Je ne comprenais pas où disparaissait la nourriture préparée par ma femme. Puis ma belle-mère nous a révélé la vérité.
Au début, la présence de ma belle-mère à la maison mapaisait, car son aide était précieuse. Notre fils, souvent malade, ne fréquentait plus la maternelle. Ma femme avait demandé à sa mère de veiller sur notre petit garçon.
Madeleine avait accepté, à condition de venir chaque jour depuis chez elle. Elle tenait à retrouver, chaque soir, la quiétude et le repos de son propre appartement.
Parfois, dans la pénombre du crépuscule, il nous arrivait davoir des obligations imprévues. Ou bien lenvie nous prenait de nous promener le long de la Seine. Dans ce cas, nous demandions au voisin Marcel de prendre le relais, et Madeleine rentrait vite dans son quartier tranquille. Nous ne voulions jamais la surmener.
Les premiers temps, tout était fluide comme dans les rêves : nous rentrions chez nous, lenfant était propre, rassasié, souriant. Mais un jour, Madeleine ne nous attendit plus ; elle repartait, laissant lappartement flotter dans une étrange absence.
Ma femme a lhabitude de cuisiner des plats pour une ou deux journées des gratins dorés, des soupes épaisses, parfois des quiches parfumées. Chaque mois, dans la tradition, nous remettions à Madeleine une enveloppe de billets en euros pour la remercier de son temps.
Or, quelque chose de bizarre se produisait : nos plats disparaissaient dans le silence du frigo. Madeleine grignote à peine, et notre fils mange encore moins Intrigué, jai fini par questionner ma belle-mère. Dune voix douce, elle ma révélé que mon beau-père, Gérard, passait laprès-midi. Faute de temps pour cuisiner le soir, elle lui faisait emporter à manger de chez nous. Ainsi, Gérard dinait, fantomatique, dans notre salon désert.
Je suis resté interdit. Madeleine regagnant son logis chaque soir, était-ce tant defforts de faire cuire quelques pommes de terre ? Gérard pouvait bien venir dîner une fois par semaine, pas sinviter tous les jours !
Le problème, cest quil ne nous restait presque jamais rien pour notre propre dîner. Ma femme gardait le silence, pensive. Lorsque je faisais les comptes, il apparaissait quune nourrice reviendrait moins cher
Le comportement de mes beaux-parents me déroute. Ma femme me somme de ne rien dire, de laisser couler le fleuve. Mais me vient une question lancinante, qui rebondit comme dans les vieux cauchemars parisiens : ne comprennent-ils pas, eux aussi, que nous avons besoin de nos propres économies ? Chaque mois, nous rémunérons ma belle-mère pour garder notre garçon, et voilà que lon nourrit deux personnes supplémentaires ! Quelquun a-t-il déjà vécu cette situation lunaire ?