Jai soixante-deux ans. Toute ma vie, ou presque, je lai passée à enseigner la littérature dans un lycée de Lyon. Les années filent, rythmées par la sonnerie des couloirs, les discussions sur Hugo, un café tiède à la main et des copies qui nen finissent pas de sempiler.
Chaque décembre, je donne toujours le même projet à mes élèves: «Interviewez une personne âgée sur son souvenir de fête le plus marquant.» Sans surprise, la plupart grincent des dents à cette idée. Cela ne les emballe pas du tout.
Mais cette année, la réservée Camille est venue me voir à la fin dun cours.
«Madame Lefèvre, est-ce que je pourrais vous interviewer?» me dit-elle doucement, la fiche du devoir serrée contre elle.
Je ne pus mempêcher de rire: «Ma chère, je tassure que mes souvenirs nont rien dextraordinaire. Demande plutôt à ta grand-mère, à un voisin! Il y a sûrement des gens qui ont vécu des choses fascinantes.»
Avec une détermination étonnante, elle a insisté:
«Cest vous que je veux interroger.» Son regard ne laissait pas le moindre doute.
Jai cédé, amusé: «Daccord, mais si tu me poses la moindre question sur le pudding de Noël, je serai sans pitié!»
Elle ma gratifié dun sourire complice. «Promis.»
Le lendemain, elle mattendait dans la classe silencieuse, prête, carnet ouvert, à moitié perchée sur sa chaise.
Elle commença:
«Comment fêtiez-vous Noël quand vous étiez petite?»
Jai raconté lhistoire du fameux pudding loupé de ma mère, mon père qui mettait du Charles Aznavour dans le salon dès laube, et de lannée où notre sapin, trop vieux, penchait à faire tomber toutes les décorations.
«Puis-je poser une question plus personnelle?»
Quand elle ma demandé si javais déjà eu un amour de fête, jai senti une vieille cicatrice se raviver.
«Oui, il sappelait Luc.» Nous étions jeunes, fous, pleins de rêves inconscients du futur.
Quelques jours plus tard, Camille est revenue toute excitée, téléphone à la main.
«Madame Lefèvre, il me semble que jai retrouvé sa trace!»
Je me suis figé:
«De qui tu parles?»
Elle a rayonné de joie, me tendant lécran où saffichait un message sur un vieux forum:
«Je recherche la jeune fille que jaimais il y a quarante ans.»
Mon cœur a bondi. Cétait insensé.
La photo jointe cétait moi, à dix-sept ans, dans mon manteau bleu et mon sourire bancal.
«Voulez-vous que je lui écrive?» demanda Camille doucement. Je suis resté sans voix.
Lorsque Camille sest proposée pour le contacter, je me suis surpris à espérer. Après quatre décennies, il ne mavait pas oubliée Il mavait cherchée tout ce temps.
Nous avons finalement échangé quelques messages, et convenu de nous retrouver dans un petit café du centre de Lyon. Jai choisi avec soin une tenue qui me ressemblait aujourdhui.
Le jour venu, il était là. Il avait changé, bien sûr. Mais dans ses yeux brûlait la même chaleur.
«Madeleine,» a-t-il murmuré de sa voix grave, et le passé a brusquement rejailli entre nous.
Nous avons parlé, longtemps. Nos chemins sétaient séparés, mais il navait jamais tiré un trait sur moi.
«Tu as toujours compté pour moi, même à distance,» ma-t-il avoué.
Pour la première fois depuis des années, jai ressenti que la vie réservait peut-être encore de belles surprises. Luc et moi navions pas eu notre chance alors; aujourdhui, nous pouvions réinventer notre histoire.
En rentrant chez moi ce soir-là, jai compris la chose la plus précieuse: il nest jamais trop tard pour espérer, ni pour aimer à nouveau. La vie ne se résume pas à ce quon perd, mais à ce quon ose encore attendre. Voilà ce que ma offert ce rendez-vous inespéré, et je me sens prêt à marcher vers lavenir, le cœur ouvert.