Je ne suis plus son épouse

Plus une épouse

Paul, tu as pris ta tension aujourdhui ? Tu as pensé à ton comprimé ? demanda Camille en passant sa tête dans le salon, essuyant ses mains sur son tablier.

Oh bon sang, Camille, laisse-moi donc tranquille avec ta tension ! grogna-t-il sans quitter son téléphone des yeux. Jai une réunion dans une heure. Où est ma chemise bleue, celle en coton ? Tu las repassée ?

Mais je ten ai repassé trois hier ! Celle-là, tu mas dit de lemmener au pressing, à cause dune tache…

Tu mélanges toujours tout ! On ne peut jamais compter sur toi. Enfin, donne-moi nimporte laquelle. Et fais-moi un thé bien fort, pas ta camomille, jen ai la gorge sèche !

Les épaules de Camille se tendirent, mais elle ne répondit rien et partit vers la cuisine.

Le mois de novembre sinstallait dehors, froid et gris. Les immeubles den face offraient leurs fenêtres sombres et identiques ; seules quelques lumières trahissaient une présence. Camille Dubois, cinquante-six ans, scrutait leau frémissante dans lantique bouilloire ébréchée qui trônait sur sa cuisinière. Elle avait prévu de la remplacer au printemps dernier. Non, ce nétait jamais le bon moment.

Elle prépara le thé bien corsé quil aimait, sans camomille, ni menthe. Elle attrapa une assiette de tartines préparées dès six heures du matin : pain beurré, fromage, deux fines tranches, sans croûteparce que son estomac était fragile. Un peu de tomate, insipide en novembre certes, mais il fallait des vitamines. Elle posa le tout sur un plateau et traversa le couloir pour servir.

Paul Dubois, cinquante-huit ans, siégeait dans le fauteuil, perdu dans son téléphone. Il venait dêtre promu chef de service il y a trois mois, après vingt ans comme ingénieur lambda à la mairie de Lyon. La retraite de Monsieur Martin, son supérieur, avait permis à Paul, le plus ancien, de prendre la relève. Le nouveau poste était assorti dune augmentation de cinq cents euros, dun bureau individuel et, apparemment, dune nouvelle façon de voir le monde et soi-même.

Pose ça ici, indica-t-il le bout du menton en direction de la table basse, sans lever la tête.

Camille sexécuta, resta une seconde immobile.

Paul, vraiment, prends ta pilule. Tu disais encore hier que tu avais mal à la tête.

Jai dit que javais mal hier. Aujourdhui, ça va. Merci, tu peux y aller, jai un appel à passer.

Elle réprima soupir et irritation, puis repartit soccuper dans la cuisine, parce quen ce moment, elle ne savait plus bien quoi faire dautre.

Depuis bientôt trois semaines, leur quotidien avait pris ce pli étrange. Depuis le séminaire dentreprise en banlieue parisienne, Paul était rentré différent : plus soigné, nouvelle coupe de cheveux, nouvelle attitude. Camille sétait réjouie sur linstant, pensant que son mari revivait. Mais peu à peu, elle vit surgir autre chose.

Soudain, il critiquait les repas. Avant, il mangeait sans commentaire, mais désormais, le pot-au-feu était trop salé, les steaks trop secs, quant au riz-poulet, cétait le menu dun étudiant, pas dun chef de service. Elle lui demanda sil blaguait. Il la regarda, perplexe, avant de trancher :

Camille, il faudrait penser à cuisiner des choses un peu plus distinguées. Du poisson au four, des vrais salades pas ta macédoine une fois par an !

Alors elle cuisit des poissons, prépara des salades. Il les mangeait sans mot dire et elle se crut un instant rassurée. Mais le lendemain, il rentra morose et déclara quHenri, rencontré au séminaire, avait, lui, une épouse qui ne travaillait pas et soccupait de tout, tout en ayant de la prestance.

Camille retint ce quelle voulait lui répondre : quelle aussi restait à la maison depuis que la comptabilité municipale avait fermé, voici quatre ans déjà. Quelle se levait la première et se couchait la dernière. Quelle faisait tout, des rendez-vous médicaux pour ses médicaments contre lhypertension et le cholestérol, à léchange des pneus dhiver, puisque Monsieur était trop occupé. Mais elle se tut, habituée à ce silence consentant.

Mais il y a deux jours, le silence cessa dêtre possible.

Paul rentra vers vingt heures. Camille finissait une soupe de pouletlégère, bouillon dégraissé, parce qu’il avait du cholestérol. Elle cuisait depuis deux heures, la cuisine sentait le poireau et la carotte.

Pourquoi ce retard ? demanda-t-elle du seuil.

Du boulot. déclara-t-il en balançant ses chaussures sans les ranger.

La soupe est prête, passe à table.

Paul entra en cuisine et souleva le couvercle. Il grimaça.

Encore du poulet.

Paul, cest pour ton cholestérol, le médecin la dit

Je sais, inutile de me le rappeler sans cesse. Mais jen ai assez de cette bouffe de malade à la maison.

Elle servit la soupe, coupa le pain, puis, après lui avoir laissé la table, nettoya derrière, lava la vaisselle, passa un chiffon sur le plan de travail. Puis entra dans le salon :

Il reste du compote si tu veux, proposa-t-elle.

Il leva les yeux, la détailla longuement, lair dévaluer quelque chose.

Non, dit-il. Puis, après un silence : Camille, regarde-toi un peu.

Elle ne comprit pas demblée.

Quoi ?

Je dis, regarde-toi. Tu es allée chez le coiffeur quand, sérieusement ? Regarde tes cheveux. Et ta robe de chambre à carreaux On dirait une grand-mère de village.

Le robinet fuyait doucement dans la cuisine. Chez les voisins, la télévision marmonnait dune voix lointaine.

Paul, murmura-t-elle, pâle.

Quoi, Paul ? Je dis la vérité. Jai désormais des dîners de bureau, il me faut une épouse qui soit présentable. Et toi Regarde ton allure.

Dîners ? souffla-t-elle, lentement. Mais tu nas invité personne ici depuis trois mois.

Parce que jai honte ! lâcha-t-il dun ton cinglant, ce honte résonnant comme une gifle. Henri a une femme superbe. Soignée. Toi Tu as grossi, tu traines dans cette robe, tes cheveux sont décolorés…

Paul. Elle prononça son prénom entièrement, ce qui narrivait jamais. Tu approches les soixante ans. Jen ai cinquante-six. Nous ne sommes plus des gamins.

Justement ! Cest pour ça quon doit sentretenir ! Je vais au sport, moi. Mais toi, tu restes à la maison toute la journée et tu fais même pas

Toute la journée à la maison, répéta-t-elle dune voix étonnamment stable Daccord, Paul. Je comprends.

Elle sortit, ferma doucement la porte. Dans la cuisine, elle rangea le pain, éteignit la lumière. Tout ce quelle faisait était mécanique, comme un automate. Mais quelque chose venait de se déplacer, comme un canapé poussé dans la pièce, et on se disait : ça aurait dû être fait depuis longtemps.

Elle ne dormait pas. Couchée dans la pénombre, Paul ronflant déjà, elle pensait.

Pensait à ces dix dernières années à servir, se lever, cuisiner, laver, faire la queue à la pharmacie, gérer ses rendez-vous, noter les dates de renouvellement des prescriptions, payer le taxi puisquils navaient plus de voiture depuis ses crises dhypertension. Noter ENALAPRIL pression, ROSUVASTATINE cholestérol, et chaque printemps un médicament articulaire, cher, presque 50 euros la boîte. Tout planifié dans un carnet pour quil ne manque jamais une prise.

Et pourtant, le voilà à lui reprocher dêtre une grand-mère de village, à lui faire honte, à la comparer à lépouse dHenri.

Camille comprit à une heure du matin une chose toute simple : cen était assez.

Non, pas je pars, ni je divorce, ni je crie. Juste assez de faire ce quil ne voit pas, ni napprécie. Assez dêtre un distributeur automatique : on tire, on prend, on referme. Maintenant, à lui de jouer.

Le lendemain matin, elle se leva, prépara SON thé à la camomille, ignora la cuisine pour lui. Elle prit son téléphone, consulta le site du salon de coiffure du centre commercial, celui quelle trouvait cher (50 euros la coupe, 80 avec le balayage) et prit rendez-vous pour mercredi. Puis, elle chercha un atelier de marche nordique au parc de la Tête dOr, gratuit, matinées de mardi et jeudi. Elle nota tout sur son portable.

À sept heures, Paul entra dans la cuisineseule sa tasse était posée. Pain et beurre dans le placard, fromage au frigo. À lui de se servir.

Et le petit-déj ? fronça-t-il les sourcils.

Le pain est là, le beurre aussi, le fromage au frais, répondit Camille sans lever les yeux.

Il fit lui-même infuser le thé, coupa le pain, mangea debout devant le frigo. Il partit sans un mot.

Et elle, elle sentit pour la première fois comme un soulagement.

Ce fameux mercredi, chez le coiffeur, la jeune styliste aux tempes rasées et bijoux aux oreilles, examina ses cheveux :

Ça fait longtemps que vous navez pas coloré ?

Trois ans, avoua-t-elle.

Vous avez une bonne longueur. On va sublimer, un peu de méchage, quelque chose de doux.

Deux heures et demie dans le fauteuil, à regarder son reflet transformer. Elle nétait pas jeune, non, mais elle retrouvait un visage vivant, presque une inconnue. Cela lui coûta 130 euros. Elle passa aussi acheter une vraie crème de soin (plus de premier prix), 32 euros : cher, mais elle se rappela lépouse dHenri, et décida quelle le valait bien.

Paul remarqua la nouvelle coupe. Il ne dit rien. Elle non plus.

La semaine daprès, ses médicaments à lui étaient terminés. Dhabitude, elle anticipait, sortait acheter trois jours avant. Là, elle laissa la boîte vide bien en vue sur sa table de nuit.

Le lendemain, il chercha sa pilule : boîte vide.

Camille ! Les comprimés sont finis !

Je sais, répondit-elle de la cuisine.

Mais pourquoi tu nen as pas racheté ?

Tu es grand, Paul. Tu peux aussi le faire.

Silence, interloqué, inhabituellement long.

Jai du travail.

Moi aussi, jai des activités.

Et des activités, il y en avait désormais : le mardi et le jeudi, la marche nordique avec Émilie et Sabine, deux nouvelles rencontres. Émilie était surveillante au collège, riant à en faire fuir les pigeons. Sabine, plus réservée, en retraite, gardait ses petits-enfants. On discutait, on marchait, et Camille découvrait tout un monde quelle avait oublié.

À la fin, Paul ramena tout seul ses médicaments. Il posa la boîte, fatigué, sans commentaire. Elle non plus.

Dans ces semaines, Camille téléphona à sa vieille amie, Nathalie, rencontrée vingt ans plus tôt en comptabilité.

Tu fais quelque chose samedi ?

Pourquoi ?

Je temmène au café, ou au cinéma. On prend lair.

Ça va, Camille ? sinquiéta Nathalie, peu habituée à ce genre dinvitation.

Mieux que jamais.

Samedi, elles se retrouvèrent à Bellecour. Nathalie sexclama :

Mais Camille, ce look ! Tu es splendide !

Nouvelle coupe, nouvelle vie, sourit-elle.

Elles sinstallèrent, commandèrent deux cappuccinos, deux parts de mille-feuille, regardèrent la neige fondre sur les trottoirs. Nathalie demanda :

Alors, raconte.

Camille raconta tout : la promotion de Paul, le séminaire, les critiques, regarde-toi, jai honte. Elle parlait sans larmes, presque détachée, comme si cétait lhistoire dune autre.

Nathalie demanda enfin :

Et tu vas faire quoi ?

Rien. Jarrête simplement de faire ce quil ne remarque pas. Je ne suis pas rancunière, juste cest inutile.

Je comprends. Tu fais bien.

Peut-être. Mais je ne peux plus autrement.

Nathalie rit, goûta son dessert.

Tu crois quil sen rend compte ?

Il a remarqué que je ne surveille plus ses pilules. Que je ne repasse plus ses chemises. Hier, il a mis une toute froissée, silence radio.

Et pas de dispute ?

Non. Il est un peu perdu, mais il nose rien dire. Avant, mon silence était de la soumission, maintenant cest autre chose.

Et le divorce ?

Jy pense, mais plus tard. Déjà, je veux me retrouver, sans ses comprimés, sans sa soupe, sans ses chemises. Je ne sais plus qui je suis.

Encore un café, et la nuit tomba. Sur le quai du métro, Nathalie glissa :

Donne de tes nouvelles. Et cest quand, la prochaine sortie ?

Samedi prochain ! répondit Camille.

Dans le métro, elle méditait sur ces six années sans café, sans discussions. Toujours Paul, sa santé, son petit confort.

À la maison, il glandait devant la télé. Dans la cuisine, la vaisselle de son omelette traînait. Camille la laissa.

Tétais où ? lança-t-il sans se retourner.

Jai vu Nathalie.

Cest long, grommela-t-il.

Oui.

Elle sen alla se nettoyer, appliqua sa nouvelle crème devant le miroir. Son visage nétait pas jeune, mais incarnait la vie. Des rides ici, des stries là, des cheveux méchés qui la rajeunissaient. Elle était femme, pleinement.

Décembre ramena le vrai froid. Camille soffrit de vraies bottes en cuir, enfin, après trois hivers en bottes caoutchouc. Elle dépensa 180 euros, sans regret.

Quelque chose de subtil changeait dans lappartement. Elle cuisina selon ses envies : véritable pot-au-feu, pommes de terre, poulet rôti, parfois des raviolis surgelés, pourquoi pas ? Finies les boulettes vapeur régime exprès pour Paul. Il gérait ses contraintes diététiques.

Ses chemises tournaient avec le reste du linge, plus de soin particulier. Paul sen aperçut, mais gardait le silence. Il lançait parfois :

Encore des raviolis ?

Oui, répondait-elle posément.

Tu cuisines à peine.

Jai fait une soupe hier. Et du gratin dimanche.

Il se taisait, agacé, mais impuissant à formuler labsurdité du pourquoi ne tactives-tu plus autour de moi ?

Camille poursuivait ses marches au parc, sympathisa avec Émilie, qui lui recommanda une excellente gynécologue. Elle en profita pour enfin prendre rendez-vous. Elle sinscrivit aussi à un atelier aquarelle le mercredi à la bibliothèque, pas parce quelle y rêvait, mais parce que pourquoi pas ? Deux heures hors du temps, juste elle et le pinceau.

En décembre, Paul traîna au bureau tard. Avant, il aurait eu droit à des appels inquiets, un dîner refroidi. Désormais, Camille dînait selon sa faim. Paul rentrait à neuf, dix, parfois onze heures et demie. Elle ne posait plus de questions. Lui non plus ne sen expliquait jamais.

Elle comprit quune autre femme était entrée en scène, non par le téléphone, mais par une odeur de parfum inconnue, écœurante, sur ses vêtements. Elle nota juste : cest comme ça.

Étrangement, pas de douleur. Elle s’attendait à la souffrance, mais ressentit curiosité détachée, puis ce mot : soulagement.

Paul téléphonait parfois dans la salle de bain : «…écoute, Élise, samedi» Élise, bien, bon.

Trois semaines de vie parallèle. Camille songea à leurs trente-deux ans de vie, à leur fils Lucas, maintenant à Nantes avec femme et enfants. Paul, jeune, avait été joyeux, pêcheur avec Lucas. Lentement, les choses avaient changé, sans date précise, comme une cave qui se remplit deau insidieusement.

Elle réalisa à quel point elle avait renoncé à elle-même : goûts musicaux, lectures, rêves inavoués. Noyés sous le poids de ses lassagnes et de ses boîtes de médicaments.

Laquarelle se révéla essentielle. La professeure, Madame Garnier, la complimenta un jour : «Vous avez un sacré sens de la couleur, Camille.» De petits mots inédits, précieux, que Paul navait pas eus depuis des années.

Début janvier, Élise eut visiblement trouvé mieux. Paul rentra plus tôt, repris sa routine télé. Les appels dans la salle de bain cessèrent. Il semblait défait, toussotait, pâlissait.

La soupière chauffait ; il mangeait en silence, passait sans parler. Un soir, il osa :

Il fait froid dehors, ce soir.

Oui, fit-elle. Ils prévoient -5 cette nuit.

Hmm.

Il partit, fin du dialogue.

Elle apprit la fin de son incartade par un ancien collègue, Gérard, qui appela au sujet dune bricole : «Ton Paul traînait avec une gamine, on dirait quelle la largué vite fait.» Camille répondit Je sais, puis la conversation glissa vers autre chose.

Paul nattira plus sa pitié. Cétait comme cette vieille rage de dents enfin calmée : pas de joie, pas de souffrancejuste le soulagement de labsence de douleur.

En février, la santé de Paul déclina. Les médicaments étaient pris au jugé, plus de rigueur méthodique. Parfois il oubliait, parfois doublait par erreur. Elle le vit, mais se rappela que le médecin lui avait expliqué cent fois : à lui de se discipliner.

Il se plaignait de bourdonnement, détourdissements. Un matin :

Jai la tête qui tourne.

Va voir le docteur.

Tu prendras rendez-vous ?

Tu téléphones toi-même à la caisse, le numéro est sur la carte Vitale.

Il la fixa, désemparé. Elle but son thé.

Je ne sais plus comment faire.

Paul, tu es chef de service, tu sauras bien ten sortir.

Il le fit. Il revint avec une ordonnance pour un nouveau médicament.

Tiens.

Très bien, répondit-elle.

Tu lachèteras ?

Je passerai à la pharmacie demain. Donne-moi largent.

Il prit son portefeuille. Elle acheta, posa la boîte avec les autres. Pas dexplications, pas de notes sur le frigo comme autrefois.

Mars arriva, la neige fondait, les gamins éclaboussaient la cour de boue. Camille multiplia les promenades, soffrit une veste de printemps bien coupée, beige clair. Dans la cabine dessayage, elle se demanda quand avait-elle, pour la dernière fois, fait un achat pour elle seule.

En mars, Lucas et Clara vinrent quelques jours. Lucas, grand, quarante ans, la carrure de son père, mais le cœur en or. Clara, posée, sympathique. Ils arrivèrent, bras chargés de miel et de douceurs.

Premier soir, dîner familial. Camille avait préparé gratin, harengs marinés à la française, son fameux aspic de maman. Paul, effacé, mangeait sans mot. Lucas parlait de boulot, Clara interrogeait Camille sur ses loisirs artistiques.

Tu fais de laquarelle ? mam, sétonna Lucas.

Japprends.

Tu me montreras ?

Elle montra. Pommes, vase de fleurs, paysage de la Croix-Rousse. Lucas examina, Clara complimenta.

Mam, tas vraiment rajeuni.

Jai juste vu le coiffeur, cest tout.

Elle capta le regard de Lucas sur son père. Paul, impassible, lestomac dans son aspic. Quelque chose sétait déplacé entre eux, mais Lucas ne senquit pas davantage.

Le lendemain, Clara était partie faire du shopping, Lucas vint la retrouver, alors quelle façonnait des raviolis maison.

Mam, tout va bien à la maison ?

Pourquoi ?

Papa, il est bizarre Malade ?

Il a de lhypertension. Il se débrouille.

Vous ne vous êtes pas disputés ?

Non. On vit en parallèle.

Tu me dirais si ça nallait pas ?

Lucas, tout va bien. Elle planta ses yeux dans les siens. Vraiment.

Il eut lair de la croire. Parce quau fond, elle le sentait, elle, ce vraiment.

Ils repartirent le dimanche. Lappartement retrouva son calme. Paul regardait la télé, elle nettoya, rangea, frotta une dernière fois.

Tard le soir, il ouvrit la porte de la cuisine, remplit son verre deau, resta là.

Lucas a lair bien.

Oui.

Et les enfants

Mmh.

Il reposa son verre, repartit. Elle contempla les lumières de la cour, les feuilles mouillées du grand peuplier.

Début avril, Paul subit une crise hypertensive, pas grave, mais il se rassit net dans le couloir, la tête en feu.

Camille, jai un malaise.

Elle arriva, le vit, les joues rouges, en nage.

Allons te coucher.

Elle mesura la tension : 18,5/11. Alarmant.

Prends ton Captopril, là, dans le tiroir. Allonge-toi et reste-y. Je repasse dans une demi-heure.

Tu vas où ?

Dans la cuisine. Jattends.

Il chercha son comprimé. Au bout de lheure, la tension tomba à 16/9, soit tolérable.

Reste au lit.

Jai le bureau

Appelle, dis que tu es malade. Tu ne bouges pas dici.

Il resta, elle lui apporta du thé, de la biscotte, sans quil réclame rien. Elle ne voulait pas labandonneron ne regarde pas souffrir quelquun impassible.

Il fixa le plafond.

Camille, souffla-t-il enfin.

Oui.

Je me suis comporté comme un idiot, ces derniers temps.

Elle sassit au bord du lit.

Oui, Paul. Comme un idiot.

Cette promotion, je Jai cru devenir quelquun, que tout changerait.

Tu es devenu chef de service. Bravo.

Oui et toi, tu as Il sarrêta. Je ne trouve pas les mots.

Je sais ce que tu veux dire, répondit-elle calmement.

Elle reprit la tasse, partit. Ce ne fut pas une réconciliation, pas deffusions, ni de larmes, juste un comme un idiot, et cest tout.

Avril passa, puis mai. Camille gardait ses rendez-vous : marches, aquarelle. Émilie l’invita au théâtre. Elles prirent deux places de choix. Camille nétait pas allée au théâtre depuis dix ans. Assise devant la scène, jus dorange du buffet à la main, elle réalisa que voilà, vivre cest aussi ça.

Cinquante-six ans, et la sensation que la vie ne finissait pas, mais commençait autrement.

Paul et elle coexistaient désormais. Il ne critiquait plus, névoquait plus Henri ni rien. Parfois, ils conversaient posément. Parfois, ils partageaient la pièce : lui la télévision, elle son roman suggéré par Émilie. Cétait paisible, presque normal, mais la donne avait changé : plus dobligation de rien.

Un jour, il lui demanda dacheter sur Internet ses médicaments car cétait plus économique.

Je sais pas faire, admit-il.

Cest simple. Tu tapes le nom du médicament, tu ajoutes au panier, tu choisis la pharmacie.

Tu ten sors mieux que moi.

Sans doute. Mais tu apprendras.

Il sy mit. Appela une fois pour un détail. Elle le guida. Il termina tout seul.

Elle conclut que cest vital, aussi : ne pas faire à la place de lautre ce quil peut faire lui-même. Avant, elle confondait aider avec se substituer. Aujourdhui, elle savait que cétait une erreur.

Juin fut caniculaire. Elle sacheta une robe légère à fleurs. En lenfilant, elle se trouva simplement femme. Pas une vieille, simplement quelquun qui sest offert une belle robe.

Les couples dun certain âge vivent la chose chacun à leur façon. Camille en vit de toutes sortes : en guerre ouverte, en complicité, en indifférence polie. Leur duo, à elle et Paul, était devenu une quatrième variante : ni guerre, ni paix, ni indifférence. Une cohabitation lucide : chacun pour soi, sous un toit commun.

Quant à lavenir, elle ne savait pas. Parfois, elle repensait à la question du divorce. Pas de réponse, pas durgence. Dabord, se retrouver. Ensuite, décider.

Lété suivit son cours. Pour la première fois depuis des années, elle partit seule chez Lucas à Nantes, deux semaines. Paul resta ; jai du boulot. Elle emporta pour sa petite-fille une taie doreiller brodée de ses mains, offerte à la fillette. Deux semaines parfaites : balades, jeux, petits plats pour les enfants, histoires du soir. Une sollicitude donnée sans que cela pèse.

Le soir, Lucas demandait : Ça va, toi ? Tu es heureuse ? Elle répondait sans tricher : cest complexe, mais oui.

Elle revint bronzée, apaisée. Paul laccueillit dun banal Te voilà. Il prit sa valise, cétait déjà beaucoup.

Août fut moite. Elle acheta un petit ventilateur, un gros quartier de pastèque au marché. Elle se laccorda sans partager, mais coupa lautre moitié pour Paul. Il la mangea en murmurant un mercile premier depuis longtemps.

En septembre, lautomne frais ramenait ce parfum particulier, les feuilles dorées des peupliers bruissaient. Ce fut alors que le vrai test arriva.

Un vendredi, vers vingt heures, Paul franchit la porte, visage pâle, démarche prudente. Camille lisait à la cuisine.

Camille, je ne me sens pas bien.

Dis-moi.

Ma tension, je crois. Ma tête, et ici, il posa la main sur sa poitrine, ça serre.

Elle sapprocha.

Depuis quand ?

Depuis midi. Je pensais que ça passerait.

Tas pris ton médicament ?

Oui, à quinze heures. Peu deffet.

Assieds-toi.

Il obéit. Elle prit la tension : 19/11, pire quen avril.

Paul, cest grave. Il faut appeler le SAMU.

Ce nest pas la peine, je vais prendre un autre comprimé

Non. 19, et une douleur à la poitrine, ce nest pas rien. Il faut un médecin.

Daccord, tu peux appeler…

Là, elle sarrêta. Le tensiomètre dans la main, elle le regarda droit dans les yeux.

Elle vit un homme vieilli, effrayé, main sur le cœur. Elle ressentait de la pitié, oui, linquiétude face à la maladie. Mais elle noubliait rien : les mois à être ignorée, les mots cruels, les années à nexister que comme décor.

Elle sut alors ce quelle ferait et ce quelle ne ferait plus.

Paul, dit-elle doucement. Tu as ton téléphone. Tu sais appeler le 15.

Il eut lair de ne pas comprendre.

Quoi ?

Appelle le SAMU toi-même. Compose le 15, donne ladresse, explique tes signes. Ils viendront.

Camille Il avait lair dun enfant désarmé. Tu restes pas avec moi ?

Je tai aidé : jai pris ta tension, je tai dit ce quil fallait faire. Le reste, cest à toi.

Mais je

Paul, posa-t-elle le tensiomètre. Tu es adulte. Un chef de service. Tu sauras faire.

Elle sortit du salon, traversa le couloir, referma doucement la porte.

De la cuisine, monta sa voix, hésitante, légèrement tremblée :

Allô ? Oui, le SAMU Cest pour une urgence, ladresse

Camille se fit une tisane, à la camomille comme elle aime, passa devant lui sans mot dire alors quil attendait le médecin au téléphone. Il la dévisagea du coin de lœil. Elle se posta à la fenêtre, contemplant la nuit sombre.

Le square était désert. La lumière blafarde de lentrée révélait lasphalte luisant. Les feuilles mortes dormaient, collées à la boue. Personne sur le banc dehors.

Il raccrocha.

Ils arrivent, annonça-t-il.

Parfait.

Tu viens avec moi à lhôpital ?

Elle se retourna calmement, lobservant.

Non, Paul. Les médecins prendront tout en main.

Camille

Le SAMU va soccuper de toi. Cest leur rôle.

Elle prit sa tasse, regagna la chambre. Sassit près de la fenêtre, observant les lumières lointaines, le grand peuplier nu, les résidences anonymes.

Des bruits montèrent de lappartement : des pas, des voix sérieuses, rapides. Tension, électrocardiogramme, hospitalisation possible. Votre épouse est là ? Oui, mais elle ne vient pas.

Pause, puis voix professionnelle : Entendu. Habillez-vous, monsieur, on y va.

La porte claqua, lascenseur descendit. Silence.

Le soir, seule, jai ressenti tout ce que ces années avaient construit et effrité. Jai compris aussi que cest dans lapprentissage de la distance, du respect de soi, quon cesse dêtre simplement lépouse de pour redevenir Camille, tout court.

Cest cela, mon pas en avant : à cinquante-six ans, apprendre enfin à exister pour moi-même.

Rating
( 1 assessment, average 5 from 5 )
Like this post? Please share to your friends: