— Je ne pouvais pas l’abandonner, maman, — murmura Nicolas. — Tu comprends ? Je ne pouvais pas Nico…

Je nai pas pu labandonner, maman, murmura Éloi. Tu comprends ? Je ne pouvais pas.

Éloi avait quatorze ans, et tout lui semblait hostile, comme si la ville elle-même refusait de lintégrer. Paris tremblait sous la pluie, les vieilles pierres soupiraient sous ses pas.

Encore ce garnement ! gronda tante Gisèle du troisième étage, pressant le pas et traversant la cour en évitant le regard dÉloi. Sa mère élève seule ! Voilà le résultat !

Mais Éloi passa sans broncher, les mains enfouies dans ses poches déchirées de pantalon, feignant dignorer les murmures. Pourtant, il entendait tout.

Sa mère travaillait de nouveau jusquà tard. Sur la table carrelée traînait un mot : « Il y a des steaks hachés dans le frigo, réchauffe-les. » Le silence étrange enveloppait lappartement, éternel nuage entre les murs.

Aujourdhui, Éloi revenait du lycée, où les profs lui avaient tenu encore une « conversation sérieuse » à propos de sa conduite. Comme si tout le monde voyait ce quil était sans savoir ce quil vivait. Il comprenait. Mais que faire ?

Hé, gamin ! interpella oncle Vincent, voisin du premier niveau. Tu nas pas vu ce chien boiteux traîner ici ? Il faudrait le faire partir.

Éloi sarrêta. Il plissa les yeux vers lentrée humide de limmeuble.

Près des poubelles, un chien gisait. Pas un chiot un grand chien, roux, moucheté de blanc. Immobile, seuls ses yeux suivaient Éloi et les passants. Des yeux sages. Et très tristes.

Quelquun va le chasser ? appuya tante Gisèle. Il doit être malade !

Éloi sapprocha lentement. Le chien ne broncha pas, remuant faiblement la queue. Sur sa patte arrière, une blessure béante, une croûte de sang.

Quest-ce que tu fais là ? sagaça oncle Vincent. Prends ce bâton, vas-y !

Quelque chose fondit en Éloi.

Essayez seulement de lui faire du mal ! sexclama-t-il en se plantant devant le chien. Il na rien fait à personne !

Tiens donc, se moqua Vincent, un petit justicier !

Oui, je le défendrai ! Éloi se pencha au sol, tendit une main prudente. Le chien renifla ses doigts et les lécha doucement.

Un flot de chaleur envahit Éloi. Depuis combien de temps attendait-il quon laccueille ?

Viens, murmura-t-il au chien. Suis-moi.

À la maison, Éloi improvisa un lit avec de vieilles vestes dans le coin de sa chambre. Maman rentrerait tard : personne pour griffonner, chasser « linfection ».

La blessure semblait grave. Éloi se plongea dans Internet, décryptant des articles sur les soins aux animaux, grimacant devant chaque mot inconnu mais mémorisant tout avec acharnement.

Il faut nettoyer à leau oxygénée, marmonna-t-il, fouillant la pharmacie familiale. Puis mettre de la bétadine. Doucement, pour quil nait pas mal.

Le chien, docile, présentait sa patte, regardant Éloi avec une reconnaissance quaucun humain ne lui avait offerte depuis longtemps.

Comment tappelles-tu ? murmura-t-il en bandant la patte. Tes roux On va tappeler Rouquin, daccord ?

Le chien aboya bas, le regard complice.

Le soir, sa mère arriva. Éloi sattendait au tumulte. Mais elle observa Rouquin, tâta le pansement.

Cest toi qui las soigné ? souffla-t-elle.

Oui. Jai appris sur Internet.

Et pour le nourrir ?

Je trouverai.

Sa mère le dévisagea longtemps, puis le chien, qui lui lécha la main.

Demain, on va chez le vétérinaire, dit-elle. On verra pour la patte. Un nom ?

Rouquin, répondit Éloi, rayonnant.

Pour la première fois depuis des mois, il ny avait plus de mur entre eux.

Le lendemain, Éloi se leva plus tôt que dordinaire. Rouquin tenta de marcher, gémissant de douleur.

Reste allongé, chuchota Éloi. Je vais chercher de leau et à manger.

Pas de croquettes à la maison. Éloi sacrifia le dernier steak haché, trempa du pain dans du lait. Rouquin avalait, prudence dans les gestes, gourmandise dans les yeux.

Au lycée, Éloi ne discuta pas avec les professeurs. Sa pensée ne quittait pas Rouquin : avait-il mal ? Sennuyait-il ?

Aujourdhui, tu es différent, sétonna professeure principale, Madame Lefèvre.

Éloi haussa simplement les épaules. Parler ? Non, on se moquerait.

Après la classe, il courut, ignorant les regards des voisins. Rouquin laccueillit en jappant, déjà debout sur trois pattes.

Prêt pour la promenade ? lança Éloi. Garde ta patte, doucement.

Dans la cour, un événement inattendu : Tante Gisèle, le voyant, sétouffa presquavec ses graines de tournesol.

Tu las ramené chez toi ! Éloi, ça ne va pas bien ?

Quimporte ? Je le soigne. Il ira mieux bientôt.

Tu le soignes ? Et largent, tu le prends où, largent pour les médocs ? Tu voles à ta mère ?

Éloi serra les poings, se retint. Rouquin se colla à sa jambe, ressentant la tension.

Je ne vole pas. Je dépense mes économies. Jai fait des économies sur mes petits-déjeuners.

Vincent secoua la tête :

Écoute, tu toccupes dun être vivant. Ce nest pas un jouet. Il faut nourrir, soigner, sortir.

Désormais chaque matin commençait par une balade. Rouquin guérissait vite, courait presque, malgré une boiterie discrète. Éloi lui apprenait des ordres : patiemment, sans relâche.

Assis ! Bravo ! Donne la patte ! Voilà !

Les voisins observaient de loin, certains hochant la tête, dautres esquissant des sourires. Éloi navait dyeux que pour Rouquin.

Il avait changé. Lentement, mais sûrement. Moins rude, il commença à ranger sa chambre, ses notes remontèrent. Une raison davancer naquit. Ce nétait que le début.

Trois semaines plus tard advint ce quÉloi craignait le plus.

Il traversait un boulevard du XIIIe arrondissement avec Rouquin quand, derrière des conteneurs, surgit une meute de chiens errants. Cinq, six affamés, féroces, leurs yeux luisant sous la lumière des néons. En tête, un grand chien noir, grognant, avançait.

Rouquin hésita, se réfugia derrière Éloi. Sa patte restait douloureuse : fuir, impossible. La bande avait flairé sa faiblesse.

Reculez ! cria Éloi, agitant la laisse de fortune. Partez !

Mais la meute encerclait, le chef noir grondait, prêt à bondir.

Éloi ! hurla une voix féminine dune fenêtre. Pars ! Laisse le chien et cours !

Cétait tante Gisèle, surgie entre deux rideaux, des voisins à ses côtés.

Fais pas lhéroïque ! exhorta Vincent. Il boite, il ne sen sortira pas !

Éloi se retourna vers Rouquin. Celui-ci tremblait, mais ne fuyait pas. Collé contre lui, prêt à partager le sort de son ami.

Le chef bondit. Éloi para avec ses bras, mordu à lépaule, la veste déchirée, la peau meurtrie.

Mais Rouquin, malgré la douleur, la peur, sélança pour protéger Éloi. Il saccrocha à la patte du chef, mordant de toutes ses forces.

La bataille sengagea. Éloi frappait, protégeait Rouquin des crocs, encaissait blessures et morsures, refusant de lâcher.

Bon Dieu, quelle horreur ! sanglotait Gisèle. Vincent, fais quelque chose !

Vincent descendait, armé dun bâton, dune barre de fer.

Tiens bon, gamin ! Je viens taider !

Éloi pliait sous la horde quand une voix connue résonna :

Allez ouste !

Cétait sa mère, jaillie avec un seau deau qui aspergea les chiens. La meute recula, grondant.

Vincent, aide-moi ! ordonna-t-elle.

Vincent accourut, suivi de quelques voisins. Les chiens, sentant linversion des forces, senfuirent.

Éloi gisait sur le goudron, Rouquin blotti. Ils saignaient, tremblaient. Ils étaient vivants.

Mon fils sa mère saccroupit, examinant les plaies. Tu mas fait peur.

Je nai pas pu labandonner, maman, murmura Éloi. Tu comprends ? Je ne pouvais pas.

Je comprends, répondit-elle, tout bas.

Gisèle descendit dans la cour, sapprocha, lair bouleversé.

Garçon balbutia-t-elle. Tu aurais pu y rester pour pour un chien.

Ce nest pas « pour un chien », répondit soudain Vincent. Cest pour un ami. Vous captez la différence, Gisèle ?

La voisine hocha la tête, des larmes sur les joues.

Venez, dit sa mère. Il faut soigner les plaies. De Rouquin aussi.

Éloi se releva péniblement, prit le chien dans ses bras. Rouquin gémissait, la queue battant doucement heureux dêtre ensemble.

Attendez, intervint Vincent. Demain vous allez au vétérinaire ?

Oui.

Je vous conduirai, en voiture. Et je paierai pour les soins ce chien est un héros !

Éloi fixa son voisin, étonné.

Merci, oncle Vincent. Mais cest mon affaire.

Ne discute pas. Tu me rendras plus tard. Pour linstant Vincent lui tapa sur lépaule On est fiers de toi, tu sais ?

Les voisins acquiesçaient en silence.

Un mois passa. Paris vibrait sous lautomne, Éloi rentrait de la clinique vétérinaire où il aidait les bénévoles les weekends. Rouquin trottait, la patte guérie, presque sans boiter.

Éloi ! appela Gisèle. Attends !

Éloi simmobilisa, prêt aux réprimandes. Mais la voisine lui tendit un sac de croquettes.

Cest pour Rouquin, murmura-t-elle. De la bonne marque, cest cher. Tu ten occupes si bien.

Merci, tante Gisèle, répondit Éloi avec chaleur. Mais on a ce quil faut. Je touche un peu chez la clinique, docteure Anne Payet me paie.

Garde-le quand même. On ne sait jamais.

Chez lui, sa mère préparait le dîner. À la vue dÉloi, elle sourit :

Et alors, comment ça va à la clinique ? Anne est contente de toi ?

Elle dit que jai des mains intelligentes, et de la patience. Je pense devenir vétérinaire sérieusement.

Et les cours ?

Ça va ! Même Monsieur Moreau, en physique, me félicite : il dit que je suis attentif.

Sa mère hocha la tête. En un mois, son fils était transformé : plus poli, serviable, saluant les voisins. Surtout, il avait un but. Un rêve.

Tu sais, dit-elle, Vincent passera demain. Il veut te proposer encore un petit boulot. Un ami à lui tient un élevage, cherche de laide.

Le visage dÉloi sillumina :

Vraiment ? Je peux emmener Rouquin ?

Je suppose. Filou comme il est, il ferait presque chien de garde, maintenant.

Ce soir-là, Éloi resta dehors avec Rouquin, lui enseignant un nouveau commandement : « surveille ». Le chien exécutait, lœil brillant, surveillant chaque geste du garçon.

Vincent apparut, sinstalla sur le banc.

Demain, lélevage, alors ?

Oui. Avec Rouquin.

Couché tôt, tu auras besoin dénergie.

Quand Vincent partit, Éloi profita encore du silence de la cour. Rouquin posa sa tête sur les genoux de son maître, soupira de bonheur.

Ils sétaient trouvés. Ils ne seraient plus jamais seuls.

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