Je m’appelle Élias. Depuis vingt ans, je travaille à la consigne des bagages et au bureau des objets trouvés de la Gare de Lyon. C’est un endroit bruyant et tumultueux.

Je mappelle Didier. Cela fait vingt ans que je travaille au comptoir des objets trouvés et au dépôt de bagages de la Gare de Lyon à Paris. Cest un endroit bruyant, agité, débordant de voyageurs pressés, dannonces au micro, lodeur du diesel se mêlant à celle des croissants chauds et du café serré.

Mais jai appris à reconnaître les « Amarrés ». Ce sont ceux qui ne montent jamais dans aucun train. Ils restent assis sur les bancs, entourés de trois ou quatre sacs de sport énormes. Ils traînent tout avec eux jusque dans les toilettes, ou jusquau café Paul. Eux, ils vivent dans la rue ou sont en transition, et toute leur vie tient dans ces sacs. Difficile de chercher du travail quand on doit se rendre à un entretien en trimballant un sac de couchage. Impossible de louer un studio si on ne peut pas laisser ses affaires quelque part avant daller à une visite. Les consignes de la gare coûtent 18 euros la journée. Autant demander la lune.

Lhiver dernier, un jeune homme nommé Antoine a commencé à traîner par ici. Il était plutôt soigné, portait une chemise correcte, mais il avait sur lui deux valises immenses et un gros sac à dos de randonnée. Il sasseyait tous les jours près de mon comptoir, lair coincé. « Jai un entretien à 14h », ma-t-il confié un mardi, la voix tremblante. « Du côté de Bercy. Mais je ne peux pas venir avec tout ça. » Il a donné un petit coup de pied dans sa valise. « Si je laisse mes affaires, on me vole tout. Si je prends tout, ils verront que je dors dehors et ne membaucheront jamais. »

Jai jeté un œil à la pièce des objets trouvés, supposée accueillir parapluies oubliés et manteaux délaissés. « Passe-moi les sacs, » lui ai-je dit. « Quoi ? » « Je les étiquette en Retrouvé Attente de réclamation. Ça te laisse 24 heures. File à ton entretien, reviens avant la fin de mon service. »

Il ma regardé comme si je venais de lui offrir la lune. Il a poussé les sacs de lautre côté du comptoir, sest redressé, semblait soudain plus grand, soulagé. Il sest sauvé en courant. Il est revenu à 17h, un grand sourire aux lèvres. « Jai décroché un second entretien, » ma-t-il lancé.

Jai commencé à faire pareil pour dautres. Jai mis au point une combine. Dès que je voyais quelquun essayer péniblement de se rafraîchir dans les toilettes tout en surveillant ses bagages, je donnais un discret signe. « Mets-le sous étiquette, » je soufflais. Jai même tenu un cahier spécial, baptisé Le Livre des Amarrés. Je ne gardais pas de simples objets égarés. Je soulageais leur fardeau, pour quils soient libres quelques heures.

La direction a fini par sen apercevoir après trois mois. Mon chef, Monsieur Lefevre, a découvert six valises non répertoriées au fond du local. « Didier, tu gères un entrepôt gratuit ! » a-t-il tonné. « Cest risqué. » « Ce nest pas un entrepôt, » jai répondu. « Cest mon programme de retour à lemploi. Ce sac rouge ? Il appartient à une dame qui passe un entretien au café des quais. Le bleu, là ? Son propriétaire passe en ce moment un test pour décrocher le bac. »

Jai sorti mon cahier. « Antoine est repassé la semaine dernière. Il navait plus besoin de garder ses sacs. Il avait acheté un billet. Il avait trouvé un petit appartement. Il prenait le train pour aller voir sa mère. »

Lefevre a regardé les sacs, puis moi. Il ne ma pas licencié. Au contraire, il a vidé un vieux placard à lentrée. Il a accroché un panneau : Consigne solidaire. Gratuit pour les chercheurs demploi. Sadresser à Didier.

Aujourdhui, nous travaillons main dans la main avec laccueil de jour du quartier. Un entretien programmé ? Vous repartez avec un jeton de consigne. Jai 62 ans. Je pose des étiquettes. Mais jai compris quon ne peut pas avancer si lon porte constamment tout son passé sur les épaules. Parfois, le plus beau cadeau à offrir, ce nest pas de largent, cest un lieu sûr où poser ses affaires, et pouvoir, ne serait-ce quun instant, franchir la porte, la tête haute.

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