Je n’ai jamais réussi à aimer — Les filles, dites-moi, laquelle d’entre vous est Liliane ? — deman…

JE NAI PAS RÉUSSI À TOMBER AMOUREUSE

Les filles, avouez laquelle dentre vous est Éloïse ? demande la jeune femme en nous scrutant, un brin malicieuse.

Cest moi, Éloïse. Pourquoi ? fait-je, lair perplexe.

Tiens, une lettre, Éloïse. De la part dArnaud, dit-elle en sortant de la poche de sa blouse un enveloppe froissée, me la tendant.

DArnaud ? Et il est où lui ? métonné-je.

Il a été transféré dans un autre foyer pour adultes. Il ta guettée, Éloïse, comme sil attendait le Beaujolais nouveau. Il avait les yeux rivés sur la porte ! Cette lettre, il a voulu que je la relise pour corriger les fautes. Il ne voulait pas se ridiculiser devant toi. Bon, jy vais, cest bientôt le déjeuner. Je travaille ici comme éducatrice, ajoute-t-elle en me jetant un regard appuyé. Elle soupire et file à toute vitesse.

…Une fois, avec ma copine Aurélie, on sest retrouvées par hasard dans la cour dun centre dont on ignorait tout. On avait seize ans, cétait les grandes vacances, laventure nous faisait de lœil.

On sest installées sur un banc ultra confortable, à papoter, rigoler, sans remarquer larrivée de deux garçons.

Salut les filles ! Vous vous ennuyez ? On fait connaissance ? dit le gars en me tendant la main. Moi cest Arnaud.

Éloïse. Et voilà Aurélie, ma copine. Et le discret, cest ?

Benoît, marmonne le second.

Franchement, ils avaient un style un peu ancien temps, trop sages Arnaud sest permis direct :

Franchement les filles, vos jupes sont pas un peu trop courtes ? Et Aurélie, ton décolleté, cest audacieux.

Eh bien, messieurs, arrêtez de lorgner, sinon vos yeux vont finir en grève ! rigole-t-on avec Aurélie.

Impossible de ne pas regarder, on reste des hommes ! Vous fumez en plus ? sinsurge le prude Arnaud.

Évidemment, mais juste pour la frime ! on réplique, faussement outrées.

Et là, on remarque enfin que quelque chose cloche avec leurs jambes.

Arnaud marche péniblement, Benoît boite franchement.

Vous êtes suivis ici ? je suppose.

Oui Jai eu un accident de moto. Benoît, lui, a mal sauté de la falaise, confesse Arnaud avec une rapidité qui sent lhabitude. On sera bientôt remis.

Bon, avec Aurélie, on a marché à fond dans leur histoire. Pas la moindre idée quArnaud et Benoît étaient en fait des pensionnaires, atteints dun handicap de naissance, condamnés aux internats à huis clos. Pour eux, nous étions le vent dété, le souffle frais entre deux protocoles.

Chaque résident du foyer avait inventé son accident : la chute, la bagarre, lévénement tragique

Mais franchement, Arnaud et Benoît étaient fascinants, hyper cultivés, anecdotiers, sages comme des images.

Aurélie et moi, on a pris lhabitude de les visiter chaque semaine.

Dun côté, on avait franchement pitié, mais surtout, ils avaient ce petit je-ne-sais-quoi à nous transmettre.

De fil en aiguille, les rendez-vous sont devenus tradition.

Arnaud moffrait des fleurs chipées sur le rond-point, Benoît confectionnait des origamis, quil présentait à Aurélie comme sil tendait son cœur.

Sur notre banc, on se retrouvait à quatre : Arnaud rivé à mon épaule, Benoît nous tournait le dos, dévorant Aurélie du regard. Elle devenait tout rouge, mais ça sautait aux yeux que la présence du timide Benoît la touchait.

On parlait de tout, du rien, on refaisait le monde, on se moquait.

Ce bel été est passé en coup de vent.

Puis la pluie est arrivée avec lautomne. Les vacances prenaient fin. Terminale à lhorizon, le bac au bout.

Aurélie et moi, on a totalement zappé nos deux héros, Arnaud et Benoît.

…Examens, sonnerie du dernier jour, bal de promo : la vie devant, les rêves au tournant.

Un jour, retour sur le domaine du foyer. On part voir nos vieux copains. Banc familier, attente du traditionnel bouquet dArnaud, de lorigami de Benoît. Rien. On poireaute deux heures.

Soudain, une fille surgit et fonce vers nous. Elle me tend une lettre dArnaud. Jouvre lenveloppe illico :

Ma chère Éloïse ! Tu es ma rose parfumée ! Mon étoile inaccessible ! Je parie que tu nas pas compris : je taime depuis le tout premier regard. Nos rendez-vous étaient mon oxygène, ma vie. Depuis six mois, je hante la fenêtre, espérant ta silhouette. Tu mas oubliée, quel dommage ! Nos chemins divergent désormais. Mais je te remercie de mavoir appris lamour véritable. Je me souviens de ta voix veloutée, de ton sourire troublant, de tes mains tendres. Je souffre sans toi, Éloïse ! Te voir, ne serait-ce quune fois Je me meurs denvie de respirer, mais je suffoque

Benoît et moi avons eu dix-huit ans. On nous transfère au printemps dans un autre foyer. Sûr quon ne se reverra pas. Mon âme est en miettes ! Jespère guérir de toi.

Adieu, mon adorée !

Signé à jamais à toi, Arnaud.

Dans lenveloppe, un petit bouquet séché.

Jai eu terriblement honte. Mon cœur sest serré, impuissant. En tête, le proverbe : On est responsable de ceux quon apprivoise.

Je navais pas idée de la profondeur des sentiments dArnaud. Mais je naurais jamais pu lui répondre. Pas délan amoureux pour lui : de lintérêt pour un interlocuteur brillant, rien de plus. Oui, javais taquiné, flatté Arnaud, mis du bois sous la marmite. Sans réaliser que mon amusement finirait en brasier passionnel pour lui.

…Depuis, des années et des années se sont envolées. La lettre sest fanée, la fleur en poussière. Mais nos souvenirs restent doux : nos rencontres naïves, nos rires sans filtre, les plaisanteries dArnaud.

…Là-dessus, lhistoire a continué. Aurélie a été touchée par le destin de Benoît. Abandonné par ses parents à cause de son atypicité, une jambe bien trop courte Aurélie a fait des études de pédagogie, travaille désormais dans un foyer pour enfants handicapés. Benoît est devenu son époux adoré. Ils ont deux grands fils.

Arnaud, selon Benoît, a mené une vie solitaire. Vers quarante ans, sa mère, revenue dAuvergne, la retrouvé au foyer, a fondu en larmes, bouleversée, la ramené au village familial. Ensuite, il semble que la piste dArnaud se soit dissoute dans le brouillardParfois, il marrive encore de repenser à ce banc, aux murmures de lété, aux éclats de rire qui traversaient nos maladresses adolescentes. Jai compris, avec le temps, que lamour ne se commande pas, quil effleure parfois les uns sans jamais embrasser les autres; quon peut illuminer une existence sans le vouloir, et quon laisse des traces là où lon croit navoir fait queffleurer.

Arnaud restait, pour moi, le souvenir dune promesse muette, celle de respecter la fragilité des cœurs que lon croise. Jaurais aimé lui écrire un mot, lui dire merci pour ses fleurs de rond-point, pour sa tendresse désarmante. Mais le fil du temps sest tendu entre nos mondes.

Aurélie et Benoît vivent heureux, animés chaque jour par ce quils ont appris du manque et de la différence. Leurs fils courent et chahutent sous le regard complice dune mère qui a choisi daimer là où la vie avait blessé.

Moi, javance, mais il me reste, quelque part, ce bouquet séché, secret dans une vieille boîte. Lorsquil marrive de douter ou de me sentir perdue, je louvre et je me souviens: on na pas toujours la force de tomber amoureuse, mais parfois, simplement être là suffit à changer la trajectoire dune existence.

Lhistoire dArnaud na pas eu de fin parfaite, ni éclatante. Mais elle ma appris la tendresse, la pudeur des sentiments authentiques et la beauté des rencontres qui cicatrisent.

Finalement, je crois que chacun dentre nous conserve en lui ce petit coin de banc, où lon sassoit avec nos espoirs, nos maladresses et notre cœur prêt à sétonner du miracle davoir été aimé un instant, par quelquun qui voyait en nous une étoile inaccessible.

Alors, même si je nai pas su tomber amoureuse, cest bien lamour qui a fleuri, furtif, dans le sillage de nos étés passés.

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