Je ne suis plus là
Tu as encore acheté ce truc ? Gérard posa le sac sur la table dun geste sec, faisant tinter quelque chose à lintérieur. Je tai dit : pas de «Velours». Cest cher et inutile.
Nathalie Dupont se tenait près de la fenêtre, regardant la cour en bas. Une fillette du voisinage, sept ans tout au plus, poursuivait des pigeons ; ils senvolaient dun coup, tourbillonnant dans lair pour ensuite se reposer sur lasphalte, comme si rien ne sétait passé. Nathalie les observait et réfléchissait : elle ne savait même plus quand elle sétait offert un achat sans raison, simplement parce quelle en avait envie.
Cest une crème pour les mains, Gérard. Trente-huit euros.
Trente-huit, cest trente-huit. Tu sais encore compter ?
Elle ne répondit pas. Elle se tourna, prit le sac, en sortit un petit pot au couvercle doré, quelle posa sur le rebord de la fenêtre, près du géranium. Cela faisait longtemps que le géranium ne fleurissait plus. Nathalie se disait quil faudrait sen occuper, mais nen trouvait jamais le temps.
Nathalie. Je te parle.
Je técoute, Gérard.
Elle passa à la cuisine, ouvrit le frigo, cherchant une idée pour le dîner. Derrière elle, elle entendit ses pas, lourds, réguliers, puis la porte du bureau qui claqua. Elle soupira.
Elle avait cinquante-huit ans. Elle vivait à Lyon, dans un appartement de trois pièces rue de la République, mariée à Gérard Lemoine depuis vingt-neuf ans. Ils avaient un fils adulte, Quentin, qui vivait à Bordeaux et appelait les dimanches, parfois il oubliait. Une petite maison de campagne dans le Beaujolais, une voiture que seul Gérard conduisait, un emploi de bibliothécaire en chef à la médiathèque municipale, où Nathalie travaillait depuis dix-huit ans.
Elle avait eu une vie. Personne ne pouvait lui enlever ça.
Elle sortit un filet de poulet, le posa sur la planche, prit un couteau. La fillette avait disparu, les pigeons aussi. La cour était vide, grise ; quelques brins dherbe de lan dernier perçaient le bitume.
Nathalie réalisa quelle tenait le couteau sans rien couper. Elle sarrêta.
Elle déposa lustensile, sapprocha du rebord de la fenêtre, ouvrit le pot de crème. Lodeur était douce, florale. Elle en mit un peu sur le dos de sa main, létala. Sa peau absorba lémulsion rapidement, laissant une impression étrange, comme si quelquun avait brièvement pris sa main.
Elle referma le pot, retourna soccuper du dîner.
La soirée fut ordinaire. Gérard mangea en silence, regarda les infos, alla se coucher. Nathalie resta longtemps à la cuisine, une tasse de thé froid entre les mains, feuilletant un vieux magazine de jardinage. Elle ne lisait pas vraiment. Elle était juste là.
Le lendemain matin, arrivée à la bibliothèque, elle trouva Lucie Martin, trois ans de plus quelle, en larmes derrière le rayon des revues.
Lucie, quest-ce quil y a ?
Lucie, doyenne de léquipe, connaissait chaque livre par cœur, et Nathalie ne lavait jamais vue pleurer.
Oh, ce nest rien, répondit Lucie en essuyant ses yeux. Désolée, cest personnel.
Tu veux en parler ?
Rien à dire, fit Lucie en rangeant son mouchoir. Ma fille a appelé hier. « Maman, tu es dépassée », elle ma dit. Mot pour mot. Dépassée.
Dans quel sens ?
Littéralement. Je lui ai donné un conseil pour son mari, à ma façon, simplement. Et elle me rabat que mes idées datent du siècle dernier, que je ne comprends rien au monde moderne. Elle ajusta la pile de magazines. Peut-être quelle a raison.
Je ne crois pas, dit doucement Nathalie.
Comment peux-tu en être sûre ?
Nathalie neut rien à répondre. Elle resta là, respirant lodeur du papier et du bois ancien, puis chacune retourna à ses occupations.
À midi, Nathalie sortit prendre lair. Avril restait frais mais lumineux. Elle sinstalla sur un banc du petit square, ferma les yeux ; la lumière orange filtrait à travers ses paupières. Elle pensa à Lucie, à sa fille, à ce mot, « dépassée ».
Puis, elle pensa à elle-même.
Nathalie Dupont, née Lefebvre, 1966 à Villeurbanne. Études de lettres à lUniversité Lumière Lyon 2. Mariée à vingt-neuf ans, tard pour lépoque. Gérard était ingénieur, sérieux, rassurant. Un an plus tard naquit Quentin. Décès de sa mère, congé maternité, retour progressif au travail. Une vie, bien rangée, sans éclats.
Là-dedans, quelque chose sétait perdu, elle le sentait. Quelque chose qui avait existé, mais dont elle ne savait plus nommer la forme.
Elle rouvrit les yeux. En face, un prunier était en fleurs, de minuscules fleurs blanches dune douceur invraisemblable. Jamais elle navait repeint depuis trente ans. À la fac, elle dessinait à la pastel, juste pour elle. Puis le temps, la gêne, loubli.
Elle sortit son téléphone, appela Quentin. Il répondit au troisième sonnerie, la voix affairée.
Salut maman, ça va ?
Oui, juste une pensée.
Je suis en réunion, je te rappelle ce soir ?
Bien sûr. À ce soir.
Il ne rappela pas. Cétait courant.
Nathalie rentra, finit son service à la médiathèque, acheta du pain, rentra chez elle en parcourant ce chemin quelle connaissait par cœur depuis dix-huit ans, chaque pavé, chaque angle.
Chez eux, Gérard était rentré avant elle, absorbé par son écran. Elle sinstalla en cuisine.
Tu veux dîner ?
Plus tard.
Elle mit de leau à chauffer, trouva un reste de soupe. En attendant, elle regarda le pot de crème, toujours près du géranium. Petit, joli. Nathalie pensa que Gérard avait raison : trente-huit euros, pour quoi faire ?
Mais lodeur lui avait plu.
Le pot resta à sa place.
Deux semaines passèrent sans rien dexceptionnel. Jusquau jour où une nouvelle lectrice se présenta : Sophie.
Nathalie la remarqua tout de suite. Quarante-cinq ans, un manteau rouge cerise, coupe courte, port altier. Elle dit vouloir sinscrire et chercher des ouvrages sur la psychologie, ainsi que sur laquarelle.
Laquarelle ? répéta Nathalie.
Oui. Jen faisais enfant. Jaimerais my remettre.
Nathalie lui remit une carte de lecteur, indiqua les rayons. Sophie feuilletait les livres avec assurance, les reposait, en reprenait dautres. Nathalie la regardait du coin de lœil, intriguée par cette maîtrise sereine. Elle semblait pleine delle, autonome et paisible.
Au bout dune demi-heure, Sophie prit deux livres et demanda :
Vous en avez lu, vous, de ces ouvrages-là ?
Elle désigna le rayon psychologie.
Parfois.
Vous travaillez ici depuis longtemps ?
Dix-huit ans.
Sophie la scruta sans jugement, attentive.
Cest beaucoup.
Oui.
Et ça vous plaît ?
Nathalie hésita. Question simple, réponse complexe.
Jaime les livres. Jaime les gens. Et jaime la routine.
La routine, répéta Sophie, comme pour en sonder le goût. Je comprends.
Elle sen alla.
La semaine suivante, elle revint déposer un livre et demanda quelque chose de plus sur laquarelle. Nathalie lui proposa un album avec des reproductions. Sophie laccepta, puis, soudain :
Et vous, ça ne vous dirait pas dessayer ?
Essayer quoi ?
Peindre. Je participe à un atelier daquarelle chaque samedi matin, en petit groupe. Venez si ça vous tente.
Nathalie voulut dire non. Mais à sa propre surprise, elle répondit :
Où ça ?
Sophie nota ladresse : Atelier « Lumière Blanche », rue des Capucins, samedi, 11h.
Toute la soirée, Nathalie regarda le petit papier, dabord glissé dans sa poche de tablier, puis posé sur le rebord de la fenêtre, près du pot de crème. Gérard ne demanda rien. Il ne posait des questions que pour parler dargent ou de logistique.
Le vendredi soir, elle déclara à table :
Demain matin, je vais à un atelier daquarelle.
Gérard releva les yeux.
Où ça ?
Rue des Capucins. Cest une lectrice, Sophie, qui ma invitée.
Il mâcha, posa sa fourchette.
Cest combien ?
Je ne sais pas encore.
Bon. Vas-y, si tu nas rien de mieux à faire.
Nathalie nota bien la phrase : « si tu nas rien de mieux à faire ». Depuis vingt-neuf ans, elle entendait leurs variantes : Encore toi ? Pourquoi ? Combien ça coûte ? Rien dautre à faire ?
Daccord, répondit-elle. Jirai.
Le lendemain, elle se leva à huit heures, se prépara : pull gris, pantalon bleu foncé. Elle se regarda dans la glace, longuement. Un visage marqué mais doux. Yeux gris, vivants. Cheveux poivre et sel, mais encore épais. Elle les recoiffa, mit un peu de crème sur ses mains, puis sur son cou.
Elle partit à neuf heures, sans se presser.
« Lumière Blanche » se trouvait au deuxième étage dun vieil immeuble qui, sous une façade discrète, révélait des pièces baignées de lumière, murs blancs, parquet ancien, grandes fenêtres. Nathalie entra. Sophie était là, ainsi que quatre autres femmes et un homme dune cinquantaine dannées, chemise à carreaux. Tout le monde autour dune grande table, verres deau, feuilles blanches.
Nathalie ! fit Sophie dun geste amical. Vous êtes venue !
Nathalie sassit près delle. Lanimatrice, Zoé, expliqua lexercice du jour : peindre une branche de lilas. Nathalie prit la brosse, sa main trembla. Non démotion, mais dhabitude perdue.
Pensez à leau, à la lumière, pas au rendu, encouragea Zoé.
Nathalie traça un premier mouvement : le violet sétira, se mêlant au bleu sur la feuille détrempée. Cétait imprévu, et fascinant.
Au bout dune heure, elle contempla son essai : cela ressemblait à une tache floue, aux teintes mauves et indécises. Mais il y avait là une vie, qui venait delle.
Cest joli, observa une dame assise en face, Jeanne.
Je ne crois pas, murmura Nathalie.
Moi, si. Il y a une émotion.
Nathalie regarda sa feuille. Peut-être.
Après le cours, Sophie proposa un café au bistrot du coin. Elle accepta. Installées près de la vitrine, Sophie demanda sans détour :
Ça vous a plu ?
Oui, à ma grande surprise.
Je men doutais. Sophie tenait sa tasse à deux mains. Vous avez parfois un regard comme si vous observiez beaucoup, mais nosiez pas regarder en face.
Nathalie ne répondit pas tout de suite.
Vous êtes depuis longtemps à Lyon ?
Trois ans. Venue de Toulouse après mon divorce.
Cest difficile ?
Au début oui. Après intéressant. On découvre tout un pan de soi, quon ignorait.
Vous navez jamais eu peur dêtre seule ?
Si, mais la solitude nest plus la même quavant. Avant, jétais seule à deux. Désormais, seule, mais plus jamais isolée. Vous voyez la nuance ?
Nathalie acquiesça en silence. À lintérieur, quelque chose bougeait, comme la débâcle dune rivière au printemps.
En mai, la mairie annonça un concours danimation culturelle. La directrice de la bibliothèque, Madame Morel, réunit son équipe.
Des idées pour un événement ?
Silence général. Nathalie aussi se tut. Mais une idée germait.
Pourquoi pas une soirée sur les femmes du quartier ? suggéra-t-elle soudain. Des histoires, des vraies. Chacune partage son parcours, et si elles créent peintures, tricots, poteries on peut exposer.
Un silence, puis :
Peu banal, nota Madame Morel.
Mais vivant.
Qui sen charge ?
Moi, répondit Nathalie, étonnée de sa propre audace.
Sophie accepta tout de suite dy participer. Jeanne aussi. Peu à peu, Nathalie monta son programme, le soir, quand Gérard senfermait dans son bureau. Elle écrivait, rayait, recommençait. Cela la galvanisait : créer, enfin.
Un soir, Gérard entra.
Quest-ce que tu fais ?
Lévènement de la bibliothèque.
Encore un truc de la bibliothèque.
Oui.
Tu es très occupée, ces temps-ci.
Cest un problème ?
Il haussa les épaules.
Le dîner était froid.
Je le réchaufferai la prochaine fois.
Il partit. Nathalie pensa : il remarque le dîner, pas la lumière en elle.
La soirée eut lieu mi-juin. Plus de trente personnes. Nathalie la menait. Jeanne témoigna de la redécouverte de ses mains grâce à la poterie après la retraite. Sophie parla du renouveau de soi, parfois effrayé non par le neuf, mais par lhabitude. Un écho puissant en Nathalie.
Après le départ, Lucie laida à ranger.
Cétait vraiment bien, Nathalie.
Inattendu, non ?
Pas vraiment. Tu as toujours eu ce don. Tu ne te laccordais juste pas.
Nathalie sentit ces mots la toucher profondément.
Rentrée chez elle, Gérard dormait. La cuisine était calme. Sur le rebord de la fenêtre, le pot de crème, la feuille daquarelle, le géranium en fleurs quatre gerbes rouges.
Elle sappliqua un peu de crème, lentement. Regardant le géranium, elle repensa à une phrase de Sophie : « Javais peur, non du neuf, mais de lhabitude. »
Le matin, Gérard demanda :
Ta soirée, cétait comment ?
Très bien. Il y avait du monde.
Tu as pu manger quelque chose ?
Du thé.
Le thé, ce nest pas un repas.
Nathalie prit son café et sortit sur le balcon. Lair du matin, la cour silencieuse, les premiers tilleuls. Gérard montrait de lattention à sa façon, sur la nourriture et les horaires. Vingt-neuf ans à confondre la forme et le fond, à ne jamais remarquer quau fond deux plus rien nétait là.
Elle commençait seulement à regarder en face.
En juillet, Quentin appela, un mercredi exceptionnellement.
Salut maman. Tu vas bien ?
Très bien, Quentin. Tout va bien ?
Oui. Cest Sophie qui ma écrit. Elle ma trouvé sur les réseaux, ma raconté que tu organisais de super événements à la bibliothèque je ne savais pas.
Tu nas jamais demandé.
Silence.
Désolé Raconte-moi.
Et Nathalie expliqua : latelier, les femmes du quartier, laffluence. Quentin écouta en silence.
Cest formidable, maman.
Merci.
Tu fais ça depuis longtemps ?
Cétait la première fois.
Tu aurais dû le faire avant.
Sans doute.
Il demanda alors :
Ça va avec papa ?
Nathalie regarda les enfants jouer dans la lumière de juillet, devant leur immeuble.
Cest la routine.
Bonne ou mauvaise routine ?
Je ne sais pas encore.
Quentin accepta la réponse. Il viendrait en août. Nathalie coupa lappel, pensive.
Quentin vint, resta quatre jours. Il ressemblait physiquement à son père, mais avait hérité delle un regard attentif et curieux. Un matin, alors que Gérard était parti à la maison de campagne, Quentin la fixa :
Maman, tu as changé.
En quoi ?
Tu es plus grande, plus là. Cest bizarre à dire.
Non, je comprends.
Tu es contente ?
Oui. Ça fait un peu peur.
Pourquoi ?
Quand on commence à voir les choses plus clairement tout devient plus net, y compris ce qui fait mal.
Quentin écouta puis dit :
Papa le remarque ?
Il remarque le dîner froid, oui Aussitôt, elle se reprit. Pardon, ce nest pas juste.
Si, cest honnête. Et vous en parlez ?
De quoi ?
De ce dont tu as besoin.
Jai jamais su. Essaie.
Après le départ de Quentin, Nathalie repensait à ce mot : essaie. Vingt-neuf ans sans jamais essayer vraiment. Dire, oui, mais pas lessentiel. Parce quil était plus simple de se taire, plus sécurisant.
En septembre, Madame Morel annonça que la mairie voulait élargir leur soirée à toutes les bibliothèques du quartier, avec augmentation salariale.
Vous avez changé cet été, Nathalie. Sans vouloir vous froisser.
Je ne me vexe pas.
Vous avez gagné en vie.
Nathalie se surpris à marcher dans la bibliothèque, à sy sentir enfin chez elle.
À la maison, des changements subtils sopérèrent. Gérard la questionna sur ses nouvelles fréquentations féminines.
Qui cest, Sophie ?
Une amie.
Depuis quand tu as des amies ?
Depuis février, une lectrice.
Et tu la vois chaque semaine ?
Presque.
Le regard de Gérard avait changé : ni hostilité, ni sarcasme plutôt une sorte de désarroi.
Je nempêche rien, tu sais. Mais je ne suis pas habitué à te voir autant « occupée ».
Nathalie sassit face à lui, le regarda franchement pour la première fois depuis longtemps.
Gérard, tu es content que je fasse autre chose que moccuper de la maison et du travail ?
Il hésita.
Je ne sais pas. Peut-être. Cest juste pas habituel.
Et si on parlait, vraiment ? Pas du dîner, pas de la voiture. Juste vraiment parler.
Il ne répondit pas.
Novembre apporta le grand événement culturel. Nathalie prépara la soirée avec huit intervenantes, une exposition de peintures, laide constante de Sophie. Le soir venu, la bibliothèque débordait de monde. Nathalie lut son texte sur scène : sur le potentiel caché de chaque femme, sur lâge qui ouvre parfois des portes au lieu de les fermer. Elle le disait non comme une leçon, mais comme une découverte intime.
Après, une très vieille dame, accompagnée de sa fille, sapprocha.
Mademoiselle, cest de moi que vous parliez, non ?
De nous toutes, répondit Nathalie.
Mais jai reconnu mon histoire. Jadis, je faisais de la broderie. Puis jai arrêté, trouvant cela futile. Et ce soir peut-être que je pourrais my remettre, à quatre-vingt-trois ans ? Cest ridicule, vous ne trouvez pas ?
Pas du tout.
Vraiment ?
Vraiment.
Décembre arriva calmement. Nathalie dirigeait désormais un petit cercle littéraire à la bibliothèque. Atmosphère vivante, conviviale.
À la maison, une tension silencieuse sinstallait. Gérard, plus taciturne, semblait pris dhésitations. Nathalie, cette fois, ne laisserait plus le silence sinstaller.
Un dimanche soir, elle entra dans le bureau, ferma la porte et sassit face à lui.
Gérard, il faut que je te parle.
Il posa son livre.
Quoi donc ?
Rien de grave. Jai juste des choses à dire, depuis longtemps.
Il lécouta, visage opaque.
Jai vécu si longtemps comme si je nexistais pas vraiment. La soupe, le travail, la campagne, tout ce quon attendait de moi. Mais au fond, jétais absente. Cest moi qui ai laissé faire, bien sûr. Mais cest aussi nous, notre façon de coexister.
Il baissa les yeux.
Tu veux divorcer ?
Je ne sais pas ce que je veux. Mais on doit parler. Pour de vrai. Jai besoin que tu me voies, moi, pas seulement le repas ou ta chemise propre.
Long silence, neige à la fenêtre.
Je ne sais pas faire, Nathalie, murmura-t-il. On ne ma pas appris.
Je sais. Je ne ten veux pas. Mais jai besoin de tenter autre chose. Et je veux savoir si tu veux, toi aussi.
Il ne répondit pas tout de suite. Puis, il tourna vers elle un regard déboussolé.
Tu as beaucoup changé, cette année.
Oui.
Je ne te comprends pas toujours.
Je le sais.
Mais je ne veux pas il chercha ses mots je ne veux pas que tu partes. Dici. Ou ailleurs.
Nathalie hocha la tête. Gérard. Soixante et un ans, épaules voûtées, visage incapable de deviner lavenir.
Alors essayons, proposa-t-elle. Je ne promets rien de facile. Mais essayons.
Janvier : froid et lumière pure. Nathalie travaillait, animait le cercle de lecture, peignait chaque samedi. Plusieurs de ses œuvres ornaient la cuisine. Le géranium, bien traité, avait repris vigueur.
Sophie venait moins souvent, lemploi du temps chargé, mais elles sappelaient fréquemment.
Un jour, Sophie lança :
Nathalie, tu comptes continuer les événements au printemps ?
Oui. Jaimerais faire un vrai festival, sur plusieurs jours.
Cest énorme, ça.
Oui. Ça me plaît, les grands défis.
Sophie rit.
Qui taurait reconnue un an en arrière.
Personne.
Avec Gérard, rien nétait simple, mais ils communiquaient. Parfois ça fonctionnait, parfois non. Nathalie nessayait plus ni de forcer, ni de se taire ; elle faisait sa route.
En février, Gérard évoqua à table sa visite chez le médecin. Rien de grave, une histoire de tension. Elle sourit.
Pourquoi ne pas lavoir dit plus tôt ?
Par habitude. Tu es toujours occupée, de toute façon.
Elle comprit soudain limportance de ce détail.
Gérard, je veux savoir quand tu ne vas pas bien. Je veux être mise au courant. Tu comprends ?
Je comprends. Je te le dirai. Et toi, tu me diras aussi.
Ils restèrent là, silencieux, tandis que la neige tombait dehors. Sur le rebord, le petit dessin dune branche de pommier ; blanche, délicate.
Joli, fit Gérard. Cest toi ?
Oui.
Tu as du talent.
Japprends.
Fin février, Lucie téléphona tard le soir.
Nathalie, ma fille est revenue. On sest réconciliées. Elle a avoué avoir eu tort de parler de « dépassée »
Tu es contente ?
Immensément Nathalie, je peux venir au prochain atelier daquarelle ?
Bien sûr, samedi à onze heures.
Jai peur de rater.
On rate toujours au début. Cest comme ça quon commence.
Le samedi, Lucie vint, maladroite avec le pinceau.
Nathalie, cest un désastre.
Ce nest que le premier essai.
Ce sera mieux la prochaine fois ?
Oui.
Lucie regarda la feuille, puis éclata de rire :
On verra la prochaine fois.
Mars arriva, plus doux. Nathalie proposa à la bibliothèque un projet de festival du printemps ; la direction approuva. Quentin annonça son passage en avril.
Un soir, quand Gérard dormait déjà, Nathalie griffonna dans son carnet, inspirée par le bruit de la fonte des neiges, le géranium en plein essor.
La crème était finie, mais elle avait gardé le joli pot. Elle en avait racheté une identique, «Velours», trente-huit euros. Pas de remarque de Gérard.
Elle ouvrit une nouvelle page : « Ce que je sais aujourdhui et que jignorais il y a un an ». Elle contempla le titre, mais ferma le carnet. Inutile décrire : la réponse était déjà là, en elle-même.
Le téléphone sonna. Il était presque onze heures. Cétait Sophie.
Tout va bien ? demanda Nathalie, inquiète.
Tout va mieux même. Nathalie, il faut que je tannonce une chose : on ma proposé un poste à Toulouse. Bon salaire, cest là où vit ma fille. Jhésite.
Nathalie se tut.
Tu veux partir, Sophie ?
Je ne sais pas encore Dis-moi ce que tu penses.
Nathalie regarda la nuit davril par la fenêtre.
Je pense que la décision, tu las déjà prise. Tu nattends que de te lavouer à toi-même.
Silence.
Cest vrai, souffla Sophie. Tu nauras pas peur de rester sans moi ici ? Le groupe, le festival, tout ça…
On ne disparaît pas ainsi.
Toulouse, cest loin de Lyon.
Tu me lavais dit, tu te souviens ? Sur les quais, en novembre
Quest-ce que je tai dit ?
« Lailleurs commence quand il doit commencer ».
Sophie rit doucement.
Tu as de la mémoire.
Oui.
Permets-moi une question, Nathalie. Réponds franchement.
Je técoute.
Es-tu heureuse, maintenant ?
Nathalie regarda le géranium, le pot de crème, les esquisses punaisées, le carnet ouvert.
Je suis devenue moi-même, répondit-elle. Je crois que cest le plus important.
Cest ta réponse ?
Oui.
Jen suis heureuse pour toi.
Moi aussi, pour toi.
Et après, tu feras quoi si je men vais ?
Nathalie observa la page blanche, le carnet ouvert.
Je continuerai, répondit-elle.
Dans la douceur du matin, lavée de routine et de crainte, ce fut là quelle comprit : il nest jamais trop tard pour se réveiller à soi-même. Il suffit doser franchir un matin, un samedi, peu importe lâge la frontière minuscule entre lhabitude et la vie.