Je loue mon appartement
Bérengère Lefèvre, désormais épouse Renaud, sétait toujours dit que le plus terrifiant dans la vie, cest quand le bonheur commence sans bruit, dans un léger froissement dailes, puis, insidieusement, sen va comme il était venu. Comme les geraniums sur le rebord de la fenêtre : tu les arroses, ils tiennent debout, et puis, un matin, tu remarques que les feuilles jaunissent il est trop tard.
Lodeur, elle la sentit déjà sur le palier.
Épais, poudré, sucré. LAir du Temps. Celui que Bérengère ne confondrait jamais avec un autre, parce que cétait ce parfum qui flottait dans lappartement de Simone, sa belle-mère, chaque fois quon y passait. Il sincrustait dans les vêtements, les cheveux, la mémoire.
Debout devant sa propre porte, Bérengère hésite, les clés entre les doigts.
Quatre heures de laprès-midi. Elle était partie du travail plus tôt Laetitia du service paye avait remarqué son teint pâle et lavait invitée à rentrer « se poser un peu ». Depuis le matin, sa tête loppressait, comme un vieux bandeau serré. Elle voulait juste avaler un Doliprane, se lover sous un plaid, soublier une heure.
Mais lodeur racontait une autre histoire.
Elle ouvrit la porte.
Dans lentrée, trois cartons énormes estampillés « GELAZUR » salignaient, solidement scotchés. Dans deux dentre eux, quelque chose sétalait sous du papier journal. Le chuchotement dassiettes, des râcles de couverts, des murmures, provenaient de la cuisine.
***
Simone, dit Bérengère, raide dans lembrasure. Quest-ce que ça veut dire ?
Le bruit sarrêta. Puis, la silhouette imposante de Simone, son tablier à rayures par-dessus un tailleur gris, sencadra dans la porte. Les cheveux tirés, des gants en latex impeccables, le maintien solennel dune reine-mère.
Bérengère, lança Simone de sa voix dinfirmière avisée douce mais sans appel. Tu es rentrée tôt Ça ne va pas ?
Quest-ce qui se passe ici ? réitéra Bérengère, droite comme un I.
Du calme, Simone rangea les gants, les plia soigneusement. Je fais ça pour vous, pour toi, pour Pierre. Viens, pose-toi. Je vais texpliquer.
Je reste debout. Expliquez.
Le minuscule froncement de sourcils. Le réflexe de celle qui a toujours été obéie. Cadre de santé à lhôpital Cochin, plus de vingt-cinq ans de service. Les ordres, cest elle.
Bon, soupira-t-elle en désignant la cuisine, au moins quitte lentrée. Je mets de leau à chauffer.
Inutile. Quy a-t-il dans les cartons ?
Simone soupira, exténuée par lincompréhension du monde.
De la vaisselle. Des casseroles, quelques poêles, des flûtes à champagne aussi, bien emballées dans du plastique bulle, je te rassure. Les assiettes resteront, on les laisse aux locataires.
Bérengère entendit ce mot. Ça vibrait, tournoyant en elle comme une pierre lancée dans lestomac. « Aux locataires. »
Quels locataires ? murmura-t-elle.
Jai trouvé des gens, annonça Simone, fière, comme si elle révélait un gain au loto. Un jeune couple, avec un petit garçon. Lui est conducteur de chantier, elle en congé parental. Respectables. Jai vérifié, discuté. Ils arrivent vendredi.
Vendredi, répéta Bérengère, hagarde. Ça fait trois jours.
Trois jours, oui. Lacompte est réglé. Premier et dernier mois, tout de suite.
La main de Bérengère trembla en posant son sac. Elle déboutonna son manteau, lentement, combattant la migraine qui bourdonnait toujours dans le crâne, à présent aggravée par le froid qui se glissait dans ses paumes, malgré la chaleur douce de lappartement.
Simone, dit-elle enfin. Avez-vous parlé de tout cela avec Pierre ?
Bien sûr. Nous en avons parlé, tu ne te rappelles plus ? Trois mois plus tôt, quand la prime de Pierre a sauté. Jai suggéré de louer lappartement : vous venez chez moi, vous épargnez. Cest sensé.
Cétait une suggestion, corrigea Bérengère, secouant la tête. Jai dit que je nétais pas daccord.
Tu as dit que tu allais réfléchir, trancha Simone, adoucie.
Non. Je nétais pas daccord. Pierre avait demandé de ne pas faire dhistoire et jai préféré me taire. Ce nest pas un accord.
Simone croisa les bras. Le geste immuable. Quand elle a décidé, plus de discussion.
Bérengère, tu sais compter mieux que moi. Comptable, tout ça. On fait les comptes ensemble : le crédit immobilier, il part à combien par mois ?
Ce nest pas votre affaire.
Bérengère ?
Non, répondit-elle calmement. Ce sont nos finances, pas les vôtres.
Une tension sinstalla dans le vestibule. Dehors, le bourdonnement sourd du boulevard Saint-Jacques. Plus bas, sur la Place Denfert, un tram passait.
Tu as le droit à ton avis, finit par dire Simone, sa voix effleurée dacier, dhabitude adoucie sous la politesse. Mais la famille, ce nest pas que toi. Cest Pierre aussi. Et Pierre est daccord.
Je vais lappeler, trancha Bérengère, sortant son portable.
***
Pierre répondit au bout de la troisième sonnerie. Derrière, un grésillement datelier, des voix coupées.
Béa, tout va bien ? Tu es déjà rentrée ?
Ta mère déballe lappartement. Elle a trouvé des locataires. Ils arrivent vendredi, parait-il.
Silence. Un battement de cœur, puis deux.
Je Je voulais ten parler
Tu le savais ?
Elle ma appelé hier soir, dit quelle avait trouvé. Je croyais que vous alliez en discuter
Pierre. Jarrive chez nous et tout est en cartons. Tu comprends ce que ça veut dire ?
Béa, je comprends que tu sois contrariée
Viens à la maison.
Jai une réunion à six heures
Maintenant, coupa-t-elle doucement. Viens.
Il arriva vers dix-sept heures trente. Bérengère lattendait dans la cuisine, devant un thé froid. Simone rangeait silencieusement dans le salon, manipula ses bibelots de Sèvres ramenés de Clamart « pour faire plus chaleureux ».
Pierre était grand, blond, une tête un peu coupable, devenue sa mine naturelle. Ingénieur chez Renault, il enchaînait les RER. Dordinaire, Bérengère temporisait. Aujourdhui, aucune indulgence.
Béa
Assieds-toi.
Il sexécuta. Elle posa sa tasse, la regarda.
Tu veux mexpliquer pourquoi on prend une décision sur MON appartement sans moi ?
Il ny a pas eu « décision » vraiment, commença-t-il en ramassant le fil, un peu soulagé davoir un angle dattaque, je pensais que vous alliez en parler
Eh bien, jai parlé. Elle range la vaisselle. Cest « en parler », ça ?
Tu ne sais pas quelle situation on traverse
Explique.
Jai perdu ma prime. Depuis, on termine en négatif. Entre le prêt, les charges, les courses, le crédit de la voiture On ny arrive plus.
Bérengère savait tout cela. Ils comptaient davantage depuis quelque temps. Mais rien dinsurmontable. Son salaire, stable chez Gérance Conseil, suffisait.
Jai proposé de réduire les dépenses, rappela-t-elle. Reporter nos vacances de Noël. Suspendre la salle de sport. Cela suffirait.
Maman pense que non.
Et toi ?
Il baissa la tête.
Pierre, cest à qui, cet appartement ?
Officiellement à toi, bien sûr, mais On est mariés
Ce nest pas « officiel ». Papa me la offert, trois mois avant notre mariage. Il mappartient. Tu le sais : ni toi ni ta mère navez le droit de le louer sans mon accord écrit. Cest illégal.
Pierre ouvrit la bouche. Il ny avait pas pensé.
Tu niras pas porter plainte contre ton mari, tout de même ?
Ce nest pas une question de plainte, Pierre. Mais tu laisses ta mère décider pour nous. Et tu te tais. Pourquoi ?
Un pas dans le couloir. Simone, attentive, apparut.
Pierre, cest bien, tu es là. Explique-lui que cest sensé. Elle ne comprend pas la situation.
Maman, attends
Quattendre ? Les locataires sont sérieux, on a rendez-vous demain. On refuse, ils partent, et cest perdu
Simone, répondit Bérengère. Ma réponse est non. Je ne louerai pas. Nous ne viendrons pas chez vous.
Simone la fixa longuement, puis reporta son regard sur son fils.
Pierre. Tu as entendu ?
Peut-être
Jai tout organisé Tu me laisses tout mettre à leau pour ses caprices ?
Pas ses caprices, murmura Pierre. Béa, explique à maman
Bérengère se leva, posa sa tasse dans lévier.
La visite naura pas lieu demain. Si Simone fait venir ces gens, je leur expliquerai moi-même la situation.
Puis elle rejoignit la chambre et ferma la porte.
***
La nuit fut mauvaise. Pierre la rejoignit vers vingt-trois heures. Ils restaient chacun à un bout du lit, dos à dos, et Bérengère écoutait son souffle égal dormait-il vraiment, ou faisait-il semblant ? Elle ne savait pas.
Enfant, son père disait : « Si tu veux comprendre un problème, regarde-le de loin. »
Il nétait plus là depuis quatre ans. Il lui avait laissé cet appartement, non comme un bien, mais comme un refuge. Il savait quelle était seule, que sa mère vivait à Chartres, quil fallait à une fille une ancre.
Lancre, ce soir, attendait dans des cartons.
Non. Les cartons sont là, cest vrai. Mais lancre, ce nest pas la vaisselle, songeait Bérengère. Cest les papiers. Ils reposaient dans la vitrine du salon, dans une pochette bleue ramenée pour lemménagement et qui navait jamais bougé. Acte de propriété. Donation. Tout signé, tout tamponné.
Elle savait que demain, Simone viendrait avec ses clients. Aussi sûr que le café du matin. Simone ne gaspillait pas ses paroles. Cétait sa force, et sa faiblesse. Elle ne savait pas reculer.
Mais Bérengère, elle, savait.
Quand cela avait du sens.
Ici, cela nen avait pas.
Pierre bougea tout doucement. Elle ne se retourna pas. Ils restèrent ces deux-là, histoire dun an, de salle de bains réaménagée, de sapin choisi ensemble, de deux clefs pour la même porte.
Lamour, se disait Bérengère, ce nest pas juste des bons moments. Lamour, cest choisir et tenir debout près de lautre, même dans le silence lourd.
Et parfois, cest plus effrayant que trois cartons.
***
À sept heures, elle se leva sans bruit, par habitude. Pierre dormait encore. Elle fit du café, avala sa tasse debout devant la fenêtre. Derrière le double vitrage, du grésil tombait sur la rue de la Tombe-Issoire : sale, épais, les arbres du square alignés comme des barreaux.
Sa tête était libérée. Cétait déjà ça.
Elle ouvrit la vitrine, prit la pochette bleue, posa tout sur la table. Parcourut les feuilles : acte du cadastre, tampon bleu, date du 28 février dil y a deux ans, nom : Bérengère Lefèvre. Tout y était.
Elle rangea le tout à sa place.
À neuf heures et demie, sa mère appela de Chartres. Bérengère hésita avant de répondre.
Ma chérie, tu vas bien ?
Oui, maman.
Tu as lair fatiguée
Ça va.
Silence.
Pierre ma appelée hier soir, expliqua sa mère. Il ma dit quil ne sait plus où il en est.
Bérengère ferma les yeux.
Il doit savoir où il se place.
Bérengère, cest un chic garçon, tu sais. Mais trente ans sous laile de sa mère, on ne change pas en une nuit.
Je sais.
Tu tiens le coup ?
Oui.
Si tu as besoin, je viens.
Non, maman. Je gère.
Daccord. Noublie pas : cest ton appartement. Point final.
Je sais.
Elle raccrocha. Pierre entra à dix heures, prépara du café en silence. Elle fit semblant de lire un livre.
Béa
Oui.
Maman ma appelé. Elle arrive vers midi avec les gens. Pour la visite.
Jai entendu ce que tu as dit hier.
Tu pourrais juste leur parler Peut-être quils te plairont
Elle se tourna, droite comme une pique.
Pierre. Tu veux vraiment que je laisse à des inconnus mon appartement, négocié sans moi ?
Cest que Maman sest investie.
Pas toi. Pas nous. Elle.
Il posa sa tasse, se frotta le front.
Je ne veux pas la blesser.
Mais moi, tu peux.
Il ne répondit pas.
Bérengère reprit son livre. Même si les lignes dansaient.
***
Ils arrivèrent à 12 h 30.
Bérengère reconnut Simone tout de suite, en haut de forme, pas sa meilleure, celle à boutons nacrés pour les grandes occasions. Derrière, un couple : Alexandre, blouson sombre, et Julie, doudoune carmin, tenant la main dun petit garçon de cinq ans, bonnet dourson. Il la regardait, grave.
Bérengère ! sexclama Simone en sengouffrant sans attendre, voici Alexandre et Julie, une vraie petite famille. Alexandre travaille dans le bâtiment, Julie est à la maison avec Baptiste.
Bonjour, murmura Julie, un peu gênée. Désolée de débarquer comme ça
Ce nest rien, répliqua Bérengère. Entrez.
Sous le sérieux du petit garçon, elle recula, les laissa passer.
Pierre, tu es là ? lança Simone, sans se retourner.
Dans le séjour.
Très bien. Alexandre, laissez-moi vous faire le tour. Le séjour est traversant, cest rare ici. Le métro Alésia est tout proche
Avec une assurance déconcertante, Simone évoluait, récitant la surface, vantant la clarté. Bérengère la suivit, immobile.
Dans le séjour, Pierre, debout près du balcon, fit un bref signe. Il ne soutenait pas le regard de sa femme.
Voyez, la pièce principale fait 22 mètres carrés, chambre 16, cuisine 8, mais parfaitement aménagée. Le four est tout neuf, Bérengère la pris lan dernier
Alexandre hochait la tête, scrutait. Julie gardait la petite main serrée. Bérengère sappuya sur la vitrine.
Pour le loyer, commença Simone, je pensais à 1700 euros
Attendez.
Calme. Bérengère ouvrit la vitrine, sortit la pochette bleue.
Tous pivotaient vers elle.
Alexandre, Julie, avant que vous décidiez, je veux vous montrer quelque chose.
Elle déplia deux feuilles, sapprocha.
Voilà lacte de propriété. Jetez un œil sur la ligne « propriétaire ».
Julie lut, lèvres tremblantes.
Bérengère Lefèvre.
Cest mon nom de jeune fille. Et voici lacte de donation, signé de mon père. Jen suis lunique propriétaire, personne dautre. Mon mari napparaît pas sur lacte. Simone na aucun droit sur ces lieux.
Julie tendit le papier à Alexandre.
Bérengère, tu fais une erreur, gronda Simone
Alexandre, poursuivit Bérengère sans accorder un regard à sa belle-mère. Louer un appartement nécessite un accord écrit du propriétaire. Je nai rien signé, ni verbalement ni daucune manière. Emménager sans accord serait illégal, je préfère vous le dire.
Un long silence. Alexandre pâlit.
Nous ne savions pas Votre belle-mère a dit que tout était daccord.
La propriétaire se tient devant vous, répondit Bérengère. Et je refuse.
Une longue pause.
Euh alors navré du dérangement
Alexandre restitua les documents. Bérengère les rangea.
Attendez ! Simone savança, la voix tronquée, plus dure, celle que Bérengère aperçut, nue, à quelques reprises auparavant. Alexandre, Julie, restez, il y a malentendu.
Simone, fit Pierre.
Tous pivotaient.
Il était près du balcon, mains dans les poches, le visage triste et résolu.
Ils font ce quil faut. Ils partent.
Simone écarquilla les yeux.
Quoi ?
Ils sen vont. Cest lappartement de Bérengère. Jaurais dû le dire plus tôt.
Le silence tomba, pesant.
Julie attrapa la main de Baptiste. Alexandre acquiesça dun geste. Ils gagnèrent lentrée. La porte claqua.
Trois restaient.
***
Simone fixa son fils, longtemps. Bérengère serra la pochette, sans bouger.
Tu te rends compte de ce que tu viens de faire ?
Oui, maman.
Tu choisis son camp contre moi.
Je choisis la vérité.
La vérité, répéta Simone, âpre. Alors moi, jai tort ?
Pour cette affaire, oui.
Toute ma vie pour toi. Jai élevé seule, ton père tavait laissé à six ans. Jen ai bavé pour toffrir
Je sais.
Tu sais ? Tu sais seulement ce que cest que de tout donner et dêtre repoussée ? Je voulais juste que vous soyez bien. Jai trouvé les gens, réglé, organisé
Mais sans demander. Sans demander à la propriétaire.
« Propriétaire » Voilà comment on mappelle ! Vous êtes mariés, non ? Ce devrait être commun, non ?
Simone, répliqua Bérengère doucement. Je veux bien discuter finances avec MON mari. Au sein de NOTRE couple seulement. Pas sous la forme dultimatums.
Ultimatums ! Tu entends comment tu parles ? Moi, je voulais AIDER.
Je lentends. Mais une aide quon na pas demandée, ce nest pas de laide, cest une intrusion.
Intrusion ! Simone faisait face à son fils, refusant désormais de sadresser à Bérengère. Pierre, tu entends, cest ça quelle pense. Choisis. Ta mère ou elle.
Bérengère ne broncha pas. Pierre, debout entre salon et souvenirs, cette étagère un peu de travers quils navaient jamais redressée il leva les yeux vers sa mère.
Je reste, murmura-t-il.
Simone ne comprit pas.
Quoi.
Je reste, ici, avec Bérengère. Je taime, vraiment. Mais tu ne peux pas tout imposer. Ce nest plus possible.
Ce nest plus possible ?
Non. On ne rentre pas sans prévenir. On ne fait pas de cartons chez lautre. On ne trouve pas des locataires sans demander à la propriétaire. Jaurais dû te le dire avant. Cest ma faute aussi.
Simone enfila son manteau, boutonna chaque bouton avec soin, attrapa son sac.
Tu le regretteras, souffla-t-elle, sans menace, juste une certitude lassée.
Peut-être, répondit Pierre. Mais cest juste.
Elle sortit, dans un chuchotement de clés. La porte claqua plus violemment.
Silence.
***
Ils restèrent là, Pierre contre le balcon, Bérengère une main sur la pochette bleue. Dans un coin, un carton scotché, deux autres dans lentrée.
Dehors, du grésil. Bérengère rangea la pochette dans la vitrine, revint au salon, sassit. Pierre fit de même, à distance.
Béa
Attends.
Longue absence de mots. Elle contemplait létagère. Pierre, ses propres mains.
Jaurais dû refuser, dès hier. Jaurais dû lui dire de soccuper de ses affaires. Je ne lai pas fait.
Pourquoi ?
Il hésita.
Je ne lui ai jamais rien refusé. Petite, quand je disais non, elle ne criait pas. Elle se taisait, regardait comme si je la tuais un peu. Cétait plus facile de dire oui, tout accepter, ne rien contrarier.
Je sais. Mais Pierre, tu nes plus un enfant.
Je le sais, oui. Aujourdhui je lai fait. Je ne suis pas sûr davoir eu raison. Enfin, si. Mais cest ma mère.
Elle reste ta mère.
Elle va men vouloir.
Sûrement.
Ça fera mal.
Oui. Sans doute.
Il acquiesça, lentement.
Que fait-on ?
Je ne sais pas. On devra parler. Pas aujourdhui. Demain, ou après. Argent, organisation. Vraiment parler. Mais jy suis prête.
Et maman ?
Un autre jour. Une autre question.
Il hésita.
Tu es fâchée ?
Elle songea, sincèrement.
Je suis fatiguée. La colère, cétait ce matin. Maintenant, seulement la fatigue.
Béa, je
Pierre, tu as fait ce quil fallait, aujourdhui. Mais aujourdhui, ce nest quun début. Tu comprends ?
Il comprit. Elle le vit.
Je comprends.
Très bien.
Son regard glissa vers létagère bancale, vers la photo en blanc, la boîte scotchée.
On défait les cartons ?
Oui. Allons-y.
***
En silence, chacun ouvrit le sien. Bérengère déballa les casseroles, les rangea mécaniquement. Pierre manipulait, précautionneusement, les verres à pied.
Lodeur de lAir du Temps persistait. Elle aéra dun geste. Un souffle glacial de mars traversa la pièce.
Le petit garçon à bonnet dours était sûrement dans un bus, dehors, sans savoir quil venait de traverser une tranche de leur vie.
Bérengère repensa aux paroles de sa mère. Trente ans, ça ne sefface pas du soir au matin. Aujourdhui, Pierre avait dit « non ». Une fois. Cétait un début. Pas une évidence. Pas une formule magique.
Mais cétait.
Elle rangea la dernière casserole, plia les papiers, jeta.
Un café ? proposa Pierre.
Oui.
Il lança la machine. Bérengère récupéra la photo, la scruta : deux jeunes, un peu gauches, elle en robe ivoire, lui en cravate quil enlèverait plus tard. Tous deux souriants. Un an déjà.
Elle reposa le cadre.
À la cuisine, le parfum du café chaud, ce parfum-là, à eux.
Elle rejoignit son mari, sassit. Il remplit deux bols, un pour chacun.
Dehors, le crachin. À lintérieur, le silence, lourd mais plein, chargé dun « à suivre » qui viendrait, tôt ou tard. Bérengère le sentait, froid matinal aux doigts.
Mais pour lheure, le café suffisait. Lair vif par la fenêtre. Létagère de travers au salon.
Et la pochette bleue, à sa place.
***
On aimerait croire que le plus dur est derrière. Ce serait joli, comme fin. Mais après cinq ans à la Gérance Conseil, Bérengère savait : la balance ne séquilibre jamais spontanément. Il faut revenir, corriger, recontrôler, avant que tout retrouve sa place.
Dans une famille, sans doute pareil.
Simone rappellera. Bientôt. Elle nest pas du genre à disparaître. Elle attend, simplement, quon la rattrape.
Pierre sera partagé Bérengère le voit et laccepte.
Largent, la prime envolée, le prêt. Rien na disparu.
Il faudra parler, longtemps, honnêtement, ce quils nont jamais vraiment fait. Peut-être que la journée, pour la première fois, a ouvert la porte.
Peut-être pas.
Pierre posa sa tasse.
Béa
Oui.
Je suis content que tu ne sois pas partie, quand jai dit tant de bêtises. Que tu aies tenu. Que tu aies fait ce quil fallait.
Elle le regarda.
Je naurais pas pu faire autrement. Cest chez moi.
Il acquiesça.
Chez nous, maintenant.
Elle hésita.
Oui, admit-elle enfin. Chez nous.
Le vent dehors sapaisait. La pluie ne frappait plus le carreau. Ciel plus lumineux sur la Place Denfert. Pas ensoleillé, mais un peu moins gris.
Bérengère porta sa tasse à ses lèvres. Le café refroidissait. Elle le finit, tout de même.