Je n’existe pas
Tu as encore acheté cette cochonnerie ? Gérard posa le sac sur la table si brusquement quun objet tinta à lintérieur. Je tai déjà dit : pas de « Velours ». Cest cher et inutile.
Nathalie regardait la cour par la fenêtre. Une fillette du voisin, sept ans à peine, pourchassait les pigeons : ils senvolaient en nuée, se dispersaient, puis revenaient ensemble sur le bitume, comme si rien nétait arrivé. Nathalie les observait et pensait quelle ne se souvenait plus de la dernière fois où elle sétait offert quelque chose, juste pour le plaisir. Parce quelle en avait envie.
Cest de la crème pour les mains, Gérard. Huit euros.
Huit euros, cest huit euros. Tu ne sais plus compter ?
Elle ne répondit pas. Elle se retourna, prit le sac, sortit le petit pot au couvercle doré, le déposa sur le rebord de la fenêtre, à côté du géranium. Le géranium navait pas fleuri depuis longtemps. Nathalie sétait toujours promis de sen occuper, mais nen avait jamais eu le temps.
Nathalie. Je te parle.
Je técoute, Gérard.
Elle passa à la cuisine, ouvrit le frigo, commença à penser au dîner. Derrière elle, ses pas lourds, réguliers ; puis la porte du bureau, qui claqua. Elle souffla.
Elle avait cinquante-huit ans. Elle vivait à Bordeaux, dans un appartement de trois pièces avenue Victor Hugo, mariée à Gérard Lefèvre depuis vingt-neuf ans. Leur fils adulte, Antoine, habitait à Lyon et appelait le dimanche, parfois il oubliait. Ils avaient une petite maison de campagne à quarante kilomètres, une voiture conduite uniquement par Gérard, et elle travaillait à la bibliothèque municipale, où elle était responsable depuis dix-huit ans.
Cétait une vie, tout simplement. Ça, personne ne lui avait enlevé.
Elle sortit un filet de poulet, le posa sur la planche, prit le couteau. Dehors, la fillette nétait plus là, les pigeons sétaient envolés. La cour grise était vide, traçant de vieilles herbes qui perçaient lasphalte fissuré.
Nathalie se rendit compte quelle tenait le couteau, sans couper. Juste figée.
Elle le reposa, sapprocha du rebord, ouvrit le pot de crème. Le parfum était doux, une note fleurie dedans. Elle en mit un peu sur le dos de la main, massa. La peau l’absorba vite, la sensation dune caresse légère, d’une main qui aurait tenu la sienne.
Nathalie remit le couvercle et se remit à découper son poulet.
Cette nuit fut banale. Gérard mangea en silence, regarda les infos, se coucha. Nathalie resta longtemps dans la cuisine, seule, une tasse de thé froid devant elle, feuilletant un vieux magazine de jardinage. Elle ne lisait pas, elle était simplement là.
Le lendemain matin, elle arriva à la bibliothèque et trouva Lucie Caron, en pleurs derrière létagère des périodiques.
Lucie, quest-ce quil y a ?
Lucie Caron, de trois ans plus âgée que Nathalie, travaillait là depuis toujours, connaissait la place de chaque livre, et jamais Nathalie ne lavait vue pleurer.
Rien, rien répondit Lucie en agitant la main, sortant son mouchoir. Pardonne-moi. Cest personnel.
Si tu veux en parler…
Il ny a rien à dire… Elle se moucha, rangea le mouchoir. Ma fille ma appelée hier. Elle a dit « Maman, tu es dépassée ». Vraiment. Dépassée.
Dans quel sens ?
Au sens littéral. Je lui ai conseillé comment parler à son mari, à ma façon, avec humanité. Et elle ma répondu « Tes conseils datent du siècle dernier. Tu ne comprends pas comment vivent les gens aujourdhui. » Lucie ajusta une pile de revues. Peut-être quelle a raison.
Non, répondit Nathalie.
Comment peux-tu le savoir ?
Nathalie neut rien à répondre. Elles restèrent là, côte à côte, dans le silence où flottait lodeur du papier et du vieux bois, puis partirent chacune à leur poste.
À la pause de midi, Nathalie sortit. Avril était frais mais lumineux, elle marcha jusqu’au square, sassit sur un banc, ferma les yeux. Derrière ses paupières, lorange du soleil. Elle pensa à Lucie, à sa fille, à ce mot, « dépassée ».
Puis elle pensa à elle-même.
Nathalie Lefèvre, née Martin, à Bordeaux en 1966. Diplômée de l’institut de formation de lettres modernes, elle avait épousé Gérard à vingt-neuf ans, tard selon les standards de lépoque. Gérard était ingénieur, sérieux, fiable en apparence. Un an plus tard, Antoine était né. Nathalie avait pris son congé maternité, était revenue à temps partiel, puis avait accueilli sa mère malade jusquà sa disparition, puis était retournée travailler. La vie se déroulait, sobre, sans éclat.
Quelque chose sétait perdu dans cette organisation méticuleuse. Quelque chose de non nommé. Mais Nathalie sentait bien que ça nétait plus là depuis longtemps.
Elle ouvrit les yeux. Un prunier florissait devant elle, petites fleurs blanches trop délicates pour être vraies. Elle repensa à lépoque où elle dessinait, sans raison, du pastel, à la fac. Puis, plus le temps. Puis, la gêne. Oublié.
Elle sortit son portable et appela son fils. Antoine répondit au troisième bip, sa voix disait quil était occupé.
Salut, maman. Ça va ?
Ça va, je tappelle comme ça.
Là je suis en réunion presque, je peux te rappeler ce soir ?
Oui, appelle-moi.
Il nappela pas. Ça aussi, cétait habituel.
Nathalie retourna à la bibliothèque, termina sa journée, acheta une baguette à la boulangerie, rentra, repensant à ce chemin parcouru dix-huit ans, tous les jours ouvrés, connu sur le bout des pieds : chaque pavé, chaque virage.
Gérard, déjà là, lisait à lordinateur. Elle se déchaussa, passa à la cuisine.
Tu veux dîner ?
Plus tard.
Elle mit de leau à chauffer, trouva un reste de soupe. Pendant quelle réchauffait, elle regarda la crème sur le rebord. Le pot était joli, minuscule. Nathalie pensa que Gérard avait raison, huit euros, pourquoi ?
Mais lodeur était belle.
Elle laissa le pot.
Deux semaines passèrent. Rien de notable. La routine. Puis, un jour, une femme entra à la bibliothèque : Solange.
Dès son entrée, Nathalie la remarqua. Quarante-cinq ans, manteau bordeaux, coupe courte, allure droite. À l’accueil, elle dit vouloir sinscrire, demander des livres de psychologie… et si possible, des livres sur laquarelle.
Laquarelle ? sétonna Nathalie.
Oui. Jen ai fait enfant, jaimerais recommencer.
Nathalie lui remit une carte, indiqua les rayons. Solange déambulait, feuilletant les ouvrages, les reposant, en reprenant. Nathalie surprit chez elle une sorte dassurance, une densité tranquille, comme si elle se suffisait à elle-même.
Après une demi-heure, Solange revint avec deux livres et demanda :
Vous en lisez, vous, des livres de ce rayon ?
Elle désigna ceux de psycho.
Parfois.
Vous travaillez ici depuis longtemps ?
Dix-huit ans.
Solange la scruta, sans jugement, mais attentive, vraiment à lécoute.
Cest beaucoup.
Oui.
Ça vous plaît ?
Pause. La question était simple, la réponse, non.
Oui. Les livres, les gens. Je connais ce lieu.
« Connu », répéta Solange, comme pour en tester la saveur. Je vois.
Elle séclipsa.
La semaine suivante, elle revint, ramena un livre, demanda encore de laquarelle. Nathalie proposa un album de reproductions. Solange le prit puis, tout à coup, saventura :
Ça ne vous dirait pas dessayer ?
Essayer quoi ?
Peindre. Je fréquente un atelier daquarelle, chaque samedi. Un petit groupe, ambiance détendue. Venez.
Nathalie fut sur le point de dire non. La bouche ouverte. Mais à la place sortit :
Où exactement ?
Solange inscrivit une adresse sur un papier. « LAtelier Lumière Blanche », rue Pasteur, samedi, 11h.
Toute la soirée, Nathalie garda le papier dans sa poche, puis sur le rebord de la fenêtre, près de son pot de crème. Gérard ne posa aucune question. En fait, il ne sen posait jamais sur ses affaires, sauf si ça touchait largent ou la maison.
Vendredi soir, au dîner, elle déclara :
Demain matin, jirai à un atelier daquarelle, rue Pasteur. Une connaissance de la bibliothèque ma invitée.
Gérard leva la tête :
Une connaissance ? Quelle connaissance ?
Une nouvelle lectrice.
Il se tut, mâchant, posa sa fourchette.
Cest payant ?
Je nai pas encore demandé.
Bon. Vas-y, si tu nas rien de mieux à faire.
Nathalie le regarda. Il ne la regardait déjà plus, absorbé par son assiette. Depuis vingt-neuf ans, toujours les mêmes mots : encore, pourquoi, combien ça coûte, tu nas rien à faire.
Oui dit-elle. Jirai.
Le lendemain, elle se leva à huit heures. Lavée, elle enfila un pull gris, un pantalon bleu marine. Un moment devant le miroir, elle se surprit à regarder. Un visage mûri, pas laid. Grands yeux gris, vifs. Des cheveux souvent tirés en arrière, poivre et sel mais encore fournis. Elle changea de coiffure, se mit un peu de crème sur les mains, un soupçon sur le cou.
Elle partit à neuf heures.
LAtelier Lumière Blanche était au second dans une maison ancienne, extérieurement quelconque, mais rénovée intelligemment à l’intérieur : murs blancs, parquets, grandes fenêtres. Nathalie gravit lescalier, poussa la porte.
Solange était déjà là. Quatre autres femmes de tous âges, et un homme dune cinquantaine dannées, solide, chemise à carreaux. Chacun devant une feuille et un verre deau.
Nathalie ! fit Solange en lui faisant un signe. Vous êtes venue !
Elle sassit près delle. Lanimatrice, Zoé, expliqua quon peindrait une branche de lilas. Nathalie prit son pinceau, la main trembla à peine, par manque dhabitude simplement.
Il ne faut pas que ce soit beau, dit Zoé. Concentrez-vous sur leau, la couleur. Rien dautre.
Premier geste, la couleur lila sétale, se mêle au bleu, glisse inopinément. Cétait inattendu et fascinant. À côté, Solange fronçait les sourcils, lhomme râlait sur sa miniature.
Au bout dune heure, Nathalie considéra sa feuille. Ça névoquait pas franchement du lilas. Mais il y avait quelque chose danimé, dintime.
Cest joli dit la doyenne, Mireille.
Je ne trouve pas, fit Nathalie.
Moi bien. Ça a une humeur, votre peinture.
Elle contempla à nouveau. Peut-être, effectivement.
Après latelier, Solange proposa un café dans la petite brasserie du coin. Elles prirent place près de la vitrine. Solange demanda sans détour :
Ça vous a plu ?
Oui. Étonnamment.
Je men doutais. Solange tenait sa tasse à deux mains. Parfois, dans votre regard, on dirait que vous voyez des choses mais vous nosez pas regarder en face.
Nathalie ne répondit pas tout de suite. Puis :
Vous vivez à Bordeaux depuis longtemps ?
Trois ans. Venue de Lyon, après un divorce.
Ça sest bien passé ?
Cétait dur, au début. Puis, meilleur. Puis, intéressant.
Intéressant ?
Vivre pour soi-même. Jai découvert plein de choses ignorées. Elle souriait, sans sarcasme ni tristesse. Vous êtes mariée ?
Vingt-neuf ans.
Heureuse ?
Nathalie touilla son café devenu froid.
Disons… ça dépend des jours.
Solange hocha la tête. Elle ne posa pas dautre question. Cétait appréciable aussi.
Nathalie rentra à une heure et demie. Gérard regardait du foot, sans demander comment sétait passé latelier. Elle réchauffa la soupe, mangea seule. Sortit sa feuille de lila flou, offerte par Zoé, et lappuya contre le mur, à côté du géranium.
Le géranium semblait plus vaillant quil y a une semaine. Sur une tige, un bouton rouge minuscule était apparu. Nathalie ne lavait pas remarqué avant.
Le samedi suivant, elle retourna à latelier. Puis encore. Solange revenait aussi, et leur conversation sallongeait, dabord trente minutes, puis une heure, après les cours. Nathalie parlait de la bibliothèque, des lecteurs, des romans quelle aimait. Solange, delle, de son travail de comptable dans une entreprise du bâtiment, de Lyon, de sa fille restée là-bas à apprendre langlais.
Un jour, Nathalie demanda :
Vous ne vous sentez pas seule, ici ?
Parfois. Mais ce nest plus la même solitude.
Comment ça ?
Solange prit le temps, mains croisées.
Avant, jétais avec quelquun mais seule quand même. Cest la pire des solitudes. Aujourdhui, je suis seule, mais je ne me sens pas isolée. Vous comprenez la différence ?
Nathalie comprenait. Elle ne le dit pas à voix haute, mais en elle, quelque chose bougea doucement, comme la glace du printemps sur la Garonne.
En mai, la bibliothèque lança un concours. Ladministration du quartier voulait un événement culturel ; il fallait imaginer quelque chose. La directrice, Caroline Dumas, rassembla léquipe :
Des idées ?
Silence. Nathalie aussi se tut, mais quelque chose montait en elle.
Et si on faisait un café-rencontre sur les femmes ? risqua-t-elle.
Sur les femmes, dans quel sens ? questionna Caroline.
Sur leur vie, leurs récits réels. Inviter des femmes du quartier, de tous âges, à raconter leur histoire… Pas de littérature, mais du vrai. En parallèle, montrer ce quelles créent peinture, tricot, modelage…
Silence poli.
Original, admit Caroline.
Mais vivant.
Qui prendrait ça en main ?
Moi, répondit Nathalie, elle-même surprise.
Caroline la fixa.
Daccord, essayons.
Nathalie quitta la salle, appela aussitôt Solange. Qui rit, ravie.
Eh bien ! Vous ? Sérieusement !
Je ne pensai pas y arriver… Cest sorti tout seul.
Cest le plus honnête. Je participe. Et on demandera Mireille, vous vous souvenez ? Elle fait de la céramique.
Mireille avait soixante-deux ans, retraitée depuis trois ans, elle modelait des oiseaux en argile vendus parfois sur les marchés. Nathalie lappela, elle accepta tout de suite, ne voulant juste « pas parler trop longtemps, je membrouille ».
Nathalie programmait les soirées après le dîner, Gérard dans son bureau. Elle sinstallait avec un cahier, notait, rayait, recommençait. La sensation d’inventer quelque chose, et pas seulement de reproduire, était nouvelle.
Un soir, Gérard, venu chercher un verre deau, la trouva ainsi :
Tu écris quoi ?
Du travail. Jorganise une animation.
Encore ton travail.
Oui.
Il but, hésita.
Le dîner était froid.
Pardon. Je le réchaufferai à lavenir.
Il repartit. Nathalie le regarda séloigner. Il parlait de la soupe froide, pas de ses yeux plus vifs, pas de ce quelle créait. La soupe seule.
Elle retourna à son carnet.
La rencontre eut lieu le troisième samedi de juin. Nathalie avait réuni quatre femmes, dont Solange et Mireille. Mireille ouvrit la soirée en évoquant la retraite, les premiers mois derrance, linutilité ressentie, puis la révélation du modelage : « J’ai compris que javais mes mains », dit-elle ; tout le monde rit, doucement.
Solange parla de son nouvel élan après quarante-six ans, la peur du changement, puis la découverte que « je ne craignais pas le neuf, mais lhabitude ». Nathalie nota mentalement cette phrase.
Madame Morel, une prof de géo retraitée, lut deux poèmes, la voix tremblante mais émue, puis une vague dapplaudissements.
En nettoyant la salle, Lucie dit :
Cétait chouette, Nathalie. Vraiment.
Mieux que je ne pensais.
Non, cest normal. Tu as toujours été douée avec les gens, tu te lautorisais pas.
Nathalie laissa un foulard oublié au porte-manteau, pensant que Lucie avait raison, et cétait bien, même si un peu triste ; après dix-huit ans, ce nétait que le premier essai.
Gérard dormait déjà. Elle se déshabilla doucement, but un verre deau. Sur la fenêtre, la crème, le dessin de lilas, et quatre ombelles rouges sur le géranium.
Elle se massa les mains lentement, devant la fleur. Elle pensait à Solange, à la phrase « je craignais lhabitude, pas la nouveauté ».
Le matin, Gérard demanda :
Alors, ta soirée ?
Bien. Beaucoup de monde.
Tu as mangé là-bas ?
Il y avait du thé.
Le thé, ça ne nourrit pas, bougonna-t-il, sans lever les yeux.
Nathalie prit son café et sortit sur le petit balcon. Le matin était clair, air plein dodeur de tilleul. Elle songea que, durant vingt-neuf ans, elle avait pris la forme de lattention de Gérard la soupe, les horaires pour le fond, sans voir quil ne restait presque rien du fond.
Elle commençait à regarder ailleurs.
Début juillet, Antoine appela un mercredi, pas un dimanche.
Salut Maman, ça va bien ?
Bien, Antoine. Il y a un problème ?
Non. Rien. Solange ma écrit.
Nathalie se figea.
Solange ?
Ta copine. Par les réseaux. Elle ma dit que tu avais organisé une super soirée à la bibliothèque. Jignorais.
Tu nas pas demandé.
Silence.
Désolé, maman. Vraiment. Raconte-moi.
Nathalie raconta latelier, Mireille et ses oiseaux, Morel et ses poèmes, la salle pleine. Antoine écouta attentif. Puis il dit :
Franchement, chapeau maman.
Merci.
Tu fais ça souvent ?
Non, première fois.
Il aurait fallu avant.
Sans doute.
Il demanda doucement :
Et avec papa, ça va ?
Nathalie regarda dehors. Lumière dété, deux gamins jouaient au ballon.
Cest… comme dhabitude.
Cest positif ou pas ?
Je ne sais pas encore.
Il ne creusa pas. Déclara quil viendrait en août. Elle raccrocha, resta longtemps debout devant la fenêtre.
En août, Antoine vint quatre jours. Physiquement, il tenait de Gérard, mais son caractère portait chez lui aussi une attention réelle aux autres, attentive. Il avait apporté du fromage, des noix ; ils discutaient à table, il lécoutait sincèrement.
Un matin, Gérard parti au jardin, Antoine dit :
Maman, tu as changé.
Comment ça ?
Difficile à dire… Comme si tu télargissais. Il sourit. Bizarre, non ?
Non, je comprends.
Tu es contente ?
Nathalie entourait sa tasse de ses doigts. Le café était chaud.
Oui, répondit-elle. Mais cest un peu effrayant.
Pourquoi peur ?
Quand on commence à se voir clairement, on voit le reste aussi. Ce nest pas toujours confortable.
Antoine hocha la tête.
Papa voit ça ?
Papa voit la soupe froide. Puis, regrettant, Désolée, ce nest pas juste.
Si, cest juste. Tu as essayé de lui en parler ?
De quoi ?
De ce dont tu as besoin.
Nathalie se tut, regardant août fatigué, herbe jaune sur les bordures.
Je ne sais pas faire cela très bien.
Essaie.
Antoine repartit. Nathalie changeait ses draps, méditant la conversation. Vingt-neuf ans sans vraiment essayer. Elle parlait, bien sûr, mais pas du fond. Le fond, cest resté tu. Plus rassurant ainsi, selon elle. Gérard savait imposer le silence avec un regard.
En septembre, Caroline convia Nathalie : la mairie voulait que la Bibliothèque relance la soirée à plus grande échelle, sur tout le réseau. Et on voulait Nathalie responsable, mieux rémunérée.
Jaccepte.
Caroline sourit légèrement.
Tu as changé cet été, Nathalie. Tu ne men veux pas si je le dis ?
Non. Cest vrai.
En mieux. Plus vivante.
Nathalie rejoignit son comptoir. Salue un ancien habitué venu chercher ses polars, nota dans le registre. Regarda la salle : rangées détagères, lampes de lecture, la lumière dorée qui entrait par la grande baie.
Dix-huit ans, et pour la première fois, elle voyait cet endroit comme chez elle pas juste un lieu quelle fréquentait, mais ce lieu qui devenait le sien.
À la maison, les choses évoluaient imperceptiblement. Gérard remarqua ses retards récurrents, ses samedis matin pris, ses contacts étrangers à son monde.
Cest qui, cette Solange ?
Une amie.
Depuis quand as-tu une amie ?
Depuis février. Rencontrée à la bibliothèque.
Et tu la vois toutes les semaines ?
Presque.
Le regard de Gérard changea ; non plus lagacement ni lironie, mais de lhésitation, presque de la confusion. Nathalie comprit soudain : létonnement.
Je tinterdis rien, dit-il. Je nai pas lhabitude.
Lhabitude de quoi ?
Que ta vie soit si remplie, à part ici.
Nathalie sinstalla en face de lui. Première fois depuis longtemps, elle le regardait sans cette carapace de défense, comme un homme quon connaît mal après trente ans.
Gérard, tu es content que je fasse autre chose que la maison et la bibliothèque ?
Il hésita.
Je ne sais pas. Cest… inhabituel. Il se leva, alla à la fenêtre. Avant, tu étais là. Maintenant, on dirait que tu pars ailleurs.
Mais je suis là.
Oui, mais différente.
Nathalie observa son dos, large et fatigué. Soixante et un ans, il avait vieilli, elle ne sen était pas rendu compte.
Gérard, tu te souviens, notre dernière vraie conversation ? Pas sur le dîner, la voiture. Une vraie ?
Il se retourna.
Eh bien, on parle, là.
De quoi ?
Aucune réponse. Regard dans le vague.
Voilà, dit Nathalie tout bas.
Novembre amena le froid et la grande soirée du quartier. Trois semaines de préparation, huit participantes, une expo picturale accrochée grâce à un peintre local. Solange épaulait Nathalie, se voyaient presque chaque jour, autour dun café, à la bibliothèque ou marchant sur les quais de la Garonne dès que le temps le permettait.
Un jour, sur le quai, Nathalie confia :
Je narrive plus à comprendre comment je vivais avant.
Tu vivais, cest tout, répliqua Solange.
Non. Jétais enfoncée en moi, très loin, sans sortir. Pourquoi ?
Ce nest pas un pourquoi. Cest ainsi, cest tout.
Pourtant, jaurais pu faire autrement.
Évidemment. Mais « autrement » commence quand cest le moment. Pas avant.
Jai cinquante-huit ans.
Et alors ?
Cest beaucoup.
Nathalie Solange la regarda. Vous êtes sérieuse ?
Oui.
Alors moi, sérieusement : je connais des femmes finies à trente-cinq ans, croyant être définitivement « abouties », vivant figées comme des reliques. Mais vous, à cinquante-huit, commencez seulement. Ce nest pas trop tard, cest le vrai moment.
Nathalie suivit une barge sur leau grise de la Garonne, lente.
Savez-vous, ajouta-t-elle, je peins chaque semaine. Neuf mois déjà.
Je sais.
Ce matin, jai écrit le texte douverture moi-même pour vendredi. Pas sur un modèle.
Vous me lavez lu.
Et il nest pas mal.
Il est vivant. Mieux que bien.
La soirée eut lieu fin novembre. Plus de soixante-dix personnes, beaucoup debout. Nathalie fit louverture, dune voix ferme, mains quasi stables. Elle parla de ce que chaque femme cache parfois longtemps en elle, de la manière dont lâge nest pas une frontière, mais parfois une clé pour des portes oubliées. Elle ne prêchait pas, elle confessait sa propre découverte.
Après, une très vieille dame, venue avec sa fille, sapprocha. Elle sappelait Edwige, quatre-vingt-trois ans.
Ma petite, dit-elle, cest de moi que vous parliez, hein ?
De nous toutes.
Non, de moi. Jai senti. Edwige lui pressait la main, secoue mais si chaude. Plus jeune, je brodais. Puis jai arrêté, je croyais que cétait idiot. Mais là, jai envie de reprendre. À quatre-vingt-trois ans, cest ridicule, non ?
Pas du tout.
Vraiment ?
Juré.
Edwige partit lentement, guidée par sa fille mais repartait avec, non sans rien, mais avec un élan.
Décembre fut paisible. Nathalie animait désormais un petit cercle littéraire chaque mercredi à la bibliothèque. Six ou sept habitués, des débats, parfois houleux.
À la maison, lambiance était tendue, sans cris, sans drame. Gérard était silencieux, méditatif. Nathalie sentait quil réfléchissait. Mais il nentamait jamais la conversation, alors elle cessa dattendre.
Un dimanche soir, elle entra dans le bureau :
Gérard, il faut quon parle.
Vas-y.
Non pas comme ça. Elle ferma la porte, tira une chaise près de lui. Sérieusement.
Il ferma son livre, la regarda.
Il y a un souci ?
Non… Elle joignit les mains sur les genoux. Il y a longtemps que je voudrais te dire quelque chose, que je nai peut-être jamais dit.
Gérard ninterrompit pas. Visage méfiant.
Longtemps, jai vécu comme si je nexistais presque pas. Je faisais la soupe, allais travailler, gérais la routine. Mais à lintérieur, jétais absente. En partie parce que ça marrangeait, mais aussi à cause de nous deux. Notre façon de vivre côte à côte.
Il fixa la table.
Tu veux divorcer ?
Je ne sais pas. Je voudrais quon se parle vraiment. Que tu voies qui je suis, pas juste le dîner ou la chemise. Moi.
Long silence, neige dehors.
Je ne sais pas faire, murmura Gérard. Je nai jamais appris.
Je ne te reproche rien. Je veux juste essayer, différemment. Je veux savoir si tu veux essayer aussi.
Il hésita. Regarda la neige, puis elle. Dans ses yeux, Nathalie reconnut un trouble sincère.
Tu as beaucoup changé cette année.
Oui.
Je te comprends pas toujours.
Je sais.
Mais je ne veux pas… Il sarrêta … je ne veux pas que tu partes. Ni dici, ni… de nous.
Nathalie lobserva. Soixante et un ans, épaules basses, visage perdu habitué à la routine, ignorant lavenir.
Alors on essaie dit-elle. Ce ne sera pas simple, mais on essaie.
Janvier fut froid et limpide. La bibliothèque, le cercle, laquarelle chaque samedi. Elle avait peint beaucoup ; certaines œuvres offertes à Solange, dautres accrochées à la cuisine, près du géranium déplacé dans un pot plus vaste.
Elle voyait moins Solange souci professionnel pour elle mais elles sappelaient.
Un jour, Solange demanda :
Nathalie, tu veux poursuivre ce genre dévénement au printemps ?
Oui. Jaimerais un festival sur plusieurs jours, pas quune soirée.
Cest colossal.
Oui, répondit Nathalie après un silence. Mais jaime le travail colossal.
Solange rit.
Qui leût cru il y a un an ?
Personne.
Avec Gérard, cétait toujours difficile, mais ils parlaient plus. Parfois, ça allait. Parfois, Gérard se repliait ; alors Nathalie ne forçait plus, avançait sur son propre chemin.
Un soir, à table, il annonça :
Je suis allé chez le médecin la semaine dernière. Un bilan.
Un souci ?
Juste contrôler… de la tension parfois. Il trifouilla sa fourchette. Rien dalarmant. Des cachets à prendre.
Tu aurais pu me prévenir ?
Nathalie posa sa cuillère.
Pourquoi tu ne mas rien dit ?
Ça mennuyait de tinquiéter. Habitude.
Tu as lhabitude de ne pas me solliciter ?
Oui. Tu es toujours occupée.
Nathalie nota la phrase, sentant quelle pesait plus quelle ne paraissait.
Gérard. Je veux savoir quand tu nes pas bien, où tu vas. Je veux savoir. Daccord ?
Daccord. Je te dirai.
Moi aussi je dirai.
Un petit silence. Dehors, la neige, la cuisine tiède, lodeur douce. Sur le rebord, la crème et un dessin, fait la semaine dernière une branche de pommier, blanche, délicate.
Jolie peinture, glissa Gérard. Cest de toi ?
Oui.
Il jeta un regard supplémentaire.
Tu as du talent.
Japprends.
Fin février, Lucie Caron appela presque à vingt et une heures.
Nathalie, désolée pour lheure. Ma fille est venue.
Ça va ?
Oui ! On sest réconciliées. Lucie rayonnait par le combiné. Elle a reconnu avoir eu tort de me dire « dépassée ».
Tu es contente ?
Immensément. Euh… Je peux venir essayer ton atelier daquarelle ?
Bien sûr. Samedi, 11h.
Je crains dêtre nulle.
Tout le monde se rate au début. Cest le jeu.
Le samedi, Lucie sappliqua maladroitement, comme avec un stylo. Zoé corrigea. Sa première touche trop foncée, la seconde trop pâle. Lucie se désola :
Regarde, cest nimporte quoi !
Je trouve ça bien.
Ce nest pas une branche, cest une tache.
Première fois.
Tu ne pousses pas un peu ?
Je dis vrai. À la deuxième tentative, ce sera autre.
Lucie regarda la feuille, éclata de rire.
Eh bien, à la prochaine alors.
Mars ramena la douceur. Nathalie soumit un dossier pour le festival de printemps, la direction accepta. Antoine prévint quil viendrait en avril pour la journée.
Un soir, Gérard couché, Nathalie, devant son cahier, posait ses idées. Leau dégouttait du toit, la neige fondait, il flottait un air de renouveau. Le géranium, dense, verdeur et trois fleurs rouges, un bouton qui souvrirait le lendemain.
Nathalie fixa le petit pot vide de crème, gardé là. Elle en avait racheté du même, « Velours », huit euros. Gérard navait rien dit.
Elle ouvrit une page blanche, écrivit : « Ce que je sais aujourdhui et que jignorais il y a un an ». Elle contempla le titre. Referma le carnet. Inutile de linscrire : cétait déjà là.
Le téléphone sonna. Presque onze heures. Nathalie lut laffiche : Solange.
Ça va ? demanda-t-elle.
Oui, mieux même. La voix de Solange avait changé, plus enjouée, un peu fébrile. On vient de me proposer un poste à Lyon. Bon salaire. Et ma fille est là-bas. Jhésite.
Nathalie resta silencieuse.
Tu veux partir ?
Je ne sais pas encore. Jy songe. Dis-moi, toi.
Que dire ?
Ton ressenti.
Nathalie regarda dehors, lavril noir, vivant.
Je pense que tu sais déjà ce que tu vas faire. Tu as décidé déjà, il faut te lavouer.
Lautre attendit.
Sans doute, oui.
Alors, de quoi as-tu peur ?
De ce que je laisse ici. Latelier, le groupe, toi, Mireille et ses oiseaux, Morel et ses poèmes.
On ne disparaîtra pas.
Bordeaux-Lyon, cest loin, Nathalie.
Solange, tu te souviens ce que tu mas dit sur le quai, en novembre ?
Quoi donc ?
« Autrement commence au moment où ça commence ».
Solange rit doucement.
Jétais sage.
Tu les encore.
Nathalie, jai besoin que tu répondes franchement. Es-tu heureuse ?
Nathalie regarda le géranium, la crème, les dessins, le carnet ouvert à la page blanche.
Je suis devenue moi-même, répondit-elle. Cest peut-être le principal.
Cest ça, ta réponse ?
Je crois bien.
Un silence.
Alors, je suis heureuse pour toi.
Moi aussi, pour toi.
Et si je pars, Nathalie ?
Elle regarda la page du carnet.
Je continuerai, répondit-elle.
Et cest ce que jai fait. Je continue. Ce que jai appris, cest que devenir soi-même, même tard, vaut tous les recommencements.