Je ne céderai pas son logement

Je nabandonnerai pas son appartement

Pourquoi es-tu venue ?

Geneviève se tenait dans lembrasure de la porte, immobile, les mains accrochées au chambranle, comme un barrage au seuil de la pièce, ou plutôt de toute une vie.

Bonjour, Madame Geneviève Lemoine.

Jai demandé pourquoi.

Jeanne ne répondit pas tout de suite. Son regard coula vers le paillasson, celui-là même quelle avait choisi un automne, bleu bordé de blanc, durant des années Parisiennes. Il était toujours là, tout effiloché, mais pas remplacé.

Je peux entrer ?

Il fallut du temps à la question pour flotter dans lair. Geneviève ne bougea pas, puis sécarta finalement, sans un mot, et elle se dirigea vers la cuisine. Cétait un consentement à la française: discret, implicite, totalement silencieux.

Jeanne ferma la porte derrière elle, happée aussitôt par la chaleur tiède et ce mélange dodeurs familières mais différentes: avant, le manteau de Lucien, avec ses volutes de tabac, trônait là, sur le crochet de gauche. Désormais, il ny avait quune robe de chambre en pilou et un vieux bonnet de laine.

Dans la cuisine, Geneviève sagitait autour de la bouilloire, pas pour recevoir mais pour occuper ses mains, comme pour sauver la face.

Jai vu de la lumière, dit Jeanne doucement. Je passais devant.

À vingt-deux heures ?

Le bus est arrivé en retard. Je patientais à la station.

Geneviève posa la bouilloire, se retourna, et jeta sur Jeanne un regard où dansaient méfiance et un vague reste dattachement, ce genre de regard quon réserve à quelquun dont on ne peut complètement se débarrasser.

Tu ferais mieux denlever ton manteau.

Jeanne accrocha son manteau sur le crochet de gauche, puis, par réflexe, le déplaça sur le droit.

Elles étaient assises face à face, Geneviève remplit deux bols, posa celui destiné à Jeanne sans consulter sa volonté, glissa le sucre sans la regarder. Les gestes sortaient du fond des habitudes, parce quon ne sait plus vraiment agir autrement : un invité reste un invité même si lon résiste de tout son être à lidée.

Alors, comment vas-tu? demanda Jeanne.

Comme dhabitude. Geneviève enserra la tasse de ses mains tavelées par le temps, crispées bien trop fort pour un simple «comme dhabitude».

Jeanne observa ces mains qui avaient caressé le visage dun fils, qui avaient préparé mille repas. Elle se demanda ce qui pouvait rendre un contact humain à la fois si difficile et si indispensable.

Je voulais parler, dit Jeanne.

De quoi?

De plusieurs choses.

Des papiers?

Un court silence.

Pas uniquement.

Geneviève bût une gorgée, posa sa tasse en la faisant sonner sur la table dun clac énigmatique.

Pour les papiers, vois avec le notaire. Tout est déjà dit.

Je sais.

Alors, pourquoi revenir là-dessus.

Ce nétait pas une question, et Jeanne ne feignit pas de la prendre pour telle. Elle bût son thé, trop chaud, le reposa.

Dehors, cétait la pluie fine doctobre : le réverbère se balançait, projetant une ombre oscillante sur le rebord de la fenêtre.

Je connaissais cette cuisine comme ma poche. Savoir que les ficelles et les vieilles piles traînaient dans le tiroir de gauche, que le seau sous lévier ny était que lors des fuites saisonnières, que derrière le frigo il restait toujours la pièce de deux euros échappée lors dune bêtise partagée avec Lucien, et quon avait ri longtemps.

Lucien, trois mois déjà.

Jai apporté de la confiture de mirabelles, annonça Jeanne avec hésitation. Je lai posée près de la porte, je ne sais pas si tu as vu.

Geneviève jeta un œil vers lentrée, puis regarda à nouveau la table.

Jai vu.

Tu aimes la mirabelle.

Jaimais. Pause. Jaime.

Lhésitation révélait parfaitement ce flottement dans le temps, ce trouble du verbe quand labsent na pas encore de place dans le passé.

Jeanne comprenait. Elle aussi, parfois, parlait de Lucien au présent puis sarrêtait net, ciselant le silence à vif.

Il paraît que tu comptais aller voir Sylvie à Nantes? demanda Jeanne.

Cétait prévu. Geneviève haussa les épaules dun geste évasif Je reporte.

Pourquoi?

Oh, tu sais Un geste vague. Des choses à faire.

Jeanne la fixait. Elles savaient toutes deux que rien nétait à faire, sinon veiller sur lappartement, dénouer langoisse de rentrer un jour dans le vide, ou refuser la pitié des autres.

Madame Geneviève Je ne suis pas venue à cause des papiers. Sincèrement.

Sincèrement, répéta Geneviève, sans quon sache si elle croyait ou se contentait de répéter.

Je comprends que tu men veuilles.

Je nen veux à personne.

Daccord.

Je ne comprends juste pas, ajouta Geneviève, ses propos cédant la place à une émotion à peine maîtrisée. Je ne comprends pas comment tu fais. Six mois sont passés. Toi, tu vas de lavant. Et moi, je reste là.

Jeanne ne chercha pas à corriger, ni à se justifier. Elle se contenta de rester.

Je tai vue, renchérit Geneviève. Ma voisine Alice aussi. En août, à la Brasserie du Faubourg, tu étais avec quelquun.

Un collègue. On travaillait sur un projet.

Un collègue, fit lécho.

Geneviève se leva, regarda la pluie au carreau.

Lucien taimait. Beaucoup. Sans doute plus que tu nas compris.

Je le comprenais, murmura Jeanne.

Pas si sûre.

Jeanne tordit les mains autour de la tasse. Dehors, lombre continuait sa ronde.

Je ne dis pas que tu es mauvaise, reprit Geneviève. Ce nest pas ce que je pense. Tu es encore jeune, quarante-deux ans, tout devant toi. Moi, jen ai soixante-huit, un seul fils. Et maintenant, il ny a plus de fils. Et toi, tu passes avec de la confiture.

Cétait dur, mais précieusement juste. Jeanne en éprouva un mélange de gratitude et de douleur.

Je ne sais pas faire autrement, avoua-t-elle. Cest idiot, mais venir les mains vides était encore pire.

Geneviève la scruta.

Tu as pleuré avant dentrer ?

Un peu, oui.

Sur le palier ?

Oui.

Quelque chose changea sur le visage de Geneviève. Elle revint à table, sassit.

On est bêtes toutes les deux.

Et cétait la première phrase sans double fond du soir.

Le silence régna. La pluie redoubla, battante, audible.

Raconte-moi, risqua Jeanne. Pour le testament. Dis-le moi, toi, pas lavocat.

Geneviève la regarda, étonnée.

Cest lappartement Celui quon avait acheté pour lui, avec Henri. On a économisé pendant huit ans. Il était jeune, on voulait quil ait le sien. Il y a vécu, toi aussi, je ne le reproche pas. Mais maintenant, sur le papier

Officiellement, il mappartient, admit Jeanne.

Vous nétiez pas mariés.

Six ans de vie à deux.

Je sais. Geneviève croisa les mains. Mais je crois quil aurait voulu que je reste concernée. Il ne maurait pas exclue.

Il a écrit ce testament de sa main.

Je sais. Peut-être quil avait raison, je ne sais plus. Au début, jétais très en colère. Maintenant, je ne le suis plus. Je ne comprends pas.

Quest-ce que tu ne comprends pas?

Pourquoi tu le gardes. Tu as confié à la fille dAlice que tu déménagerais peut-être, cest trop grand seule. Pourquoi alors garder?

Jeanne la fixa.

Jai dit cela en juillet, quand je nallais vraiment pas bien. Je ne sais pas ce que je vais faire encore.

Si tu le vends, commença Geneviève.

Je nai pas lintention.

Mais si jamais tu me diras la première? Avant les inconnus.

Jeanne comprit que là était lessentiel : ne pas être étrangère, ne pas être reléguée à lécart du souvenir de Lucien. Simplementêtre prévenue la première.

Je te promets.

Geneviève hocha la tête, courtement, se resservit du thé.

Tu as mangé aujourdhui?

Ce matin.

Ce matin Elle ouvrit le frigo sans plus de questions. Jai fait de la soupe, au vermicelle. Tu en veux?

Je veux bien.

Pendant que Geneviève réchauffait la soupe, Jeanne la regardait de dos. Elles auraient pu être différentes, imagina-t-elle, si la vie avait tourné autrement: partager des weekends à la campagne, célébrer Noël ensemble Ou peut-être pas. Peut-être auraient-elles gardé ce respect de la distance, trop différentes pour la vraie intimité, trop proches pour lindifférence.

La soupe était modeste, juste ce quil fallait : carottes, poireaux, vermicelle, un peu de persil. Ce quon prépare pour soi, pas pour linvité.

Cest bon, murmura Jeanne.

Ne commence pas.

Mais vraiment.

Elles mangeaient en silence. Puis Geneviève, sans détourner les yeux de sa soupière :

Tu sais quil te cherchait à lhôpital ? Tu étais partie pour une conférence, en avril. Il y était entré pour un contrôle, jallais le voir, chaque fois il demandait quand tu reviendrais. Je disais que je ne savais pas. Il répétait, «elle devait rentrer aujourdhui, peut-être demain».

Jeanne cessa de manger.

Je suis rentrée dès que jai su.

Je sais. Enfin, Geneviève la regarda. Je ne te le reproche pas. Je tinforme.

Pourquoi?

Pour que tu le saches. Pour que quelquun dautre que moi le sache.

Cétait sincère et nu. Jeanne ressentit une sécheresse en bouche, malgré la soupe. Elle but une gorgée de thé, oublié, froid.

Il ne ma jamais dit quil avait peur. Je croyais quil préférait ma discrétion.

Il détestait la pitié.

Justement. Je pensais bien faire.

Peut-être que oui. Geneviève rangea la table. Peut-être pas. Qui peut le savoir.

Ce «qui peut le savoir» resta suspendu.

Jeanne aida à porter les assiettes, malgré labsence dinvitation. Elle sécha pendant que Geneviève lavait, et cétait un silence nouveaupresque complice.

Elles retournèrent ensuite à table: Geneviève sortit des petits beurres de la boîte métallique de la boulangerie « Pain Doré » du coin.

Alice voudrait minscrire à latelier aquarelle au centre culturel Tous les jeudis, des retraitées.

Et tu veux ?

Je ne sais pas. Cest ridicule.

Pourquoi?

À mon âge.

Cest le moment, au contraire, assura Jeanne.

Geneviève haussa un sourcil moqueur.

On dirait une assistante sociale, dit-elle. Et toi, on te croirait centenaire.

Soixante-huit ans, cest loin de cent.

Geneviève croqua un biscuit.

Jai toujours été affairée: Henri, puis Lucien, le travail Les petits-enfants, mais il ny en a pas eu. Je ne sais pas ne rien faire. Peindre à laquarelle, cest ne rien faire.

Il faut peut-être lapprendre.

Facile à dire.

Moi aussi jai du mal, confia Jeanne. Jai le travail, mes amis, mais le soir, seule, je ne sais pas quoi faire. Je me dis que sil était là, il dirait une de ses bêtises et tout irait.

Pause.

Il savait en dire, des bêtises, reprit Geneviève.

Oui.

Il débarquait et lançait : «maman, petit je croyais que les hérissons étaient des petites poires sur pattes». Quest-ce que cest, cette idée

Il me disait quen mongol «éléphant» se disait «zaan», comme si léléphant se croyait malin.

Geneviève eut un rire bref et surpris.

Mon Dieu ! Où est-ce quil trouvait tout ça.

Il lisait, toujours.

À cinq ans, déjà un livre en main. Impossible de lui faire quitter table.

Il ma montré une photo de vous deux à Deauville, il avait huit ans, assis sur une marche, un livre en main alors que tous jouaient dehors.

Cette maison de bord de mer Geneviève regarda au loin, vers ce mur invisible du souvenir. Henri bricolait, Lucien lisait, jai fini par my faire.

Il lisait quoi, à huit ans?

Des romans de marins, de capitaines. Il na vu la mer quà seize ans. Henri lui lança : alors, tu y es, quen dis-tu? Il a dit, «cest moins impressionnant quen livre».

Jeanne sourit. Lucien lui avait raconté une version semblable. Où était la vraie, ou bien était-ce devenu une légende familiale?

Il me parlait souvent dHenri, confia Jeanne.

Henri Lemoine, mort six ans plus tôt, avant que Lucien ne connaisse Jeanne.

Oui, répondit sèchement Geneviève. Il lui manquait.

Et toi, il te manque?

Chaque jour. Sans amertume, jy suis habituée, mais il me manque, ce nest pas contradictoire.

Je comprends.

Silence.

Raconte-moi Lucien, enfant. Il était pudique sur son enfance.

Geneviève la fixa.

Pourquoi veux-tu savoir?

Tant quil reste quelquun pour raconter.

Il y avait une brutalité dans la réponse, mais cétait lhonnêteté pure.

Geneviève ne répondit pas tout de suite. Puis elle se leva, traversa le couloir, fouilla un placard. Elle revint avec une boîte en carton, poussiéreuse.

Ses affaires. Jai trié en septembre. Certains souvenirs, jai gardé.

Elle ouvrit la boîte. Des cahiers, de petites voitures, des dessins. Jeanne prit délicatement un cahier, lut ces mots denfant gaucher : «Lucien Lemoine, CE1».

Mon Dieu

Voilà, fit Geneviève. Cest aussi ce que je me dis à chaque fois.

Elles feuilletèrent, Geneviève narra les chutes, les chats ramenés à la maison, la passion pour linformatique («le seul métier où on peut bosser en chaussons!»).

Et il la fait, murmura Jeanne.

Il a tenu parole.

Il était presque minuit quand Jeanne consulta sa montre.

Je vais devoir rentrer. Le dernier bus ne va pas tarder.

Reste, coupa Geneviève, dans un élan qui la surprit elle-même. Le canapé est libre, je vais te le préparer.

Je ne voudrais pas déranger.

Qui tu déranges?

Jeanne regarda Geneviève qui tournait la tête, gênée de sa propre proposition.

Daccord. Merci.

Pendant que Geneviève préparait, Jeanne lava les tasses, observant son reflet dans la vitre, noyée dans le jaune de la cuisine. Elle pensa que jamais, trois mois auparavant, elle naurait cru possible une telle soirée : soupe, souvenirs, invitation, traces de paix.

Elle comprit quaprès un deuil, les liens ne se réconcilient pas devant le notaire, ni par le simple fait des papiers. Il fallait venir. Avec ou sans confiture. Sasseoir, attendre que tout prenne sens, peu à peu.

Chambre sombre, canapé affaissé, plaid à carreaux « marron » disons rouille. Elle sallongea, contempla le plafond, la bibliothèque poussiéreuse. Les livres étaient à Henri. «Le Comte de Monte-Cristo», «Le Grand Meaulnes», des traités. Et puis un mince, dont la tranche tranchait : «Lettres de nulle part». Elle reconnut, à lintérieur, une dédicace : «Pour maman, lis lentement, je taime. Lucien».

Elle rangea le livre, regardant longuement létagère dans le noir.

La nuit avançait, Geneviève marchait dans la pièce dà côté, un parquet grinçait, le robinet souvrait, se fermaitla vie minuscule qui continue, envers et contre tout.

Au matin, Geneviève faisait de la bouillie davoine ; Jeanne sassit, sans demander, devant une assiette de porridge salé, un jus dorange fraîchement pressé. Dehors, cétait Paris, humide, branches nues, un matin gris doctobre.

Tu travailles à quelle heure? demanda Geneviève.

Dix heures. Jai le temps.

Tu es à Bastille?

Oui, ligne 1, trois stations.

Oui, Lucien men parlait.

Jeanne goûta la bouillie, salée avec du beurre, comme on la mangeait jadis chez sa mère. Tout lui revint, ce souvenir doux-amer de petite enfance.

Jai quelque chose à te montrer, dit Geneviève, sortant une enveloppe. Je lai retrouvée en rangeant. Une lettre de Lucien, durant ses «chantiers jeunes». Il mécrivait dun camp, je voulais juste que tu voies comment il écrivait en vrai.

Jeanne ouvrit la lettre, trois pages dune écriture serrée, sur un papier passé. Lucien y parlait du matin brumeux, dun vieux peuplier hors de la baraque, de la vie qui bouge mais qui parfois, reste debout, comme larbre. Il voulait du pain maison, regrettait la paix de sa chambre.

Un Lucien inconnu, plus doux, indécis.

Je peux la photographier ?

Prends-la, dit Geneviève après une hésitation. Elle ne me servira plus.

Cest la tienne.

Prends-la, Jeanne.

Jeanne rangea la lettre dans son sac, retint ses mots.

Elles firent la vaisselle comme la veille ; aujourdhui, il y avait une sorte daccord silencieux.

Va vraiment à Nantes, souffla Jeanne. Lappartement tattendra. Et Sylvie nattend sans doute que toi.

Elle ma appelé la semaine passée. Elle croit que je lui en veux.

Alors vas-y.

On verra.

Madame Geneviève

On verra, jai dit.

Jeanne accrocha le torchon.

Je peux venir parfois? Pas souvent, mais de temps en temps.

Geneviève ferma le robinet, essuya ses mains longuement.

Reviens, finit-elle par dire. Je ferai de la soupe.

Au vermicelle?

À la semoule, si tu préfères.

Non, vermicelle, cest très bien.

On dit ça.

Jeanne shabilla tandis que Geneviève laccompagnait. Elle enfila manteau, saisit son sac.

Merci pour la nuit.

Allez, file, sinon tu seras en retard.

Jeanne prit la poignée, hésita :

Le livre, sur létagère, Lucien te la offert. Tu las lu ?

Commencé Lentement.

Il avait écrit «lis lentement».

Oui. Il me connaissait.

Jeanne acquiesça, ouvrit la porte.

Au revoir.

Au revoir, dit Geneviève.

Jeanne fit quelques pas, entendit le verrou claquer tardivement, à croire que Geneviève attendait derrière, juste un peu.

Lescalier sentait lhumidité, une odeur de peinture. À lextérieur, le gris doctobre, des Parisiens pressés, une sirène dans le lointain, des pigeons affairés sur le trottoir. Tout ordinaire, tout sans attrait, et pourtant teinté par la nuit passée.

Jeanne cheminait vers le métro en songeant que la paix narrive pas tout dun coup, ni sur décision ni par la force. Cest une soupe, des cahiers, une nuit sur un canapé étranger, le torchon partagé, une lettre dans le fond du sac.

Elle ne savait pas ce qui viendrait. Comment seraient-elles, elle et Geneviève, dans ce drôle dentre-deux sans nom. Ni belle-mère, ni belle-fille, pas simplement amies ou étrangères. Quelque chose dentre-deux, que seule la mémoire partagée rend possible. Lien ténu mais vrai.

Le métro arriva. Elle monta, le téléphone dans la main.

«Bien arrivée, merci pour la bouillie.»

La réponse vint vingt minutes plus tard, alors que Jeanne se déshabillait au bureau. «De rien. La confiture est rangée dans le placard.»

Elle rangea le téléphone, ôta son manteau. Dans le couloir, des collègues riaient, on voyait dans le ciel la promesse dun jour plus clair. Peut-être quau soir, le temps tournerait. Ou pas. Octobre reste imprévisible.

Elle rejoignit la salle de réunion.

Le vendredi suivant, le téléphone vibra en cuisine.

Je pars à Nantes, samedi matin, annonça Geneviève demblée.

Très bien.

Dix jours.

Daccord.

Ça ne te dérange pas que je tappelle?

Non, au contraire.

Bon Passe le bonjour à Sylvie.

Je ny manquerai pas. Geneviève?

Oui?

Le livre, sur létagère, dans la chambre Prends-le, quand tu reviendras. Il était à Lucien, il le restera.

Jeanne, devant sa casserole, la cuillère en main, sentit la chaleur monter du plat.

Merci. Je le prendrai.

Alors, bonne route.

Merci.

Un silence tendre se forma, comme seuls ceux qui nont plus besoin de combler peuvent en partager.

Au revoir.

Au revoir, répondit Geneviève.

Jeanne baissa le feu, posa la cuillère, et regarda la nuit tomber à travers la fenêtre.

Quelque part à Nantes, Sylvie préparait une table. Quelque part, une étagère portait le livre : «lis lentement, je taime». Un placard gardait la confiture, discrètement.

Cest tout ce qui reste, pensa-je. Non ce qui est estampillé par un notaire, ni les mètres carrés ou les documents. Mais cela. La confiture dans le placard dune autre, la lettre dans une enveloppe au fond du sac, une phrase prononcée sans y songer, mais qui tombe juste.

Jai remué la soupe, enfin apaisé, comprenant que le plus important, cest ce fil ténu qui relie ceux qui restent, tant bien que mal.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: