âge, ta muse ?

Vingt-huit ans ! lança-t-il, bravache.

Gisèle baissa le fer, le regarda comme on regarde un vieux buffet dont la porte vient de céder.

Claude, dit-elle avec tendresse mais fermeté. Tu as soixante-cinq ans. Ton dos grince quand tu restes trop longtemps assis aux toilettes, et tu dois suivre le régime sans graisse à cause de ta vésicule.

Elle soupira et ajouta :

Tu veux faire quoi avec une Églantine de vingt-huit ans ? Lire du Verlaine ?

Ce ne sont pas tes affaires ! sécria-t-il, saisissant la poignée de la valise. On va voyager ! Se balader au clair de lune ! Croquer la vie ! Jai encore la pêche, tu verras !

Il tenta de soulever la valise, qui se révéla sciemment trop lourde. Son dos se rappela à lui, mais Claude serra les dents comme un héros de roman.

Pas question de montrer la moindre faiblesse à lex. Ou du moins, la quasi-ex.

Noublie pas les pilules pour le cœur, Don Juan, lança Gisèle depuis sa planche à repasser. Elles sont dans le tiroir du haut. Et la pommade pour les rhumatismes.

Jen ai pas besoin ! mentit-il, alors que son cœur battait à tout rompre. À ses côtés, je me sens rajeuni de trente ans ! Bref, Gisèle, adieu. Je te laisse lappartement, jai lâme noble.

Merci, Claude, acquiesça-t-elle. Pose les clés sur la commode. Et descends la poubelle, tant quà faire.

Cétait le coup de grâce. Aucun drame. Juste pense aux ordures.

Il empoigna le sac près de la porte, bomba le torse et savança sur le palier. La porte se referma sans un bruit, juste un clic discret.

Dans la cage descalier, ça sentait la fatalité féline et la gratin dauphinois du voisin du premier. La valise lui paralysait la main, son dos protestait et son portable vibrait doucement.

Cétait sans doute Églantine. Elle devait lattendre, ce preux chevalier.

En patientant lascenseur, il sortit le smartphone, le cœur prêt à faire la chenille. Message de la muse : « Mon doux, tu arrives ? Jai réservé la table. Petit hic »

Claude lut attentivement : « Maman a un problème et doit acheter ses médicaments. Il me faut 500 euros, mon plafond men empêche ! Peux-tu mavancer ? »

Il fronça les sourcils. 500 euros ? Étrange Hier cétait 300 pour un Uber. Avant-hier, 200 pour internet. Et il venait de financer 1000 euros pour des cours dinspiration.

Lascenseur arriva. Claude poussa la valise à lintérieur, appuya sur RDC, et dans le miroir, il vit un homme respectable, casquette vissée, couleur de betterave, air hagard.

« Je pars chez la jeunesse », pensa-t-il, mais la phrase sonnait tout à coup plus Pinocchio que Cyrano.

Dehors, il crachinait. Le vent arrachait les dernières feuilles aux platanes. Claude traînait sa valise vers larrêt de tram, Églantine logeant dans un immeuble neuf à lautre bout de Lyon.

Mains tremblantes sur le banc humide, il ressortit son téléphone pour tenter le virement. Doigts gelés, appli bancaire ouverte.

Solde : 480 euros. La retraite narrivait que dans une semaine.

Merde, soupira-t-il.

Il tapa : « Églantine, ma puce, jai pas tout de suite la somme. Je passe te filer du liquide, jai une cachette. »

Réponse illico : smiley qui lève les yeux au ciel. Puis : « Claude, texagères ! Demande à quelquun ! Si tu maimes, tu trouveras. »

Claude. Pas Chéri, ni Claude-dAmour. Juste Claude, comme le chat du voisin.

Quelque chose de gluant se réveilla en lui. Pas de lamour, non, mais le doute, le bon gros doute poisseux.

Il réalisa quil navait jamais vu Églantine en visio. Toujours, une caméra cassée ou une connexion foireuse. Par contre, niveau photos de profil, on dirait Vogue Paris.

Il osa alors lappeler. Tonalité, puis raccroché.

Message : « Je suis trop bouleversée, je pleure ! »

Seul sur son banc, la main crispée sur la poignée, Claude regardait les voitures le rincer deau sale.

Le froid lui glaçait les os malgré la chemise de cérémonie et la doudoune Tranquille, le dos, en revanche, lui rappelait lâge avec force.

Églantine, murmura-t-il à voix haute, goûtant le prénom. Bizarrement, ça lui rappelait du plastique.

Le téléphone vrombit : « Alors ? Tas fait le virement ? Sinon, viens pas. Je veux pas dun homme qui ne sait pas gérer. »

Claude fixait le message, les lettres se brouillaient comme sil pleuvait dedans aussi.

Il pensa à Gisèle. Aux massages du dos silencieux, aux boulettes vapeur quil râlait de manger mais respectait (le foie, cest fragile), au souci du détail chaussettes comprises.

Je veux pas d’un homme

Il simagina dans lappartement dÉglantine. Canapé inconnu, odeur inconnue, règles inconnues et la nécessité constante de se prouver jeune. De payer. Toujours payer. Pour avoir le droit de faner près de la jeunesse.

Et si le dos coinçait chez elle ? Est-ce quelle irait chercher la pommade, elle ?

Il se leva lentement, les genoux grinçant comme les vieux portails rouillés de la campagne. Le bus arrivait direction Nouveau Lyon, mais il resta planté sur place.

Le bus repartit, lenfumant dun panache diesel.

Encore une minute dhésitation. Puis il fit demi-tour, valise toujours plus lourde, direction la maison.

Le retour était interminable. Lascenseur hors service, évidemment. Trois étages à gravir, palier par palier, essoufflé, gouttes au front, cœur battant mais plus par tachycardie que pour la passion.

Devant la porte, il posa la valise, sonna. Rien. Personne nouvrit.

Panique froide : et si elle était vraiment partie ? Si elle avait changé la serrure ?

Les clés ? Lâchées comme un idiot sur la commode ! Il sonna encore, longuement.

Gisèle ! appela-t-il dune voix éraillée. Gisèle, ouvre-moi !

Le verrou tourna, la porte souvrit. Gisèle Dubois, impassible dans son peignoir, se tenait là.

Claude, trempé et crotté, la casquette dégoulinante à la main, pleurait pleurait franchement, salement : contre lui-même, contre sa propre bêtise, contre la vieillesse qui sétait pointée soudain, sans la sagesse prévue.

Jai Il hésita, la voix brisée. Jai, Gisèle Il y avait le bus la pluie et jai pensé

Impossible davouer la vérité. Que lÉglantine nétait quune nenette à cache-monnaie. Trop humiliant.

Gisèle le regarda, observa la valise, soupira.

Tu as sorti la poubelle ? demanda-t-elle.

Claude jeta un coup dœil à sa main libre. Plus de sac oublié sur le banc.

Oublié murmura-t-il.

Gisèle secoua la tête et sécarta.

Entre, Casanova. Le thé est en train de refroidir. Noublie pas de te laver les mains, tu es couvert de saletés.

Claude traîna sa fichue valise dans lentrée. Lodeur du linge propre mélangée à celle de la pharmacie familiale le rattrapa, la meilleure odeur du monde.

Il se déchaussa, fila au lavabo. Dans le miroir, un vieux visage fatigué, qui ne se faisait plus dillusions. Il saspergea deau glacée comme sil effaçait la honte.

En cuisine, Gisèle avait déjà sorti sa grande tasse préférée et placé une assiette de boulettes vapeur sur la table.

Gisèle, dit-il très bas en sasseyant. Pardonne-moi. Vieux clown. Jai perdu la tête.

Mange, répliqua-t-elle sèchement, sans se tourner.

Non, mais vraiment. Quelle Églantine ? Quelle muse ? Sans toi je serais incapable de retrouver la police dassurance.

Elle est dans la pochette des documents, tiroir du haut, répondit-elle machinalement, sasseyant en face. Écoute, Claude, sil te plaît, ménages-nous. Tes revenu, point barre.

Il mâchait la boulette fade avec un bonheur inédit : cétait meilleur quun bœuf Rossini.

Et puis, cette Églantine osa-t-il mentir un peu, histoire de sauver ce qui restait dhonneur. Elle fume, tu te rends compte ? Et elle elle jure !

Gisèle leva un sourcil, le regard pétillant derrière ses lunettes.

Oh là là, horreur absolue, dit-elle sans sourire. Ça sfait pas, cest vrai.

Évidemment ! renchérit Claude. Je lui dis : Madame, votre vocabulaire nest pas à la hauteur de votre photo, et là

Il agita vaguement la main.

Finalement, jai compris. Vide sidérale, Gisèle. Total black-out.

Parfait, acquiesça-t-elle. Tant mieux que tu ten sois rendu compte à la station de tram plutôt quà la mairie.

Elle alla chercher le tube de pommade, le posa devant lui.

Tas le dos en vrac, non, à force de trimbaler ta valise ?

Claude rougit.

À peine

Enlève la chemise, je vais ten mettre.

Il se soumit, grimaça, et sentit, pour la millième fois, les mains expertes de sa femme masser son vieux dos. Ça piquait, mais dune chaleur réparatrice.

Gisèle, marmonna-t-il, la tête basse.

Quoi ?

Tu savais que je reviendrais ?

Bien sûr.

Pourquoi ?

Elle le tapa sur lépaule la bonne.

Parce que Claude, tas embarqué ni caleçons, ni chaussettes, ni pilules. Tas juste fourré le plaid et ma vieille fourrure que tu devais emmener au pressing.

Claude se figea, se tourna lentement :

La fourrure ?

La fourrure. Je tai vu la bourrer dans la valise ce matin. Tu croyais que jétais aveugle sans mes lunettes ?

Blanc total. Il partit avec la fourrure de sa femme comme bagage pour son grand amour.

Soudain, il se mit à rire. Dabord doucement, puis franchement, puis ça vira en quintes de toux, puis en éclats retentissants.

Gisèle finit par craquer aussi.

Oh toi, vieux tronc, lâcha-t-elle sans méchanceté. Finis ta boulette. Demain, faut aller au jardin en banlieue, faut descendre les bocaux à la cave. Ça te fera sport et grand air !

On y va, ma Gigi. Bien sûr quon y va, promit-il en sessuyant les yeux.

Un nouveau vibrement secoua la poche. Claude lut : « Églantine : Tes où ?! Maman va mourir !! Un petit virement !! »

Il appuya dun doigt ferme sur Bloquer. Puis Supprimer la conversation. Téléphone face contre la table.

Gisèle, tu sais quoi ? Si on laissait tomber les bocaux ? On ferait un petit barbecue ! Je moccupe de la viande, comme tu aimes, avec des oignons.

Gisèle le toisa, surprise : la dernière fois que Claude avait touché au barbecue, cétait sous Sarkozy.

Un barbecue ? sétonna-t-elle. Toublies le foie, non ?

Au diable le foie ! sexclama-t-il. On ne vit quune fois.

Il prit la main rugueuse de son épouse et y déposa un énorme baiser maladroit.

Merci de mavoir ouvert, Gigi.

Elle retira sa main, mais tout doucement.

Mange, Don Juan. Ça va refroidir.

Dehors, pluie et vent redoublaient. Mais la cuisine embaumait la pommade et le thé, et le vieux Claude trouvait soudain son chez-lui plus doux que tous les parfums.

Claude Dubois regarda Gisèle et se dit quavoir vingt-huit ans, cest bien mais que personne dautre ne saurait quil est fichu de confondre plaid et fourrure dans une valise et revenir penaud. Et quon lui ouvrirait quand même.

Gisèle, appela-t-il.

Quoi encore ?

Je vais quand même la déposer au pressing ta fourrure. Demain, promis.

Fais donc, répondit-elle. Mais défais dabord la valise et sors le plaid. Jai mal aux pieds.

Claude acquiesça et mordit dans sa boulette.

La vie continuait, et, nom dun petit bonhomme, elle nétait pas si moche que ça.

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