Je ne te déteste pas
Rien na vraiment changé
Clémence triturait nerveusement le bord de sa manche, le regard perdu à travers la vitre du taxi. Dehors défilaient les rues familières de son enfance ces mêmes rues parisiennes où elle courait autrefois avec Étienne, riant et construisant des rêves davenir. Sept ans déjà Sept longues années sans revenir au bercail.
On est arrivé, fit le chauffeur, interrompant doucement le fil de ses pensées.
Le taxi sarrêta avec douceur devant lentrée dun vieil immeuble du 15e arrondissement. Clémence vérifia machinalement la présence de son portable, sortit un billet de vingt euros pour régler la course, puis descendit de la voiture. La portière claque et, pendant une seconde, elle resta immobile, inspirant lair du quartier où elle avait grandi. Cet air avait changé rien à voir avec celui du grand Lyon, la grande ville où elle vivait à présent. Ici, chaque odeur, chaque nuance sonore éveillait quelque chose denfoui au fond delle. Lherbe fraîchement coupée du square voisin, la senteur du pain chaud provenant de la petite boulangerie à langle, et ce parfum indescriptible quon ne pouvait nommer autrement que « chez soi ». Ce méli-mélo rendait son cœur douloureux, mais doux à la fois, comme si elle était heureuse et craintive de ce qui, là, lattendait.
Elle nétait là que pour quelques jours. Officiellement, pour rendre visite à sa mère et aider à régler quelques papiers administratifs en souffrance. Mais elle voulait aussi arpenter les lieux de son passé, vérifier sils étaient restés fidèles à ses souvenirs. Pourtant, au fond delle-même, Clémence savait quune autre raison la plus vraie lavait ramenée à Paris. Elle mourait denvie de revoir Étienne. Et qui sait, peut-être que sa vie pourrait encore changer
Il vivait toujours dans le quartier. Elle ne cherchait pas à suivre sa vie, jamais elle navait posé de questions à son sujet. Mais parfois, des bribes, lancées par des amis en coup de vent ou sur les réseaux, suffisaient à lui donner des nouvelles : Étienne avait changé de travail et occupait désormais un très bon poste, venait dacheter un appartement, avait accueilli sa mère chez lui À chaque fois, ces fragments lui donnaient des images parcellaires de ce quil pouvait devenir, de ce quil pensait, de ce quil vivait. Mais tout de suite, elle se forçait à penser à autre chose, de peur que ces idées prennent trop de place dans son cœur
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Le lendemain, Clémence saventura dans le centre. Sans véritable plan, elle voulait humer lair de la ville, observer les lieux connus qui, longtemps, avaient fait partie de sa vie quotidienne. Lentement, elle déambulait, jetant des coups dœil dans les vitrines, esquissant parfois un sourire au souvenir dun kiosque où elle achetait ses bandes dessinées, dun banc où elle sasseyait avec ses amies après le lycée, ou du café où elle avait goûté son premier cappuccino quelle avait failli renverser sur son chemisier neuf.
Et soudain, elle laperçut.
Étienne marchait de lautre côté de la rue. Il semblait perdu dans ses pensées, tête légèrement penchée, scrutant droit devant lui. Clémence se figea, bouleversée au point den oublier de respirer lespace dun instant. Il navait presque pas changé : toujours aussi grand, la même démarche détendue, presque nonchalante, fidèle à celle de sa jeunesse. Même silhouette, mêmes gestes même coupe de cheveux.
Sans réfléchir, elle traversa. Le feu pour piéton passait à lorange, un coup de klaxon retentit quelque part, mais elle nentendit rien. Ses jambes lentraînaient, son cœur battant si fort quelle le croyait résonner à travers tout le quartier.
Étienne ! lança-t-elle en le rejoignant à la sortie dune supérette.
Sa voix tremblait elle ignorait à quel point elle était nerveuse. Il se retourna et rien. Ni éclat de joie dans les yeux, ni colère. Juste rien.
Clémence ? répondit-il dun ton calme, presque indifférent.
Cette neutralité, cette absence complète démotion, la frappa plus que tout. Tout ce quelle avait enfoui en elle durant sept ans refit violemment surface. Les larmes gonflèrent dans ses yeux, sa voix vacilla, et elle ne put plus sarrêter.
Étienne, je je sais que jai beaucoup à me reprocher, balbutia-t-elle. Je sais que je nai aucun droit dêtre là, mais je Elle éclata en sanglots, incapable deffacer ses larmes. Je taime Je taime encore. Pardonne-moi. Je ten supplie, Étienne, pardonne-moi
Elle parlait vite, sans ordre, comme si elle craignait de perdre courage si elle sinterrompait. Seuls les mots essentiels parvenaient à franchir ses lèvres, ceux quelle avait retenus toutes ces années.
Elle glissa ses bras autour de lui et se serra contre sa poitrine comme si, par ce geste, elle pouvait remonter le cours du temps. Plus rien nexistait : le vacarme de la rue, les passants, le temps lui-même seulement la chaleur de son torse et lespoir fou quil accepte son étreinte.
Étienne ne la repoussa pas immédiatement. Durant un infime instant, elle crut le sentir vaciller ses épaules saffaissèrent, ses bras bougèrent à peine, peut-être avait-il eu envie de la prendre dans ses bras lui aussi Une étincelle despoir lenvahit : était-il possible de réparer les torts, de croire quil entretenait les mêmes souvenirs Restait-il un avenir ?
Mais linstant sévapora. Étienne serra fermement ses épaules et la repoussa, sans violence, mais sans appel. Son visage resta impassible, presque froid, et son regard inébranlable. Dans ses yeux, Clémence ne reconnut plus le garçon avec qui elle riait aux larmes et rêvait davenir. Face à elle se tenait un homme désormais fermé derrière un mur solide.
Laisse-moi, susurra-t-il à son oreille.
Il avait prononcé ces mots dune voix neutre, comme si elle nexistait plus à ses yeux. Comme si elle nétait quune étrangère, indigne même de son attention.
Je te hais, ajouta-t-il une seconde plus tard, et dans son regard brûla alors tout le mépris du monde.
Il tourna les talons, sans jamais se retourner. Clémence resta figée, hébétée. Tout continuait autour delle : les gens saffairaient, les voitures klaxonnaient à un feu, des rires denfants fusaient dun square à lhorizon… Quelques passants la regardaient du coin de lœil, surpris sans doute de voir une jeune femme immobile, le visage blême, les yeux inanimés au milieu du trottoir. Mais elle ny prêtait aucune attention.
Seuls résonnaient peu à peu, séloignant, les pas dÉtienne, mêlés à sa propre respiration bouleversée. Chaque seconde sétirait à linfini, et dans sa tête simposait une seule certitude : « Cest fini. Pour toujours. »
Clémence reprit lentement la route de lappartement maternel. Ses jambes étaient lourdes et elle avançait comme une somnambule, sans rien voir autour delle, le crâne envahi du choc de la rencontre.
De retour chez sa mère, elle ne prononça pas un mot. Elle traversa le couloir, sassit sur une chaise face à la fenêtre, le regard perdu. En voyant le visage ruisselant de larmes et les yeux éteints de sa fille, la mère ne posa pas de questions inutiles. Elle soupira comme si elle avait toujours prévu ce moment, puis alla faire chauffer de leau pour le thé. Le bruissement bien connu de la bouilloire, lodeur du thé infusé, tout ce quotidien paraissait si dérisoire, comme à lopposé total du tumulte intérieur de la jeune femme. Mais cette simplicité ordinaire laidait à retrouver pied.
Il ne ma pas pardonné, murmura Clémence en serrant la tasse brûlante contre ses doigts. La chaleur lui chatouillait la joue, mais elle ny prêtait aucune attention. Ses mains se refermaient de plus en plus, tentant de retenir quelque chose dinsaisissable, pendant que son regard restait vissé à la teinte ambrée du thé, où brillaient les reflets laiteux de la lampe.
Sa mère vint sasseoir en silence, posa affectueusement une main sur son épaule. Un geste familier et doux, pareil à ceux de sa jeunesse après une chute ou une dispute dans la cour de récré. Juste cet effleurement eut le pouvoir de la ramener à lenfant vulnérable quelle croyait avoir oublié.
Tu savais au fond de toi ce qui arriverait, dit la mère dune voix douce, sans reproche, seulement avec une tristesse résignée.
Oui, souffla Clémence, sans quitter la tasse des yeux. Sa voix était lasse, comme si ces mots avaient longtemps tourné en boucle dans sa tête. Mais jespérais. Cest idiot, non ?
Ce nest pas idiot, répondit la mère tendrement. Simplement tu as fait un choix. Tu as brisé quelquun dextrêmement sensible. Étienne a mis beaucoup de temps à se remettre de votre rupture On aurait dit quil sétait refermé, comme le petit Kay du conte dAndersen. Personne na pu toucher à nouveau son cœur.
Clémence poussa un profond soupir, reposa la tasse et sadossa au dossier. Malgré elle, des souvenirs de sept ans en arrière refirent surface.
Tout paraissait plus limpide, tellement évident autrefois. Elle avait vingt-deux ans alors cet âge où lavenir simprime en couleurs vives, où les obstacles semblent surmontables. Étienne était là droit, gentil, celui sur qui elle aurait parié sa vie : il nétait pas très bavard mais savait écouter, aider, deviner le moindre de ses tracas.
Mais il était aussi ouvrier sur chantier, suivait des cours du soir pour lancer sa propre entreprise. Il avait de grands projets mais il faudrait attendre et Clémence ne voulait pas attendre.
Elle ne rêvait pas de luxe, non. Mais elle réclamait autre chose : la stabilité, la sécurité du lendemain, la confiance quà deux, dans un ou deux ans, ils auraient un foyer, une base solide. Mais à ses côtés, tout paraissait trop flou. Cours du soir, boulots temporaires, rêves davenir qui restent trop longtemps en suspens.
Lorsquun oncle, patron installé à Lyon, lui proposa un poste dans sa société, Clémence accepta aussitôt, sans discuter. Cétait une opportunité réelle, concrète difficile dy renoncer.
Il restait une autre vérité, quelle refoulait. Sitôt arrivée à Lyon, et une fois en poste, Clémence croisa le chemin de Damien. Il avait la quarantaine, le charme de lassurance, dirigeait plusieurs filiales dun autre monde. Leur première rencontre nétait quune coïncidence, lors dun cocktail où Clémence, toute intimidée dans une robe neuve, se tenait sur la réserve. Damien, lui, ne tarda pas à la remarquer : il engagea la conversation, questionna ses ambitions, insista sur ses talents.
Il se montrait charmant, sans extravagance : dabord des bouquets discrets livrés au bureau avec quelques mots soignés puis des invitations dans des restaurants où elle naurait osé pénétrer auparavant. Il lemmena à des expositions, au théâtre, lui offrit de petits bijoux, des foulards de soie tout en lui répétant quelle méritait une vie plus belle, quelle ne devait rien sinterdire, quil fallait savoir saisir la chance.
Clémence, dabord mal à laise, finit par se laisser gagner. Cette existence brillante la séduisait : dîners raffinés, taxis haut de gamme, boutiques sans regard pour les prix Un rêve éveillé dont elle avait peur de sarracher.
Peu à peu, elle commença à sortir avec Damien. Non par passion, mais parce quavec lui, la vie était si facile, si fluide. Plus dangoisse du lendemain, plus de questions pour payer le loyer ou sacheter un tailleur. Il gérait, lui, tout, et transformait sa vie en cocon.
À ce moment-là, Clémence cessa de penser à Étienne pire, elle en vint à le mépriser, affirmant quil narriverait jamais à rien.
Un jour, elle retourna à Paris. Pas pour voir Étienne, ni pour sexpliquer, même pas pour lui dire bonjour. Ce quelle voulait, cétait le confronter à cette nouvelle vie, lui prouver ce quelle jugeait « mérité ». Quelque part au fond delle, elle se disait quil fallait quil constate quelle ne sétait pas trompée, quelle avait su sarracher à lincertitude.
Elle prépara sa venue : elle choisit un café réputé sur les Grands Boulevards là où Étienne avait lhabitude de prendre son espresso. Elle enfila une robe de prix offerte par Damien pour son anniversaire, agrémentée dune fine ceinture à la taille. Une bague étincelait à son doigt, encore un cadeau. À la main, une élégante pochette de créateur.
Quand Étienne entra, elle le vit tout de suite. Assise près de la baie vitrée, elle rit à gorge déployée à la blague dun collègue veillant à ce quÉtienne la voie. Leurs regards se croisèrent. Elle lut dans ses yeux la surprise, la douleur, lincompréhension tout ce quelle avait voulu ignorer chez elle au fil des mois. Pourtant, au lieu dêtre troublée, elle soutint son regard.
À ce moment-là, elle imagina avoir gagné. Elle se persuadait quelle avait fait le bon choix, que sa vie nétait plus que réelles opportunités, stabilité, luxe. Intérieurement, elle se répétait quelle avait enfin trouvé ce quelle méritait.
Mais lorsque Étienne sortit du café, la laissant à sa table, son rire mourut. Elle fixa la bague, la pochette, ce collègue qui parlait encore, et se sentit soudainement vide. Tous ces cadeaux, toute cette mise en scène lui parurent subitement factices, étrangers. Elle continua à répondre, à sourire, mais en elle montait la question : « Mais à quoi bon tout ça ? »
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Sa victoire avait un goût amer. Au fond, Clémence mit du temps à le reconnaître, mais lévidence finit par simposer. Au début, Damien conservait les manières du galant généreux : restaurants, fleurs, petits compliments. Puis, peu à peu, la flamme baissa, petit à petit, jusquà lextinction.
Cela commença par des détails : des remarques froides remplaçaient les mots doux. Les cadeaux devinrent de simples messages : « Tu peux passer en boutique te faire plaisir si tu veux. » Puis vinrent les piques : une allusion à son apparence, un reproche sur sa voix trop forte, une critique sur ses amis de Paris : « Tu ne veux pas rencontrer des gens plus intéressants ? »
Il sabsentait de plus en plus longtemps, la laissant seule des soirs entiers dans un grand appartement moderne payé par lui. Clémence passait ses soirées à écouter lhorloge ou à aligner sans but les robes dans sa penderie. Lorsquelle essayait dentamer une vraie conversation, il éludait, fuyant son regard :
Tu as ce que tu voulais, non ? Quattends-tu de plus ?
Clémence le défendait pourtant. « Son entreprise lui pèse, sans doute ». « Il est fatigué. » Elle sefforçait de croire quil sagissait dune mauvaise passe, quelle était trop exigeante. Mais au fond, elle savait quil ne sagissait ni de fatigue, ni de travail : elle était devenue un bel accessoire au milieu dun tas dautres, vite oublié quand leffet de nouveauté était passé.
Elle supportait tout. Les remarques, son silence, ses absences prolongées. Par peur davouer la défaite la plus cruelle : elle sétait trompée. Car découvrir que cette vie brillante nétait quun mirage, cétait reconnaître aussi quelle avait sacrifié, trahi celui qui laimait vraiment. Étienne, avec son travail modeste et ses grands rêves, était le seul à lavoir aimée telle quelle était, sans vernis.
Alors la « réussite » se vida de sens. Les robes de couturier, quelle admirait jadis dans les vitrines, pendaient tristement au fond du placard. Les bijoux furent rangés, indifférents. Les restaurants de prestige, autrefois synonymes de fête, linsupportaient. Même le parfum coûteux quelle arborait fièrement linsupportait.
De plus en plus souvent, elle passait de longs instants devant la fenêtre, regardant la ville, envahie par la question qui la hantait : « Et si » Mais elle interrompait aussitôt, effrayée de navoir aucune réponse pour « Et maintenant ? »
Certaines soirs, tandis que la nuit sétirait sur la ville, Clémence constatait que ses rêves de sécurité nétaient que des illusions. Un appartement spacieux, du mobilier design, des finances qui coulaient à flots tout cela navait aucun sens si elle navait plus personne pour partager ses succès et ses soucis.
Son esprit, malgré elle, revenait toujours à Étienne. Elle se rappelait ses mains rugueuses mais douces, son sourire discret, la simplicité avec laquelle il parlait de leur avenir, sa sincérité quaucun mot précieux naurait pu remplacer. Elle se rappelait le sentiment dêtre à labri, simplement aimée.
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Au troisième jour de son séjour, Clémence décida de traverser le parc où ils sétaient tant promenés. Elle retrouva leur banc, sous un platane majestueux ce banc où ils avaient refait le monde des soirées durant. Étienne lui avait dit, alors quils regardaient les feuilles tomber : « Un jour, jaimerais quon ait notre maison, avec plein de fenêtres pour que le soleil entre partout Et quil y ait toujours de la lumière et du bonheur dedans. » Elle avait souri, pensant que ce nétaient que des mots. Aujourdhui, la phrase lui revenait comme un regret immense.
Elle sarrêta, respira un grand coup, tentant de rassembler ses pensées. Et cest là quelle entendit :
Clémence ?
Elle se retourna. Devant elle, Mathieu leur vieil ami commun. Il avait lair surpris mais lui adressa vite un sourire sincère.
Je ne mattendais pas à te croiser ici, dit-il en haussant les sourcils. Ça va ?
Clémence hésita, tentant davoir lair détendue, mais sa voix trahit une fragilité douloureuse.
Oui, je rends visite à ma mère.
Mathieu acquiesça, la détaillant du regard, mais sabstint den demander plus. Il désigna un banc tout proche :
On sassied deux minutes ? Je flânais sans but précis.
Elle accepta. Ils sassirent, tandis que Mathieu racontait les nouvelles du quartier et de ses proches, dun ton léger et bienveillant. Cela fit du bien à Clémence de ne pas avoir à justifier quoi que ce soit. Elle écoutait, glissant parfois une remarque, songeant à quel point tout était étrange : être revenue dans ce Paris chargé de souvenirs, revoir un ami du passé
Puis Mathieu marqua une pause, sembla réfléchir, puis demanda, sans insister, mais avec gravité :
Tu as vu Étienne ?
Clémence baissa les yeux, les fixant sur les feuilles mortes qui jonchaient le sol. Elle mit un temps à répondre, repensant à la scène de la veille, à ce regard glacial, à ces mots. Enfin, elle murmura :
Oui. Hier.
Et alors ? risqua Mathieu, scrutant son visage.
Il il ne veut plus jamais entendre parler de moi, souffla-t-elle avec peine. Il me déteste.
Mathieu soupira, sassit à ses côtés, fixa lallée en direction du jardin dautomne. Il garda le silence, puis finit par dire dune voix lourde :
Tu sais, il a mis des années à se relever. Tu es juste partie sans rien dire. Ni appel, ni lettre. Pour lui, ça a été comme un coup de poignard.
Clémence serra les poings, sentant la douleur intérieure sintensifier. Elle le savait, certes. Mais lentendre de la bouche dun ami la bouleversait plus que tout.
Je sais, chuchota-t-elle. Jai été égoïste.
Mathieu ne la jugea pas, ne se lança pas dans les sermons. Il poursuivit calmement :
Il ta attendue des mois. Il a essayé daller de lavant, mais Impossible pour lui daimer une autre. Tu étais toute sa vie, tu comprends ? Après ta visite tapageuse Je lai vu sombrer de nouveau.
Clémence acquiesça. Elle simagina Étienne tentant doublier, chaque bruit ramenant un souvenir, chaque visage ravivant un espoir déçu Lidée dêtre la source de sa souffrance la rendait plus malheureuse quelle-même.
Je ne savais pas que ça finirait ainsi, balbutia-t-elle dune voix brisée. Je croyais choisir la raison, je pensais juste à la sécurité
Mathieu resta silencieux, présent. Autour deux, lautomne berçait la ville, des enfants jouaient au loin. Tout semblait continuer comme avant.
Elle enfonça ses ongles dans la paume, luttant contre des larmes quelle ne pouvait empêcher. La conscience cruelle quaucun retour en arrière nétait possible lécrasait, tout comme limpossibilité de réparer ses fautes.
Je ne lui demande pas le pardon, lâcha-t-elle enfin dune voix tremblante. Je voulais juste quil sache que je regrette ! Cest incessant dans ma tête, chaque jour Je repense à tout ce quon avait, à tout ce que jai gâché.
Mathieu la fixa un long instant, sans animosité. Il hésita, puis lui dit tout bas, mais nettement :
Peut-être quil na pas besoin dentendre tout ça. Laisse-le tranquille, Clémence ; ne reviens plus, tu las déjà trop fait souffrir. Il sétait reconstruit, comme il la pu, et ton retour a tout ravivé. Hier il ma appelé Il était complètement saoul, je ne lavais pas vu comme ça depuis longtemps. Sil te plaît, ne lui fais plus de mal.
Clémence se mordit la lèvre sans répondre. Elle savait que Mathieu avait raison. Sa visite, sa tentative de renouer navaient fait que rouvrir des blessures encore fraîches. Dans sa quête de rédemption, elle navait fait quaccroître la peine dun autre
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Le soir venu, Clémence sinstalla devant la fenêtre de lappartement maternel. À travers la vitre sallumaient doucement les lumières de la ville jaunes, orangées, blanches mêlées dessinant des mosaïques tremblantes qui nimpressionnaient plus personne. Elle navait plus la tête à ladmiration. Les souvenirs défilaient, en boucle, comme un film ancien impossible à mettre en pause.
Elle simaginait une existence où elle naurait pas quitté Paris : un premier appartement partagé, Étienne lançant laborieusement sa société, la joie de construire à deux, les éclats de rire devant les revers, la fierté partagée des toutes petites victoires. Elle se remémorait tout ce quelle avait laissé filer, toutes les phrases tendres tues, les gestes quils navaient pas partagés. Mais on ne réécrit pas le passé jamais cela ne lui avait paru aussi évident.
Le lendemain, Clémence repartit. Elle rangea lentement ses affaires, comme pour différer le moment du départ. Sa mère, debout sur le seuil, la regardait avec cette tristesse silencieuse faite dadieux quon redoute.
Prends soin de toi, souffla-t-elle, alors que Clémence était déjà sur le pas de la porte, valise en main.
Clémence acquiesça, lembrassa sur la joue, resta un instant à humer lodeur familière de la maison, puis sortit.
À la gare Montparnasse, elle prit un billet retour pour Lyon, se disant quelle réfléchirait mieux dans les vibrations du train, mêlée à des inconnus.
Le train quitta la capitale, oscillant doucement sur les rails. Clémence resta rivée à la fenêtre. Les façades grises, les terrasses fleuries, laire de jeux où elle allait autrefois, la boulangerie de quartier, tout cela défilait des gens pressés, un vieux monsieur lisant le journal, une mère tirant son enfant vers le métro. Toute cette vie si ordinaire semblait déjà hors datteinte.
Quelque part, dans cette ville, restait celui quelle avait aimé plus que tout. Celui dont les mains savaient tout faire, dont le sourire discret illuminait les matins, qui navait jamais reçu dexplication, ni même un vrai adieu. À présent, il lui échappait à jamais Quelle que soit lhistoire quelle voudrait encore se raconter.
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Les mois passèrent. Clémence retrouvait son quotidien lyonnais, son travail, ses amis attablés devant un expresso, répondait poliment aux questions sur ses projets. De lextérieur, rien navait changé : le même emploi du temps, les mêmes balades, les mêmes échanges mondains. Mais au fond delle, tout avait basculé. Elle ne fuyait plus ce passé, nessayait plus de lenterrer derrière des habits de créateur, des rencontres superficielles ou une to-do list trop remplie. Désormais, elle affrontait ses erreurs, les assumait, et acceptait le poids de la douleur infligée.
Petit à petit, Clémence réapprit à se lever chaque matin avec la pensée que la vie continue. Elle se répéta : « Ce qui est fait est fait. Je me suis trompée. Cest irréversible mais il faut avancer. » Dans cette acceptation apparut un étrange apaisement pas du bonheur, non, mais au moins le souffle pour envisager demain.
Un soir, alors quelle préparait son dîner, le téléphone vibra. Elle sessuya les mains, consulta son écran un numéro inconnu : juste cette phrase, « Je ne te déteste pas. Mais je ne peux pas te pardonner. »
Clémence resta figée, le cœur suspendu, le téléphone contre elle comme si elle voulait sentir battre un autre cœur au travers du verre.
Elle ne savait pas comment comprendre ce message. Était-ce une ouverture ? Un adieu véritable ? Mais, pour la première fois depuis si longtemps, elle sentit quun lien, aussi ténu soit-il, subsistait. Quelquun, là-bas, pensait à elle. Quelquun avait trouvé la force décrire, même blessé. La porte nétait pas tout à fait fermée.
Clémence sourit en pleurant doucement. Un sourire fragile, incertain, mais authentique. Peut-être que ce nétait pas la fin. Peut-être quun jour ils pourraient parler, sans reproche, sans faux-semblant. Peut-être quils trouveraient les mots apaisants, pour avancer, ensemble ou séparément, mais enfin libres.
En attendant, cétait suffisant de savoir quil ne la réduisait pas à une erreur, mais à une parcelle précieuse de son histoire. Et ça, en soi, cela suffisait à réapprendre à vivre.
Car, au fond, la vie noffre pas de retour en arrière mais elle donne toujours la chance, si lon veut bien la saisir, de tirer des leçons de ses renoncements et de recommencer, apaisé, à regarder vers demain.