Je ne suis pas une cantine gratuite ! lança la mère en accueillant ses enfants sur le pas de la porte.
Madeleine Moreau sapprêtait enfin à partir en excursion ce samedi. La première sortie depuis deux ans.
Sa grande amie, Claire Dubois, avait déniché un circuit en car pour Honfleur. Les billets réservés bien à lavance, Madeleine sétait même acheté un bonnet bleu à pompon, qui lui allait à merveille. Du moins, cest ce que reflétait le miroir de lentrée.
À huit heures, elle savourait un thé fumant quand la sonnette retentit.
Madeleine se figea, la tasse à mi-hauteur.
« Non, pas maintenant » pensa-t-elle en soupirant. On sonna de nouveau.
Puis une troisième fois. Finalement, une voix familière séleva derrière la porte :
Maman, ouvre, on a les bras chargés !
Sur le palier se pressaient Christophe, sa femme Sophie, leurs deux enfants de sept et neuf ans, ainsi que quatre gros sacs. On dirait bien quils débarquaient pour lhiver, pas pour « quelques jours ».
Maman, on a coupé leau dans limmeuble, annonça Christophe, dun ton grave comme sil sagissait dune info capitale. On ne sera pas longtemps, ça te va ?
Madeleine balaya du regard les sacs, puis ses petits-enfants.
Entrez, dit-elle simplement.
Que pouvait-elle répondre dautre ?
Pendant que les enfants enlevaient leurs manteaux et que les petits fonçaient déjà sur la télé, volume au maximum, Madeleine se réfugia en cuisine. Ses mains allèrent dinstinct ouvrir le frigo, sortir les œufs, la crème, les oignons Son esprit, lui, vagabondait vers le car qui partirait à dix heures, et ce fameux bonnet bleu suspendu et condamné à rester là aujourdhui.
À dix heures quinze, Claire appela :
Madeleine, tu es où ? Le car part dans cinq minutes !
Claire, ça ne va pas être possible. Les enfants sont arrivés.
Silence.
Encore ?
Encore.
Claire soupira si fort que Madeleine crut lentendre jusque sur le port de Honfleur.
À dix heures trente, la sonnette retentit à nouveau. Cette fois, cétait sa fille, Louise. Trente-sept ans, divorcée, valise à lépaule et lair de quelquun qui vient « juste pour une petite visite », mais a terriblement besoin de la cuisine et des conseils maternels.
Entre, soupira Madeleine.
Et elle se remit à faire sauter des steaks hachés.
Ce nétait ni la première, ni la deuxième, ni même la cinquième fois. Les enfants de Madeleine avaient pris lhabitude de débarquer à limproviste. Christophe venait soit parce quil y avait un souci à la maison, soit à cause dune dispute conjugale à « laisser passer ». Louise, elle, se posait sans raison précise. Elle prenait simplement le métro jusquici.
Madeleine connaissait le refrain. Et elle se dirigeait quand même vers la cuisine.
Certaines personnes ont les jambes qui les mènent delles-mêmes vers les fourneaux. Après quarante ans à lécole primaire à veiller sur la cantine, le réflexe est plus fort que celui de nimporte quel chien de Pavlov. Du monde ? On nourrit. Pas de monde ? Ils ne tarderont pas. Les mains épluchaient déjà les pommes de terre, alors que la tête n’avait pas encore formé la décision.
À midi, trois casseroles et une poêle occupaient la cuisinière.
Des pommes de terre. Des steaks hachés. Une soupe improvisée avec ce qui restait.
Les enfants avaient désormais envahi le tapis avec leur boîte de Lego, Christophe téléphonait dans lappartement tel un ministre entre deux réunions. Sophie lisait sur le lit, et Louise, en cuisine, débitait à sa mère les nouvelles de son ex celui qui avait causé son divorce, et dont chaque rencontre relançait la cassette.
Tu te rends compte, maman, il ma encore écrit hier. Pourquoi faire ? Il dit quil sennuie Tu écoutes au moins ?
Oui, Louise, jécoute, répondit Madeleine en remuant sa soupe au pistou.
Elle écoutait. Plus ou moins.
À ton avis, je réponds ou pas ?
Je ne sais pas, Louise.
Mais maman ! Tu dis toujours que tu ne sais pas.
Madeleine ne répondit pas. Elle écumait le bouillon, concentrée.
À trois heures, Christophe raccrocha et passa la tête en cuisine.
Maman, les steaks sont bientôt prêts ?
Ils cuisent.
Parce quon na rien mangé ce matin, juste un café, vite fait.
Madeleine acquiesça du menton.
Le repas fut animé. Les petits refusaient la soupe réclamaient des steaks nature, sans oignons. Louise mangeait sans pain régime oblige. Christophe demanda une autre portion. Sophie sortit du lit au dernier moment, déclara navoir pas faim, puis se laissa tenter « juste par une petite bouchée ».
Après le déjeuner, Christophe sétala sur le canapé. Louise fila se laver les cheveux. Les enfants avaient semé le Lego dans la pièce voisine.
Madeleine lavait la vaisselle en pensant à la voisine, Madame Chabert, avec qui elle faisait de la marche nordique le mercredi. Chabert profitait du soleil sur le banc den bas. Détendue, paisible, sans steaks ni vaisselle sale.
Madeleine soupira, attrapa la suivante casserole.
En fin daprès-midi, la soupe terminée, la cuisine briquée, le sol lavé (merci les petits), Madeleine sassit, lasse, sur un tabouret. Christophe reparut.
Détendu, repu, T-shirt froissé.
Maman, il te reste des steaks ? Jen reprendrais bien.
Madeleine posa son regard sur son fils.
Il en restait trois, dans lassiette sous couvercle ; mis de côté exprès, car elle, au fond, navait rien eu de la journée, collée aux fourneaux.
Mais Christophe la regardait et là, quelque chose sest brisé.
Madeleine songea à ce bonnet bleu à pompon qui pendait toujours là, à Honfleur que, décidément, elle nirait pas voir. Au car parti sans elle. À Claire, sans doute en train de déguster des coquilles Saint-Jacques au port.
Elle songeait à tout cela. Et aux steaks hachés.
Maman ? Tu mentends ?
Madeleine posa sa tasse.
Retira son tablier.
Le plia avec soin. Le déposa sur le dossier de la chaise.
Louise tapait sur son portable. Dans le salon, la télé hurlait un dessin animé, un méchant ricanait dans un vacarme assourdissant. Sophie traversa la cuisine pour aller à la salle de bains, laissant tomber une serviette, quelle ne prit pas la peine de ramasser.
La serviette resta à terre, dans lentrée.
Maman ? demanda Christophe, mal à laise.
Alors, Madeleine répondit.
Sa voix était calme, décidée, mûrie de longue date.
Je ne suis pas votre cantine. Ni votre hôtel.
Le silence tomba, jusquau dessin animé qui sembla baisser dun ton.
Louise releva la tête.
Christophe resta bouche bée.
Ce matin, ajouta Madeleine, je devais aller à Honfleur avec Claire et Vera. Billets pris depuis février. Jai acheté un bonnet bleu, il est là, regardez si vous me croyez pas. Le car partait à dix heures. À huit heures trente, on sonnait : toi, Christophe, et les tiens. À onze heures, Louise, qui débarque.
Un silence de plomb sabattit.
Je ne suis pas partie en excursion, poursuivit Madeleine. Jai mis les mains à la pâte. Comme toujours. Parce que les petits veulent des steaks, Sophie doit manger léger, toi il faut te resservir Mais jai une vie, moi aussi. Vous ny pensez jamais. Je ne vous en veux pas. Jai créé lhabitude. Mais aujourdhui, cest non.
Non, quoi ? souffla Louise.
Je ne cuisine pas. Je ne sers plus à rien.
Christophe regardait sa mère, et le monde semblait soudain vaciller autour de lui. Une réalité nouvelle, grinçante comme une vieille armoire.
Maman, ce nétait pas méchant
Je le sais bien, répondit Madeleine. Justement, cest pire. La méchanceté, on la reconnaît, on lassume. Là, cest la routine. Comme si jétais une porte de frigo : tu louvres, il y a toujours quelque chose à prendre. Tu la refermes, tu passes à autre chose.
Dans le salon, les petits suivaient leur dessin animé. Sans doute que le méchant venait de perdre : la pièce était plus calme.
Madeleine saisit sa besace, celle préparée le matin. Son manteau à lentrée. Le fameux bonnet bleu.
Tu vas où ? Christophe nosait plus bouger.
Chez Claire. Elle ma appelée. Le groupe est rentré, ils prennent le thé chez elle, regardent les photos. Ils veulent que je vienne.
Et le dîner ? hasarda Christophe, et tout de suite il comprit que ce nétait pas le moment.
Madeleine planta son regard dans le sien ; ce regard maternel qui ramène les plus grands à la taille dun écolier de CM2.
Il y a des œufs, des pâtes, du fromage au frigo, dit-elle simplement. Le pain dans la boîte. Vous avez tous des mains, une cuisinière à gaz. Ce nest ni un secret ni une mission impossible.
Elle enfila son manteau, boutonna, ajusta son bonnet.
Redressa le pompon. Et sortit.
Dans lappartement, quatre adultes, deux enfants, la poêle pleine et trois steaks sous couvercle, restaient derrière elle.
La serviette gisait toujours au même endroit.
Christophe la contempla un instant.
Puis se pencha et la ramassa.
Madeleine ne rentra que vers vingt-trois heures.
Chez Claire, lambiance était douce. Thé à la menthe, caramels dHonfleur dans un sachet en papier, photos sur téléphone : voilà le port, la collégiale, voici Vera qui fait la maligne avec une bolée de cidre en prétendant que cest du jus de pomme. Madeleine songea que, la prochaine fois, elle viendrait. Claire planifiait déjà une autre sortie.
Le bonnet bleu était posé là, sur le fauteuil. Madeleine le remit. Ce nétait pas Honfleur, mais cétait déjà ailleurs.
La clé tourna sans résistance.
Dans lentrée, tout était rangé. Les bottes des enfants, autrefois éparpillées, rangées le long du mur. La serviette disparue.
Madeleine ôta son manteau, avança dans le couloir.
La lumière brillait en cuisine.
Elle passa le pas de la porte.
Christophe, debout à lévier, frottait une cocotte, concentré comme sil se lançait dans lart culinaire pour la première fois mais il voulait bien faire. Une petite casserole était sur la gazinière : les pâtes dedans, trop cuites, mais présentes. Sur la table, une pile dassiettes propres.
Louise était là, calme.
Les petits à en juger par le silence déjà au lit.
Christophe, entendant ses pas, se retourna.
Hésitation. Pause.
Maman, on navait jamais pensé que cétait si lourd pour toi, dit-il dune voix peu assurée.
Madeleine observa la cocotte, les assiettes empilées, Louise.
Rien dextraordinaire.
Mais pour la première fois, après quarante ans à nourrir tout le monde sans attendre un merci, Madeleine sentit les larmes lui monter. Ridicule, pour une cocotte.
Viens tasseoir, maman, proposa Louise. On ta laissé de quoi manger.
Sur le coin de la table, une assiette. Recouverte. Pour elle.
Madeleine sassit.
Souleva le couvercle. Des pâtes au fromage. Un peu trop collées, un peu froides. Le fromage râpé en larges morceaux, sûrement à la va-vite.
Elle prit une fourchette.
Cétait, elle le jurera, les meilleures pâtes quelle ait mangées depuis des années. Comme quoi, parfois, il suffit de peu pour se rappeler quon existe aussi pour soi-même et que la générosité na de sens que lorsquelle saccompagne du respect de sa propre vie.