Je nai jamais cherché à retrouver mon « premier amour » à vrai dire, jai maintenant 62 ans Mais voilà que, lors dun curieux rêve décousu, alors quune de mes élèves me posait mille questions, japprenais quil me recherchait, lui, depuis quarante ans. Et cela nétait que le début, car sous la surface sage de la mémoire, jai creusé bien plus profond jusque dans ses silences les plus lourds.
Jai toujours vécu au rythme des couloirs de lycée, du thé tiède qui ne finit jamais, de ces piles de dissertations qui se multiplient comme des lapins à la veille dune inspection. Près de quarante ans, parmi les ombres allongées dun vieux lycée bordelais, à enseigner la littérature et les mirages de Victor Hugo.
Chaque hiver, quand décembre flotte dans lair avec ses guirlandes fanées et cette promesse de Noël qui ne tient jamais, je donne à mes élèves un devoir quils redoutent : « Interviewer une personne âgée sur son plus beau souvenir de fête ». Ils grommellent, roulent des yeux. Une punition, pensent-ils.
Mais cette année-là, la réservée Églantine sétait approchée de mon bureau à la fin du cours, cahier serré comme un talisman :
« Madame Dubois, puis-je vous interviewer, vous ? » a-t-elle murmuré.
Ça ma fait rire : « Allons bon, ma chérie, mes souvenirs sont si ternes ! Prends donc ta grand-mère ou va parler au voisin qui a vu le Général »
Elle ne sest pas démontée : « Cest vous que je veux interroger. »
Je me suis résignée « Daccord, demain après les cours. Mais si tu prononces le mot bûche de Noël, je la détruis ! »
Son sourire était une promesse.
Au lendemain, lécole sétirait en une brume irréelle et Églantine, prête à écrire, se balançait légèrement sur sa chaise.
« Comment fêtiez-vous Noël, quand vous étiez petite ? »
Alors, jai évoqué une bûche ratée, le pick-up de mon père qui crachait des chansons anciennes, cette année où le sapin sest effondré, las de lui-même.
« Puis-je poser une question plus intime ? »
Quand elle ma demandé si javais connu lamour au temps des fêtes, une vieille blessure, comme une lumière de passage, sest allumée.
« Oui avec lui, il sappelait Luc. Nous étions jeunes, fous, et persuadés de connaître lavenir. »
Une poignée de jours plus tard, Églantine est revenue, triomphante, brandissant son téléphone comme un grimoire :
« Madame Dubois, je crois que je lai retrouvé ! »
Impossible « Qui donc ? »
Un sourire qui débordait de secrets, puis lécran :
« Je cherche la jeune femme que jai aimée il y a quarante ans. »
Mon cœur sest mis à briser son propre rythme.
La photo projetée, surgie dun autre temps moi, à 17 ans, manteau bleu, sourire de travers.
« Voulez-vous que je lui écrive ? » Un regard planté dans le mien.
Impossible de parler, je sombrais dans un océan démotions.
Quand Églantine ma proposé détablir le contact, une douceur est revenue, comme du soleil sur la vieille ville.
Il ne mavait jamais oubliée, même après tout ce temps il avait cherché une ombre, une adresse, un prénom dans la brume.
Des messages ont fleuri, puis un rendez-vous, absurde comme un bal masqué, fut fixé dans un vieux café de Saint-Michel.
Jai enfilé une robe qui disait « voici qui je suis, aujourdhui », et il est entré : visage changé, mais le même regard doux, limpide.
« Catherine, » a-t-il soufflé, et le temps sest plissé, effaçant le monde. Nous sommes revenus là où tout avait commencé.
À travers le flot de paroles, les souvenirs minuscules grimaçaient à la surface, prêts à nous happer.
« Tu es restée celle qui donnait du sens à la lumière, » a-t-il dit.
Dans cette seconde suspendue, jai compris que lespoir nest jamais mort. Nous navions pas eu notre chance, autrefois ; à présent, peut-être
Même dans la confusion des rêves, même dans le vertige de ce réveil flou, la vie ma soufflé que rien nest jamais fini. Luc et moi allions récrire notre histoire, phrase après phrase.
Voilà, à laube dune autre ère, je tends la main vers demain. Peut-être que la clé du bonheur, cest juste doser recommencer, même quand tout semble usé. Jattends la suite, cœur ouvert à tous les possibles, dans la lumière étrange dun rêve jamais terminé.