« Je n’ai aucune envie de finir ma vie avec une vieille épave ! » s’est emporté son mari — Quand l’h…

Je ne vais pas finir mes jours avec une vieille carcasse ! gronda son mari.

Ça suffit ! Etienne claqua la table de chevet, faisant vibrer les flacons deau de Cologne. Jen ai marre dentendre parler de douleurs articulaires et de pilules ! Je veux vivre, pas moisir dans une infirmerie !

Solange se tenait sur le seuil de la chambre, observant son mari fourrer dans un sac ses maigres possessions. Trente-deux ans de vie commune tenaient dans un vieux sac à dos et un sac plastique contenant des baskets décaties. Cette pensée la pinça plus que toutes les autres blessures.

Etienne murmura-t-elle. Maman, après son AVC, ne peut pas rester seule. Tu comprends ?

Ta mère ? Ton problème ! aboya son mari, les yeux rivés au sac. Jai cinquante-huit ans, pas quatre-vingts ! Je refuse de transformer notre appartement en chambre de soins palliatifs !

Solange tressaillit. Cela faisait six mois que les mots « jeunesse » et « vieillesse » résonnaient comme des pierres dachoppement. Etienne sétait soudain mis à cacher ses cheveux blancs, avait acheté un vélo et un blouson de cuir. Puis avait surgi Manon la voisine divorcée du cinquième, trente-cinq ans et rieuse.

Tu vas tinstaller chez elle ? Solange connaissait la réponse, mais posa tout de même la question.

Etienne se retourna brusquement. Une ombre de honte traversa son regard, vite remplacée par de la hargne :

Oui, chez elle ! Tu veux savoir pourquoi ? Avec elle, joublie mon âge. Elle ne compte pas mes cheveux gris ni ne me rappelle mes faiblesses. Elle est libre. Tu comprends ?

Libre. Le mot claqua dans le cœur de Solange. Elle se jeta un œil dans le miroir : visage fatigué, nouvelles rides près des lèvres. Autrefois, Etienne lappelait sa merveille. Maintenant

Cinquante-trois ans, Etienne. Tu crois vraiment

Quoi ? Il sursauta. Que je nai pas droit au bonheur ? À une autre vie ? Beaucoup, dans mon cas

Filent avec des maîtresses plus jeunes ? Solange ricana tristement. Oui. Cest la litanie de notre époque.

Etienne soupira, excédé :

Toujours à tout salir, toi ! Moi, je veux respirer. Tu piges ?

Il ferma son sac dun geste sec. Le bruit de la fermeture éclair sonna comme une sentence.

Prends soin de ta mère, mes vœux de santé, marmonna-t-il en partant. Jespère que vous serez à laise. Deux il sinterrompit, puis dune voix étrangement froide : Deux vieilles copines.

La porte claqua. Solange resta longtemps assise sur le lit, le regard planté dans le vide. Elle ne pensait quà « Deux vieilles copines ». Elle navait que cinquante-trois ans. Cest ça, être vieille ?

La voix fluette de la chambre mitoyenne larracha à sa torpeur :

Solange ? Il y a un problème ?

Non, maman, Solange se redressa péniblement. Etienne est parti pour ses affaires.

Le mensonge lui brûla la gorge, mais pas question de bouleverser la vieille maman à quatre-vingt ans qui, déjà, culpabilisait pour la vie brisée de sa fille.

Les jours filèrent, gris et lents. Solange répétait les gestes du quotidien : cuisiner, laver, soccuper de sa mère. Une question la taraudait : Quand ? Quand avait-elle cessé de remarquer que le mur grandissait entre eux ?

Solange se souvenait de la première rencontre avec Manon : voisine fraîchement séparée, croisée au hall en relevant le courrier. Énergique, extravertie, ses robes bariolées et son rire sonore. Solange compatissait seule avec un gamin, la vie nest pas tendre.

Puis elle surprit les regards dEtienne. Son insistance à la fenêtre lorsque Manon promenait son chien. Ses « hasards » à lentrée à lheure du retour du travail. Ses soirées qui se rallongeaient au garage.

Ma puce, la voix de sa mère la ramena au présent, Tu rinces cette tasse depuis une demi-heure ! Viens tasseoir.

Solange se tourna. Elle était bien là, figée devant lévier, tasse à la main, perdue dans le vague.

Jarrive, maman. Presque fini.

Solange, sa mère sinstalla sur une chaise, sy agrippant, Tu peux arrêter de me cacher la vérité.

Maman

Il ta quittée, hein ? Pour la petite du cinquième ?

Solange acquiesça, les larmes montant.

Sacré idiot conclut philosophiquement sa mère. Tu sais, à lapproche de la soixantaine, les hommes deviennent envahi par une drôle de bête. Ils cherchent la jeunesse là où elle na jamais vraiment existé.

Maman, arrête

Arrêter, pourquoi ? sa mère eut un rire cristallin. Ton père a eu la même folie à cinquante-deux ans. Il pensait que la vie filait sans lui.

Solange eut du mal à croire :

Papa ? Tu ne mas jamais

À quoi bon ? répliqua-t-elle. Il est revenu en rampant après deux mois. Trop tard pour le pardon.

Tu plaisantes

Pas du tout, sa mère cligna de lœil. Ces deux mois mont fait du bien. Jai pris des cours de broderie, redécouvert le parfum de ma liberté. Cétait plus léger sans lui, le souffle plus pur, je crois.

Elle scruta ses mains veines bleutées, tâchées par le temps mais toujours vives.

Tu vois, ma fille, les années, ce nest rien. Tout se joue au creux du cœur. Jai quatre-vingt-cinq ans, mais dedans, la gamine rit toujours.

Solange esquissa un sourire. Cétait bien vrai : sa mère, malgré lâge et les maux, était traversée par une force lumineuse, une vitalité rare. Les gens venaient toujours chez elle, cherchant cette chaleur.

Et ton Etienne poursuivit sa mère, Il ne fuit pas la maison, il fuit lui-même. Il a peur de vieillir. Il croit quune femme jeune à ses côtés va le rajeunir.

Tu le défends ? Solange sentit la rancœur bruire.

Oh non, sa mère fit non de la tête. Je le plains. Il ne trouvera pas ce quil espère chez elle. On ne court pas plus vite que le temps, ma Solange. Il finit toujours par nous rattraper.

Des éclats de rire résonnèrent sous les fenêtres. Solange regarda machinalement. Etienne et Manon traversaient la cour, il portait ses sacs, elle gesticulait en racontant une histoire. Etienne la suivait dun regard brûlant dadmiration et le cœur de Solange se rétracta.

Ne te fais pas de mal, sa mère la tira du carreau. Viens plutôt boire le thé. Jai des sablés au miel.

Des sablés Maman, murmura Solange, la voix brisée.

Lui, il est fou, reprit patiemment sa mère. Mais cest sa route. À toi de trouver la tienne. Demain, on va au Jardin Municipal. La nouvelle promenade est magnifique depuis les travaux.

Solange pensa à protester, mais la conviction dans la voix de sa mère larrêta. Si elle avait raison ? Peut-être quil était temps de commencer à vivre ?

Le jardin la surprit. Après la rénovation, il avait lair irréel : allées neuves, fontaines claires, bancs accueillants. Un petit centre culturel y diffusait des musiques douces.

Regarde, sa mère sarrêta devant une affiche, Cercle de littérature, studio de danse, yoga pour seniors !

Maman fit Solange, gênée, Ne me dis pas que tu vas

Pourquoi pas ? répondit sa mère dans un clin dœil. À mon âge, jai encore de quoi surprendre !

Pour appuyer ses dires, elle leva le bras dans un geste élégant. Sa canne, pourtant, fut emportée et tomba lourdement.

Oh ! sa mère rougit.

Permettez, dit une voix masculine douce.

Un homme distingué, la cinquantaine, ramassa la cane et, sinclinant légèrement, la tendit à sa mère :

Je vous en prie.

Merci, monsieur balbutia sa mère, un peu rose. Très aimable.

Gérard Lefèvre, sourit-il. Jorganise des rencontres littéraires ici. Vous aussi, vous aimez nos activités ?

Oui ! coupa la mère de Solange. Ma fille écrit de magnifiques poèmes. À la fac, elle publiait dans le journal mural !

Maman ! Cétait il y a longtemps

La poésie ignore les ans, murmura Gérard Lefèvre. Venez donc à notre séance, on lit des textes inédits aujourdhui.

Ainsi Solange entra dans un cercle littéraire, sans vraiment comprendre comment. Venue pour soutenir sa mère, elle y fut happée. Lodeur des livres, les voix feutrées, les regards attentifs : une ambiance étrange, flottante. Nul ne parlait de physique ni dâge. Ici, seule lâme comptait.

Un soir, il y eut une veillée de poésie. Intime, presque secrète, mais Solange était nerveuse comme une adolescente.

Elle lut ses poèmes sur lamour, la perte, la possibilité de renaître. Chaque vers laidait à se libérer, à respirer, à se sentir vivante.

En rentrant, elle croisa Etienne. Il marchait à côté de Manon, puis resta en retrait, gêné comme un écolier pris en faute.

Tu es splendide ce soir, Solange.

Elle le fixa. Étrange Elle néprouvait plus cette vieille douleur, seulement une grande lassitude calme.

Merci. Tu voulais dire autre chose ?

Écoute Il fit un pas. Je voudrais texpliquer Jai compris.

Tu es déçu ? Manon nest pas idéale ?

Etienne grimaça :

Cest différent. Elle est jeune, oui, belle, mais il hésita. On na rien à se raconter.

Tu pensais quà trente-cinq ans, on sintéressait à la chanson française ou aux souvenirs de province ? Solange eut un rire inattendu. Tu es naïf, Etienne. Vraiment.

Ce nest pas ça, il fronça les sourcils. Je Jai fait des bêtises. Peut-être que

Non, dit Solange fermement. Rien nest possible. Tu sais, je te remercie.

Me remercier ? Il sétonna.

Pour ta fuite. Pour mavoir obligé à réaliser que ma vie ne se limite pas à la cuisine et au ménage.

Solange, je veux rentrer. On peut tout recommencer.

Elle recula doucement :

Non. Tu veux rentrer chez toi mais ce foyer-là nexiste plus. La Solange qui repassait tes chemises nest plus là. Et la nouvelle, tu ne la connais pas. Elle pourrait même teffrayer.

Pourquoi ?

Parce quelle vit pour elle.

À ce moment, la mère de Solange arriva, sans cane appuyée sur le bras de Gérard Lefèvre.

Oh, Etienne, lança-t-elle froidement à lex-gendre. Te voilà encore ?

Bonjour, Madame Dupuis je je men vais.

Tu fais bien, elle acquiesça. Mais la prochaine fois quune fuite te tente, réfléchis. Ce nest peut-être pas les autres, le vrai problème.

Etienne parut giflé et tourna brusquement les talons.

Maman ! protesta Solange, gênée.

Quoi ? Je devrais mentir ? haussa-t-elle les épaules. Dailleurs, Gérard vient de proposer que janime un atelier « Contes denfance » pour les petits du quartier. Drôle, non ?

Madame Dupuis est une conteuse née, ajouta Gérard, le sourire clair. Les enfants vont adorer.

Solange observa sa mère radieuse, les yeux illuminés et se demanda : était-ce cela la sagesse ? Ne pas défier le temps, mais laccueillir comme une grâce ? Comme une occasion de se réinventer ?

Deux mois plus tard, Etienne avait quitté Manon. On disait quelle avait trouvé plus jeune. Un peu après, il écrivit à Solange des excuses confuses, des regrets. Elle ne répondit pas.

Pourquoi ? Sa vie avançait. Deux fois par semaine, le cercle littéraire. Et savez-vous ? À cinquante-trois ans, pour la première fois depuis longtemps, Solange se sentait vraiment jeune. Parce que sa jeunesse nétait pas dans sa peau lisse. Mais dans le courage dêtre elle-même. À tout âge.

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