Je mappelle Françoise et jai aujourdhui 49 ans. Autrefois, jétais infirmière de nuit à lhôpital général de Lyon. Vingt ans que javais passé à arpenter ces couloirs, à veiller sur les malades et à annoncer parfois lirréparable. Jai vécu tant de choses entre ces murs.
Cela fera bientôt huit ans que je suis divorcée. Jélève seule mon fils, Étienne, qui venait tout juste de fêter ses 16 ans à cette époque. Un adolescent sage et respectueux, brillant dans ses études, sans histoires. Je nai jamais eu le moindre souci avec lui.
Enfin… Ce nest pas tout à fait la vérité. Il y a eu un souci. Le plus grand de mon existence. Mais je ne pourrais jamais lui en vouloir.
Tout avait commencé six mois plus tôt, quand Étienne se plaignit de maux de tête récurrents. Jai dabord pensé à un problème de vue : ladolescence, les écrans Nous sommes donc allés chez lophtalmologue. Sa vision était parfaite.
Mais les douleurs continuaient, et il a commencé à souffrir de nausées matinales. Jai alors suspecté la cantine scolaire, alors je lui ai préparé chaque matin des sandwichs à la maison. Rien ny faisait. Les nausées persistaient.
Un matin, je lai découvert, blême, en train de vomir dans la salle de bains. Il tremblait, mexpliquant que le monde tournait autour de lui.
Je lai emmené sans tarder aux urgences de lhôpital Édouard Herriot. Prises de sang, examens… Tout semblait normal. Le médecin a suggéré le stress comme coupable, glissant que les adolescents portaient parfois en leur corps la pression scolaire.
Mais je suis infirmière depuis trop longtemps pour me satisfaire de cette réponse. Jai insisté pour dautres examens. Le médecin, dubitatif, a accepté de prescrire un scanner.
Je me souviens de ce jour comme si cétait hier. Un mardi. Jétais à mon poste quand le secrétariat du service ma appelée : on souhaitait me voir de toute urgence. Je suis partie en courant, le coeur battant.
Arrivée à lhôpital, on ma reçue dans un petit bureau. Un neurologue au regard grave, un homme denviron cinquante ans, mattendait.
« Madame, nous avons trouvé une anomalie sur le scanner de votre fils. » Sa voix était douce. « Il s’agit d’une tumeur cérébrale. Il nous faut dautres examens pour la caractériser et évaluer son étendue. »
Le sol sest dérobé sous mes pieds. Moi qui, tant de fois, avais réconforté des parents, annoncé des pronostics sombres Je navais jamais imaginé que la sentence tomberait sur mon propre enfant.
Nous avons traversé des jours denfer. IRM. Biopsies. Réunions avec les oncologues. Des mots techniques, sortis mille fois de ma bouche, qui devenaient pour moi des sentences sans appel.
Glioblastome multiforme. Grade IV. Agréssif. Inopérable à cause de lemplacement. Traitement : chimiothérapie et radiothérapie pour ralentir, mais le pronostic était implacable.
Loncologue mexpliquait tout cela alors quÉtienne restait assis à mes côtés. Mon enfant, mon petit garçon, écoutant quil était condamné par un mal incurable.
« Est-ce que je vais mourir ? » demanda-t-il, si calme que son courage me brisa le cœur.
Le médecin, avec cette compassion professionnelle que moi aussi jai tant utilisée, lui répondit doucement : « Nous allons tout faire pour te donner le plus de temps possible. »
Du temps. Pas « Tu vas guérir », pas « Tout ira bien. » Juste du temps.
Ce soir-là, Étienne ma enlacée : « Maman, ne pleure pas. On va se battre contre la maladie, tous les deux. »
Et le combat commença. Chimio tous les quinze jours. Les cheveux tombant, les joues creusées, les vomissements incessants. Mais il ne sest jamais plaint, jamais demandé « Pourquoi moi ? », jamais cessé de sourire.
Ses amis venaient le voir. Souvent au début, puis plus rarement. À seize ans, la mort effraie trop.
Un, pourtant, na jamais cessé ses visites. Paul, son ami depuis le primaire. Paul arrivait chaque soir après les cours, racontait mille anecdotes, rapportait les devoirs, lançait une partie de jeux vidéo malgré la fatigue dÉtienne qui peinait alors à tenir la manette.
Un soir, tandis que je préparais le dîner, je les entendis discuter dans la chambre, la porte entrouverte.
Tu as peur ? demanda Paul.
Tout le temps, répondit Étienne. Mais je ne veux pas le dire à maman, elle a déjà assez de chagrin.
Quest-ce qui te fait le plus peur ?
Quelle reste seule. Quelle souffre. De ne pas pouvoir lui dire adieu. Quelle culpabilise de quelque chose dont elle nest pas responsable.
Je me suis réfugiée dans ma propre chambre pour étouffer mes sanglots.
Les traitements échouaient. Le mal gagnait. Les médecins évoquaient les soins palliatifs, la qualité des jours restants.
Combien de temps ? Nul ne pouvait répondre. Trois mois, peut-être six. Ou moins.
Ce matin-là, Étienne ma suppliée de le conduire au lycée une dernière fois, pour ressentir la « normalité », comme il disait, ne serait-ce que quelques heures.
Je lai aidé à descendre de la voiture, si frêle. Accueilli par ses amis, étreint, salué par sa professeure préférée. Il souriait, retrouvant lespace dun instant sa vie davant.
Je lai retrouvé trois heures plus tard, épuisé mais rayonnant.
Merci, maman, ma-t-il murmuré dans la voiture. Merci pour tout ce que tu fais pour moi. Tu es la meilleure maman de France.
Toi, tu es le plus merveilleux des fils, lui ai-je répondu.
Après un long silence, il a ajouté :
Maman Quand je ne serai plus là, je veux que tu sois heureuse. Que tu continues à vivre, que tu ne passes pas ta vie à pleurer pour moi.
Ne parle pas comme ça
Il faut en parler, maman… On sait tous les deux ce qui approche. Promets-moi que tu iras bien. Que tu souriras en pensant à moi.
Jai promis, même si je savais que cétait une promesse impossible.
Ce soir, il dort dans sa chambre, apaisé. Je suis allée le regarder, il semblait si paisible, presque enfant à nouveau.
Demain matin, linfirmière des soins palliatifs passera comme chaque semaine. Après-demain, rendez-vous avec loncologue pour les derniers résultats, même si nous connaissons déjà la réponse.
Assise dans le salon, un café froid entre les mains, mon regard court sur les photos du mur : Étienne bébé, son premier cartable, son anniversaire de dix ans, Étienne il y a six mois, plein de vie, inconscient du drame à venir.
Comment survivre à linacceptable ? Comment survive-t-on à la perte dun enfant, de seize ans, à laube de tout ce qui naura pas lieu ?
Pour lui, jessaierai. Je resterai forte tant quil aura besoin de moi. Je sourirai pour le rassurer. Je ferai tout pour que ses derniers jours soient doux et tendres.
Et après ? Après, je ne sais pas. Cela viendra plus tard. Pour linstant, je suis là, tout entière pour lui.
Comment dire à son enfant quon laime alors que le temps sétiole ? Comment réussir à condenser une vie damour dans des journées comptées ?
Je lignore. Mais jessaie, pour lui.