Je ne te déteste pas, bien au contraire

Je ne te déteste pas

En fait, rien na vraiment changé

Je triturais nerveusement le bord de ma manche, les yeux rivés sur la vitre du taxi. À travers le verre défilaient les rues familières de mon enfance celles où javais couru des jours entiers en riant avec Sylvain, projetant mille plans pour lavenir. Sept ans sétaient écoulés. Sept longues années loin de la maison.

On est arrivés, annonça calmement le chauffeur, interrompant le fil de mes pensées.

La voiture simmobilisa devant lentrée dun vieil immeuble de cinq étages. Je vérifiai machinalement que mon téléphone était bien là, sortis quelques billets, réglai la course dune main, puis descendis. La portière se rabattit, menfermant soudain dans la douce ambiance de ma ville natale. Lair avait une odeur bien particulière différente de celle de Paris, où je vivais à présent. Ici, chaque senteur, chaque nuance sonore semblait réveiller en moi quelque chose de profondément enfoui : lherbe fraîchement coupée dun square voisin, une légère effluve de pain chaud venu de la boulangerie du coin, et ce parfum intangible, celui quon ne peut nommer que par un mot : maison. Mon cœur se serra, douloureusement et tendrement à la fois. Jétais heureuse et inquiète de ce que ces quelques jours allaient faire ressurgir.

En vérité, je nétais revenue que très peu de temps, officiellement pour voir ma mère et régler quelques démarches administratives en souffrance. Jéprouvais cependant un besoin autrement plus profond : celui de déambuler dans mes anciens quartiers, voir sils ressemblaient toujours à mes souvenirs. Mais, au fond de moi, une raison prédominait sûrement celle de revoir Sylvain. Et sait-on jamais, peut-être ma vie basculerait-elle à nouveau ?

Javais appris, mine de rien, que Sylvain habitait toujours dans le coin. Je navais jamais pris directement de ses nouvelles, mais les amis, parfois, laissaient échapper quelques informations lors de nos échanges, en personne ou sur les réseaux : il avait changé de boulot, avait un très bon poste ; il venait dacheter un appartement, avait fait venir sa mère chez lui… Dès que jentendais son nom, jimaginais quelques secondes à quoi il ressemblait aujourdhui, ce quil faisait, ce à quoi il pensait. Et puis je chassais vite ces images, de peur quelles ne prennent trop de place dans mon cœur…

**********************

Le lendemain, jai décidé de me balader au centre-ville. Aucun parcours prévu, juste lenvie de humer lair du centre, de retrouver le rythme des rues qui jadis faisaient partie de mon quotidien. Je flânais, ralentissais devant de vieilles vitrines, esquissais un sourire en ressassant des souvenirs : le kiosque où je me procurais mes BD, le banc où, ados, mes copines et moi refaisions le monde après les cours, le café où javais goûté mon tout premier cappuccino, en manquant de le renverser sur ma blouse neuve.

Et soudain, il mest apparu.

Sylvain traversait le trottoir den face. Il ne mavait pas vue, sévèrement penché sur ses propres pensées. Je me figeai. Un vertige subit me coupa presque le souffle. Il navait pas changé toujours aussi grand, la même démarche détendue que je connaissais depuis notre jeunesse. Même silhouette, mêmes gestes, même coupe de cheveux.

Je nai pas réfléchi et me suis précipitée de lautre côté. Le signal piéton clignota orange, jai entendu un klaxon, mais cela ne me ralentit pas. Mes jambes memmenaient, mon cœur battait si fort quil semblait sur le point déclater.

Sylvain ! aije appelé à bout de souffle, devant la boulangerie.

Ma voix vibrait démotion, bien au-delà de ce que javais imaginé. Il se retourna et rien. Pas de joie, pas de colère dans son regard. Rien.

Claire ? prononça-t-il dun ton égal, presque indifférent.

Ce ton plat, dépourvu de toute émotion, me heurta violemment. Tous ces sentiments accumulés pendant sept ans menacèrent de jaillir brusquement. Des larmes envahirent mes yeux, ma voix trembla, et je narrivai plus à me contenir.

Sylvain, j… j’ai tellement honte, balbutiai-je avec peine. Je sais que je nai aucun droit dêtre ici, que je ne devrais même pas tapprocher, mais je sanglotai, cherchant mes mots sans succès, laissant couler mes larmes que je ne cherchai même pas à essuyer. Je taime. Je taime encore. Pardon. Je ten prie, pardonne-moi !

Les phrases senchaînaient, précipitées, comme si je craignais de perdre le fil. Jaurais voulu tout expliquer, tout justifier, tout demander mais seuls restaient ces mots essentiels, gardés si longtemps en moi.

Je lenlaçai, me serrai contre sa poitrine, comme si ce geste pouvait ramener tout ce que javais perdu sept ans plus tôt. Pendant un instant, la rue, les passants, le temps seffaçaient il ne restait que la chaleur de son corps et une dernière lueur despoir quil me rende mon étreinte.

Sylvain ne me repoussa pas tout de suite. Fugacement, jeus limpression quil hésitait ses épaules retombèrent, ses mains esquissèrent un geste en direction de mon dos, comme sil voulait menlacer lui aussi. Cet infime mouvement ralluma mon espoir. Peut-être restait-il quelque chose à sauver, peut-être aussi, que sa mémoire avait gardé la trace de notre amour Peut-être, après tout, un avenir était-il encore envisageable.

Mais ce moment disparut aussitôt. Sylvain posa fermement ses mains sur mes épaules et me repoussa, doucement, mais sans appel. Son visage ne trahissait aucune émotion, ses yeux étaient secs, durs, presque glacés. Lhomme debout devant moi nétait plus le garçon avec lequel je riais et rêvais autrefois. Il était devenu quelquun dautre, replié derrière une muraille invisible.

Va-ten, murmura-t-il à mon oreille.

Sa voix, basse, coupante, ne laissait percevoir ni haine ni affection, juste lindifférence, comme si je navais plus aucune place dans sa vie.

Je te déteste, lâcha-t-il une seconde plus tard. Cette fois, je lisais dans ses yeux un mépris tant de fois refoulé.

Il se détourna et séloigna, sans un regard en arrière. Je restai là, hébétée, le monde glissant autour de moi : les passants pressés, les voitures bruyantes au carrefour, des enfants jouant au loin Certains badauds mobservaient du coin de lœil, se demandant peut-être pourquoi une femme debout sur le trottoir, visage éteint et lèvres pâles, ne parvenait plus à avancer. Mais je nentendais rien.

Seulement le son de ses pas qui séteignaient au loin, et ma respiration saccadée, impuissante. Chaque seconde sétirait en longueur, et dans ma tête, la même pensée tournait en boucle : « Cest fini. Pour toujours. »

Dun pas hésitant, presque mécanique, je me mis en route vers lappartement de ma mère. Je navais plus ni force ni volonté, les jambes molles, mais javançais, regard perdu. Mes pensées sétaient évanouies ; il ne restait rien que les échos de ses mots, qui frappaient en continu à lintérieur.

Quand je franchis la porte chez elle, je ne dis rien. Jallai dans ma chambre, massis sur une chaise et fixai la fenêtre. Ma mère remarqua mon visage couvert de larmes et mes yeux éteints, mais ninsista pas. Elle poussa un simple soupir comme si elle avait anticipé ce moment depuis longtemps puis partit mettre la bouilloire. Le bruit du thé qui infuse, cette odeur familière Tout paraissait dun contraste saisissant avec le tumulte en moi. Mais justement, cette normalité me ramenait un peu à la réalité.

Il ne ma pas pardonné, soufflai-je, les doigts serrés autour de la tasse brûlante. La vapeur me piquait légèrement le visage, mais jétais ailleurs. Je la tenais comme si je voulais capter au creux de mes mains ce précieux rien quil me restait, le regard perdu sur la surface ambrée, zébrée par la lumière de la lampe.

Ma mère sassit à côté de moi, silencieusement, et me caressa lépaule. Ce geste, doux et rassurant, me rappela lenfance ces soirs où, gamine, je rentrais dune dispute ou de larmes aux genoux. Sa main, chaude et maternelle, me fit subitement sentir toute petite, vulnérable ; comme si tout ce que javais cru décider et construire avait fondu.

Tu savais bien que cela arriverait, me dit-elle doucement, sans aucun reproche, mais avec une tendresse infinie.

Je le savais, répondis-je, en relevant enfin les yeux. Ma voix était calme, empreinte de cette lassitude qui accompagne ceux qui répètent la même phrase cent fois dans leur tête. Mais jespérais, bêtement, nest-ce pas ?

Ce nest pas bête, Claire, corrigea-t-elle tendrement. Mais tu as emprunté ta propre route. Tu lui as fait beaucoup de mal, tu sais il a mis longtemps à sen relever Il est devenu comme un prince de glace, son cœur sest figé, personne na pu latteindre depuis.

Un soupir méchappa, je posai ma tasse, basculai la tête en arrière. Les images de nos vingt-deux ans surgirent, éclatantes.

Tout était alors si simple, si limpide. Jétais jeune, lui aussi, et lavenir nous appartenait. Il était stable, gentil, solide, celui sur qui je pouvais compter à tout moment. Pas volubile, peu porté sur les grands discours, mais dans laction et lécoute, il démontrait chaque jour son amour.

Hélas, javais ce que je pensais alors être un problème : Sylvain était ouvrier sur les chantiers, étudiant par correspondance, rêvait de monter un jour sa boîte. Son projet était sérieux, mais réclamait du temps. Or, jétais lasse dattendre.

Je nai jamais cherché fortune, seulement de la stabilité. Être sûre davoir un job, un toit, un plan de vie. Avec Sylvain, tout paraissait flou et incertain, entre boulots à droite à gauche, études du soir, projets hypothétiques Alors, quand mon oncle de Paris ma proposé un poste dans sa société, jai accepté instantanément. Sautant sur cette opportunité tangible, sans même vraiment réfléchir.

Mais ce nétait pas toute lhistoire. Lors de mon arrivée à Paris, jai fait la connaissance de François. Un homme daffaires aisé, deux fois mon âge, sûr de lui, persuadé que tout lui était dû. Nous nous sommes croisés par hasard à un cocktail professionnel où je me sentais minuscule dans ma robe neuve parmi des collègues installés. François ma abordée, sest intéressé à mon parcours, à mes rêves, à mes envies.

Les attentions ont suivi : des fleurs des bouquets fins, toujours livrés avec un petit mot Pour la plus belle , des invitations dans des brasseries chics où je naurais osé entrer avant, des sorties au théâtre, des cadeaux dont je naurais jamais osé rêver : foulards en soie, bijoux délicats, escarpins à talon. Il me répétait que je méritais une vie meilleure, quil fallait saisir ce que la chance offre.

Au début, jétais gênée, je refusais, je protestais navoir besoin de rien. Mais François insistait, arguant que tout cela nétait que de la gentillesse. Je me laissai peu à peu amadouer. Cette parenthèse de luxe était grisante. Les dîners feutrés, les taxis privés, la liberté dacheter nimporte quelle robe sans regarder leur prix Tout avait un parfum denchantement.

Petit à petit, je suis sortie avec lui. Non par passion, mais parce que son monde mapparaissait si confortable, exempt de tracas. Avec lui, plus dangoisse du lendemain, de doutes sur les fins de mois il gérait tout, créait une zone de facilité autour de moi.

Jai tellement apprécié cette vie que jen ai presque oublié Sylvain. Pire : jai fini par éprouver une sorte de dédain à légard de cet ancien amoureux. Il nira jamais loin, me surprenais-je à penser.

Quand je suis revenue pour la première fois dans ma ville, ce nétait pas pour Sylvain, ni pour parler, ni même par amitié. Je voulais simplement montrer ce que jétais devenue. Quil comprenne que javais eu raison, que javais réussi à mextirper de lincertitude de notre amour.

Jai tout planifié : choisi le café le plus en vue de lavenue principale celui où Sylvain venait parfois prendre un café après le boulot. Jai enfilé la robe que François mavait offerte, ceinture fine soulignant la taille, une bague imposante à la main, cadeau encore, et une pochette dernier cri.

Quand il est entré, je lai reconnu tout de suite. Assise près de la vitre, je riais ostensiblement à une blague de mon rendez-vous et je me suis tournée pour quil me voie. Nos regards se sont croisés. Dans ses yeux à lui, jai perçu de la douleur, de lincompréhension tout ce que je refusais de reconnaître en moi depuis des mois. Mais jai soutenu son regard, sans flancher.

Jétais persuadée, à cet instant, davoir gagné. Javais tout prouvé. Ma vie nétait plus un projet incertain, mais la réalité du succès, des paillettes, de la maîtrise de mon destin. Jessayais de croire à ma satisfaction, de goûter à ce bonheur si chèrement acheté.

Mais quand Sylvain est sorti du café, et que je lai vu disparaître, mon rire sest éteint. Jai regardé ma bague, ma pochette, mon compagnon du moment qui riait encore, et jai ressenti un grand vide. Les cadeaux, les attentions, tout me parut soudain lointain, factice. Et sous mes mimiques de circonstance, une voix muette chuchotait : Est-ce vraiment ça que tu voulais ?

**********************

La victoire avait un goût amer mais il ma fallu du temps pour le comprendre. Certes, au début, François gardait sa prestance : les restaurants, les roses, les compliments. Puis son intérêt sest émoussé, comme une flamme qui séteint faute de cire.

Ce fut dabord par petites touches. Les paroles chaleureuses remplacées par des remarques sèches. Les cadeaux, par de simples textos : Prends ce dont tu as besoin dans telle boutique. Au fil du temps, il en vint aux piques sur mon apparence : Tu devrais faire un peu plus attention à toi”, ou sur mes amis : Tu fréquentes encore cette bande-là ? Tu ne crois pas que tu pourrais voir plus grand ?

Son absence était devenue banale. Il disparaissait plusieurs jours, parfois des semaines, me laissant seule dans lappartement spacieux quil avait loué à mon intention. Les soirées sétiraient, vides, rythmées par le bruit de lhorloge ou mes doigts qui triaient sans conviction mes robes. Les rares fois où jévoquais son éloignement ou mon inconfort, il coupait court :

Tu as eu ce que tu voulais, non ? Que veux-tu de plus ?

Jai essayé de me persuader de ses excuses : Il a un métier difficile, beaucoup de stress, fatigue… Ou : Il a juste besoin de sisoler. Mais au fond, je voyais clair : je nétais pour lui quun passe-temps, une vitrine. Léclat du début sestompa et lintérêt disparut.

Jai encaissé. Sa froideur, ses mots durs, son détachement. Jen ai pris lhabitude, car je nosais regarder la vérité : je métais trompée. Si jadmettais que cette vie dorée était une illusion, il me fallait aussi admettre que javais trahi le seul homme qui mavait vraiment aimée. Celui qui, humble, avec ses rêves de chef dentreprise, nattendait rien de moi dautre que dêtre là, simplement, sans autorité ni calcul.

Les signes extérieurs du luxe me laissaient désormais de marbre. Les robes soyeuses traînaient, défraîchies. Les bijoux dormaient dans leur coffret, sans éclat. Les restaurants chics mindifféraient, tout comme lodeur du parfum qui autrefois me grisait.

De plus en plus souvent, je regardais la rue en songeant : Et si Puis je chassais bien vite cette pensée, incapable den affronter la suite : Et ensuite ?

Dans limmobilité des soirs parisiens, le silence me soufflait que tout ce que javais jadis désiré la sécurité, la certitude navait aucun poids. Ce sont les êtres aimés qui rendent la vie stable et belle. Sinon, tout nest quapparences.

Je me laissais aller à me souvenir de Sylvain. De ses mains larges et cabossées par le chantier, si chaudes sur les miennes. De son sourire calme, sincère, discret, apparu seulement quand il était vraiment heureux. De ses rêves évoqués sans emphase, mais avec une foi contagieuse en notre avenir. Près de lui, rien ne faisait peur

************************

Le troisième jour, je me rendis dans le parc où nous passions nos dimanches. Je retrouvai ce vieux banc sous le platane le nôtre. Souvent, il parlait des feuilles tombantes et disait : “Tu sais, Claire, jaimerais quon ait une maison à nous, avec des fenêtres immenses pour accueillir le soleil dès le matin. Je veux y voir entrer la lumière et le bonheur.” À lépoque, je souriais, pensant à un rêve. Aujourdhui, ces mots ressemblaient à un bien précieux perdu.

Je marrêtai, inspirai profondément, cherchant à mettre de lordre dans mes idées. Cest alors quune voix familière me tira de ma rêverie.

Claire ?

Je reconnus Thomas, lami que nous avions en commun avec Sylvain. Surprise, je lui souris.

Je ne mattendais pas à te croiser ici, fit-il en haussant les sourcils. Tu vas bien ?

J’hésitai un instant. J’aurais aimé répondre avec légèreté, mais ma voix trahit mon malaise bien que j’aie tenté de le masquer.

Ça va Je suis là pour voir ma mère, répondis-je avec un sourire un peu trop forcé.

Thomas hocha la tête, me jaugeant dun regard mais se retint de questionner davantage. Il désigna un banc proche :

On sassied ? Javais justement envie de marrêter un peu.

Je me suis laissée guider. Il me raconta les dernières nouvelles de la ville, ce quil devenait, les histoires du coin. Son ton était simple, amical, et cela mapaisa quelque peu. Tout semblait dun autre temps : retrouver ici celui qui avait partagé tant de souvenirs avec nous.

Il laissa passer quelques instants, puis demanda, sans insister :

Tu as vu Sylvain ?

Je baissai les yeux, fixai les feuilles mortes au sol. Les souvenirs de la veille défilaient : son regard froid, ses quelques mots lapidaires. Je murmurai enfin :

Oui. Hier.

Alors ? lança-t-il doucement.

Il il ne veut plus rien savoir de moi, soufflai-je, la voix hésitante. On sentait la tristesse dans mes mots. Il me hait.

Thomas soupira, vint sasseoir plus près de moi, le regard ailleurs, dans les allées dorées du parc. Il se tut un instant, puis reprit :

Tu sais, ça la profondément marqué. Tu es partie sans prévenir. Pas dappel, pas un mot. Il a vécu ça comme une trahison.

Je serrai les doigts, prise dun remords aigu. Je le savais, certes, mais lentendre formulé par quelquun dautre était bien plus douloureux.

Oui Je sais, chuchotai-je, les yeux baissés. Jai mal agi.

Thomas resta bienveillant, sans juger, et poursuivit calmement :

Il a essayé de toublier. Il a vu du monde, mais rien ny faisait. Il disait quil ne pourrait jamais aimer quelquun comme toi. Il a longtemps souffert, tu sais ? Et ta démonstration, ce retour, je croyais quil allait sombrer pour de bon.

Je hochai la tête en silence. Je songeais à lui, forçant ses souvenirs à rester enfouis, saccrochant à autre chose. Jétais la cause de ses blessures. Cétait de cela, et non de son chagrin, que je souffrais le plus.

Je nimaginais pas ça, soufflai-je plus pour moi-même. Je pensais choisir la raison. Javais tellement peur de linstabilité…

Thomas ne me contredit pas. Il resta juste là, sobre présence à mes côtés, me donnant le temps de digérer tout cela. Le vent soufflait, les feuilles dansaient, au loin les rires denfants montaient de la fontaine. La vie poursuivait son cours.

Je crispai mes mains au point que mes ongles me piquaient la paume. Je voulais retenir mes larmes, en vain. Dans mon ventre, une douleur sourde jaurais voulu tout réparer, mais cétait hors de ma portée.

Je ne lui demande pas de me pardonner, laissai-je échapper d’une voix brisée. Je voulais juste quil sache que je regrette tant ! Ces regrets me rongent. Je repense à tout et à ce que jai détruit.

Thomas me regarda, droit, sincère, sans jamais juger. Il prit le temps de réfléchir à chaque mot.

Tu sais Peut-être quil na pas besoin de lentendre. Laisse-le en paix. Ne reviens plus. Il a mis du temps à relever la tête. Ton retour rouvre les blessures. Hier, il ma téléphoné Ivre mort, je ne le reconnaissais plus. Tu peux, par pitié, le laisser tranquille, Claire.

Je mordis ma lèvre sans rien dire. Il avait raison. Javais cru agir pour effacer mes fautes, et javais en fait ravivé sa douleur.

*************************

Le soir, je contemplais la ville illuminée depuis la fenêtre de lappartement de ma mère. Les lumières jaunes, orangées, blanches se mêlaient, créant un tableau vibrant de vie mais je narrivais pas à lapprécier. Les souvenirs défilaient sans fin, comme un film ancien. Jimaginais ce que nous aurions pu vivre ensemble si jétais restée. Nos premiers mois de galères à deux, Sylvain montant sa boîte, nos rires, nos victoires simples. Je me remémorais tous les moments doux qui navaient pas existé, tous les mots tendres, les gestes que je navais pas partagés. Mais le passé est immuable, maintenant je le savais mieux que quiconque.

Le lendemain, jai bouclé calmement mes valises, le cœur lourd. Maman, silencieuse, me regardait, douloureusement mais sans une once de reproche.

Prends soin de toi, chérie, souffla-t-elle à la porte.

Je hochai la tête, lembrassai, restai un instant tout contre elle pour garder le parfum du foyer, et me glissai dans la rue.

À la gare, jai acheté un billet pour Paris, décidée à réfléchir. Deux jours dans un train, entourée dinconnus Peut-être cela maiderait-il à comprendre comment toute cette histoire pouvait être digérée.

Le train roula lentement, oscillant sur les rails. Je regardais les paysages familiers défiler : immeubles vieillots, balcons fleuris, terrain de jeu où jétais enfant, la petite boulangerie à la devanture colorée. Chacun vaquait à ses affaires certains portaient un panier de courses, dautres marchaient dun bon pas, dautres encore ouvraient un parapluie inutile sous le ciel bleu. Tout me semblait à la fois si ordinaire, et tellement lointain.

Quelque part, au détour de ces rues, vivait encore celui que jaimais le plus au monde. Celui dont les yeux brillaient en parlant davenir, dont les mains savaient à la fois travailler dur et me tenir doucement la main. Celui à qui je navais pas expliqué mon départ, à qui je navais pas donné loccasion de dire au revoir. Il était perdu pour moi je le comprenais à présent. Même si je me raccrochais à lidée que peut-être, tout nétait pas complètement fini

*************************

Six mois se sont écoulés. Ma vie parisienne a repris son cours : boulot, sorties, cafés entre amis, discussions banales sur lavenir. Extérieurement, rien ne tranchait avec la routine davant : mêmes horaires, mêmes quartiers, mêmes rituels. Dedans, pourtant, quelque chose dirréversible sétait produit. Je ne cherchais plus à fuir le passé, ni à me cacher derrière des rencontres futiles ou des achats superflus. Javais accepté ma faute, reconnu ma peine, assumé mon repentir.

Javais appris à me réveiller en me disant que la vie continue. À maffirmer, envers moi-même : Tu as fait une erreur, cest trop tard, mais tu peux apprendre à aller de lavant. Dans cette acceptation tranquille, il y avait quelque chose qui ressemblait enfin à un apaisement, non à de la joie, mais bien à la possibilité de respirer, recommencer.

Un soir, alors que je préparais le dîner, mon téléphone vibra sur le plan de travail. Je messuyai les mains, le saisis, découvris un SMS dun numéro inconnu. Il ny avait que quelques mots : Je ne te déteste pas. Mais je ne peux pas te pardonner.

Je restai immobile. Mes doigts se seraient deux-mêmes sur lappareil, mon cœur cessa de battre un instant, puis semballa. Je glissai au sol, tenant le portable contre ma poitrine, espérant y lire les battements dun autre cœur celui de lauteur du message.

Je nen mesurais pas précisément la portée. Un début douverture, ou un adieu définitif ? Mais, pour la première fois, je sentais un fil ténu me relier encore à lui. Infime, fragile, prêt à rompre au moindre faux mouvement, mais toujours là. Quelquun, quelque part, pensait à moi. Avait pris sur sa douleur pour écrire. Avait laissé la porte entrouverte.

Je souris à travers mes larmes. Cétait timide, incertain, mais sincère. Peut-être que ce nétait pas la fin. Peut-être quun jour, nous pourrions discuter calmement, sans reproches, sans vouloir nous autojustifier. Peut-être quil existerait des mots pour nous aider à avancer, ensemble ou chacun de notre côté, mais enfin en paix.

Dici là, il me suffisait de savoir quil navait pas tout à fait cessé de penser à moi. Que, quelque part, il gardait une image de moi, au-delà de lerreur, comme dun épisode de sa vie.

Cétait peu, mais cétait déjà beaucoup.

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