Je m’appelle Elias. Depuis vingt ans, je travaille au service des bagages perdus et objets trouvés à la Gare de Lyon. C’est un endroit bruyant et chaotique.

Je mappelle Paul. Pendant vingt ans, jai veillé au comptoir des objets trouvés et réclamations bagages à la Gare Centrale de Lyon. Ce lieu bourdonnait sans arrêt dune cacophonie familière : voyageurs pressés, haut-parleurs tonitruants, effluves mêlés du gasoil de lautocar et de la baguette bien chaude du kiosque.

Pourtant, jobservais ceux quon appelle ici les « Enracinés ». Ce sont des âmes qui ne montent jamais dans les trains. Toujours sur les mêmes banquettes, veillant sur trois ou quatre sacs à dos épuisés par les kilomètres. On les voit traîner leurs affaires aux toilettes, au petit self, résistance silencieuse. Certains vivent dans la rue, dautres sont en transit, toute leur vie entassée dans ces bagages fatigués. Pour eux, impossible de se présenter à un entretien avec un sac de couchage à la main ; impensable de visiter un studio sans pouvoir laisser, ne serait-ce quune heure, leur fardeau quelque part. Quant aux consignes automatiques de la gare, vingt euros par jour… autant demander la Lune.

Lhiver dernier, une jeune fille prénommée Clémence a commencé à sattarder dans le hall. Toujours propre, tirée à quatre épingles, mais deux grandes valises et un sac de randonnée lentouraient comme des sentinelles. Elle sinstallait près de mon comptoir, lair prisonnière. « Jai un entretien à 14h », ma-t-elle soufflé un mardi, la voix tremblante. « Là-bas, à la zone industrielle. Je ne peux pas amener… tout ça. » Elle a donné un coup sur sa valise. « Si jabandonne mes affaires ici, on me les vole. Si je les porte, cest fichu : ils sauront que je vis dehors, ils ne voudront pas de moi. »

Jai jeté un coup dœil à la salle des objets trouvés derrière moi, censée accueillir parapluies oubliés et foulards égarés. « Donne-les-moi, tes sacs », ai-je lancé. « Pardon ? » « Laisse-les. Je vais les étiqueter : Trouvés En attente de réclamation. Cela te donne 24 heures. File à ton rendez-vous. Reviens avant que je termine. »

Elle ma dévisagé comme si je lui avais offert un trésor. Puis elle a fait glisser ses bagages jusquà mon comptoir avant de redresser les épaules. Sans leur poids, elle semblait soudain grandie, plus assurée. Elle sest précipitée vers la sortie.

À dix-sept heures, elle est revenue, les yeux pétillants. « Jai un second entretien ! » sest-elle exclamée.

Dès lors, jai étendu ce service à dautres. Jai mis au point une petite routine. Quand japercevais quelquun peinant à se débarbouiller au miroir, entravé par des valises, je lui faisais discrètement signe. « Étiquette-les », glissais-je. Jai commencé un carnet spécial, Le registre des Enracinés. Je nentreposais pas des balluchons perdus, mais des fardeaux, pour alléger les épaules de ceux qui voulaient se libérer un instant.

La direction a compris, trois mois plus tard. Mon supérieur, M. Girard, a découvert six valises non-conformes dans larrière-salle. « Paul, tu timprovises consigne gratuite ? Cest un vrai casse-tête juridique ! » ma-t-il sermonné. « Ce nest pas un simple service de bagagerie », dis-je. « Cest un moment pour changer une vie. Le sac rouge ? Il appartient à une dame qui passe un entretien au bistrot. Le bleu ? Cest un jeune, en train de passer son CAP cette heure-ci. »

Jai sorti mon carnet. « Clémence est revenue la semaine dernière. Elle navait plus besoin dune consigne. Elle venait acheter un billet. Elle venait demménager. Elle partait rendre visite à sa mère. »

M. Girard a examiné les valises, puis ma scruté longuement. Il ne ma pas renvoyé. Il a, au contraire, vidé un vieux débarras près de lentrée de la gare et y a apposé une pancarte : « Consignes solidarité gratuites pour demandeurs d’emploi. Adressez-vous à Paul. »

On a même tissé un partenariat avec lassociation locale. Désormais, chaque personne en recherche reçoit un jeton pour la consigne. Jai soixante-deux ans. Je continue de taguer les sacs. Mais jai compris que lon navance pas, lesté de tout son passé. Parfois, le plus beau présent quon puisse offrir, ce nest pas une pièce de monnaie, mais simplement un endroit sûr où déposer ses affaires pour, enfin, passer une porte la tête haute.

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