Je faisais la vaisselle lorsquAntoine a fait irruption dans la cuisine en criant. Encore sa mère. Encore ce doute. Ça suffit.
Qu’est-ce que tu as raconté à ma mère au sujet de largent ?
Sylvie Mestre était debout devant lévier, frottant la dernière assiette. Antoine a déboulé, vraiment : pas simplement entré mais arrivé dun trait, le visage fermé, les poings serrés sur les hanches. Elle sursaute et laisse glisser lassiette dans leau savonneuse.
Quoi ? Antoine, quest-ce quil se passe ?
Fais pas semblant ! Explique-moi tout de suite !
Il sarrête au milieu de la cuisine. Sa chemise est froissée, alors que Sylvie venait de la repasser le matin même. Il fait toujours ça quand il sénerve : il gesticule, marche sur place, sagite sans raison.
Je viens de parler à ma mère. Elle me dit : « Antoine, ta femme a transféré largent quon mettait de côté pour la voiture. Cest quoi ça ? Tu vas mexpliquer ou pas ? »
Sylvie coupe lentement leau. Elle retire précautionneusement ses gants ménagers jaunes, un après lautre, et les pose sur le bord de lévier. Son cœur bat maintenant dans sa gorge.
Antoine, attends. De quel argent tu parles ? Je comprends pas
Arrête ! Ma mère a vu quune grosse somme avait été retirée. Cest quoi cette histoire, cet argent, il vient doù, il va où ?
De quel compte ?
De NOTRE compte !
Antoine. Calme-toi et écoute-moi.
Je SUIS calme !
Il le dit si fort que la vaisselle tremble dans légouttoir. Sylvie le dévisage. Il est écarlate, et son regard est froid, presque fermé. Elle connaît ce regard, il ne la pas souvent, mais elle la déjà vu, et elle ne laime pas du tout.
Je nai rien retiré sur notre compte. Rien. Voilà.
Alors pourquoi ma mère dit ce quelle dit ?
Sylvie sappuie contre lévier. Dehors, le soleil filtre par la fenêtre : un dimanche des plus banals, elle pensait déjà à changer les rideaux, à déplacer la commode près de la fenêtre Et voilà.
Antoine, ta mère a dû mal comprendre.
Ma mère ne se trompe jamais !
Tout le monde peut se tromper, Antoine.
Ne laccuse pas ! Elle a vu le relevé, elle parle de chiffres !
Quel relevé ? Tu lui as montré notre relevé ?
Sitôt dit, elle regrette. Sujet sensible. Françoise Mestre est du genre à tout vouloir savoir, et Antoine trouve ça normal : cest sa mère, pas une étrangère.
Je ne lui ai pas montré. Je lui ai juste raconté un peu.
Un peu ?
Sylvie, arrête de détourner la question ! Pourquoi il y a tes virements sur le téléphone de mon père ?
Et là, elle comprend. Elle comprend doù vient le malentendu. Sylvie soupire, puis avance vers la table, sassoit sur une chaise.
Assieds-toi aussi. On va en parler calmement.
Je préfère rester debout.
Comme tu veux. Écoute-moi, Antoine. Papa a acheté une voiture le mois dernier, tu le sais.
Quelle voiture ?
Ben, je te lavais dit Papa voulait acheter une vieille Renault pour aller à la maison de campagne. Il sy ennuie, il na pas de voiture, il dépend du bus qui ne passe jamais. Il est coincé sans sa voiture.
Et alors ?
Papa ne sait pas utiliser les applis, il a peur de la carte bancaire. Tu sais comme les anciens sont Il préfère tout faire en espèces pour éviter les arnaques. Je lui ai expliqué que le vendeur voulait un virement, alors il ma donné les billets, je les ai déposés sur mon compte, puis jai fait le virement. Voilà. Rien dautre.
Antoine se tait.
Cétait SON argent, Antoine. Pas le nôtre. Il ma donné les espèces, jai fait le virement. Je nai rien pris sur nos économies.
Mais pourquoi tu ne mas rien dit ?
Mais cest une affaire entre mon père et moi, tu veux que je te justifie chaque geste de mon père ?
Quand ça passe par notre compte commun, tu pourrais en parler !
Ce nest pas « nimporte qui », cest mon père.
Ça change rien ! Je suis ton mari, oui ou non ? Jai un mot à dire ?
Ce « qui je suis pour toi ? » flotte entre eux. Elle le regarde longuement. Il reste au centre de la cuisine, moins rouge, mais toujours tendu. Et soudain, elle ressent une fatigue ancienne, pas née de ces vingt minutes de dispute, mais dil y a longtemps. Depuis toujours, en fait.
Tu es mon mari, Antoine. Mais tu débarques et tu magresses sans écouter. Tu fais confiance aux paroles de ta mère, pas aux miennes. Et je dois me justifier.
Je ne tagressais pas.
Antoine.
Bon, peut-être que jai haussé le ton
Tu criais.
Il ne répond plus. Il regarde ailleurs, le frigo sur lequel une vieille photo deux en vacances pend, ils rient, plus jeunes. Puis il regarde par la fenêtre.
Daccord, peut-être un peu.
Un peu, murmure-t-elle, sans provocation, juste pour dire.
Sylvie, tu comprends, ma mère ma appelé, elle a dit nimporte quoi, je me suis inquiété
Quest-ce quelle ta dit exactement ?
Elle ma dit que tu avais transféré une grosse somme. Je ne sais même pas si elle sait combien a coûté la voiture à papa.
Peut-être pas. Mais elle en a parlé, et toi, tu es venu en courant.
Je ne suis pas venu en courant, je voulais comprendre.
Sylvie se lève et va à la fenêtre. Dans le jardin, la glycine bourgeonne, lair doit être doux. Le chat des voisins est assis sur la clôture, observant autre chose.
Antoine, je vais te dire un truc, ne le prends pas mal.
Vas-y.
Je ne supporte plus que ta mère sache TOUT sur nos finances. Je comprends que tu lui fasses confiance, cest ta mère. Mais on a notre vie, tu comprends ? Quelle tappelle pour maccuser de trucs sans preuve, cest trop.
Cest juste que tu ne laimes pas.
Arrête. Ce nest pas ça du tout.
Si, à chaque problème, cest de la faute à ma mère.
Elle ferme les yeux un instant. Expire.
Tu te souviens, il y a trois ans ? Elle tappelle pour dire que je dépense trop en courses.
Oui, vaguement
Tu lui avais passé nos tickets de caisse, elle avait tout compté ! Tu es venu me dire « Tu pourrais acheter moins de trucs ? » Tu nas pas oublié ?
Maman voulait aider
Elle voulait Savoir. Cest tout.
Tu es injuste avec elle.
Pareil, lan dernier, je suis rentrée tard du bureau, dossier urgent : elle ta appelé pour te suggérer que jétais peut-être avec un autre homme. Et toi, tu mas demandé : « Tu étais bien avec une collègue ? » Tu las demandé, Antoine, pour la première fois.
Antoine grimace.
Juste pour être sûr
Avant, tu ne doutais jamais. Mais ta mère insinue, et tu doutes. Ça sarrête un jour ?
Je
Et puis une fois, elle ma vue rentrer avec Luc Bouvier. Il ma aidée à porter mes courses, comme il habite notre immeuble. Elle te la raconté, a insisté sur « un homme », et trois jours, tu ne mas plus adressé la parole. Pour un sac de courses.
Je nai rien pensé de mal
Si, tu y as songé. Même sans le dire.
Il la regarde, quelque chose dautre dans les yeux, moins de colère, plus de désarroi. La bouche entrouverte, puis il se reprend.
Sylvie
Je ne veux pas faire de scène, Antoine. Mais ce nest ni la première, ni la seconde fois. À chaque fois, tu écoutes ta mère avant de venir me parler. Tu ne réfléchis même pas, tu la crois, un point cest tout.
Elle ne cherche pas à mal.
Peut-être. Mais le résultat, cest que tu me soupçonnes, et je dois justifier que je suis innocente. Jen ai marre, Antoine. Vraiment.
Quest-ce que tu veux ? Que jarrête de voir ma mère ?
Non. Je veux juste que tu viennes me parler dabord.
Elle le dit calmement, sans éclats ni larmes, et justement, c’est lourd.
Antoine la regarde, puis baisse les yeux.
Je ne savais pas pour ton père
Tu aurais pu demander : « Sylvie, maman me dit ça, quen est-il ? » Juste cette phrase.
Oui, mais
Mais tu es arrivé en criant, comme si jétais déjà coupable.
Silence. Le frigo ronronne. Le soleil découpe une bande pâle sur le sol, indifférent à leurs vies.
Sylvie contemple son mari. Voilà, il est là, Antoine, presque vingt-six ans de vie commune, un fils élevé, le père dAntoine parti, les déménagements, les années de galère, la maladie, tout. Elle le connaît par cœur, chaque ride, chaque habitude, sa manière de boire deux mains sur sa tasse, sa bonté, sa fidélité. Elle sait tout cela.
Et pourtant voilà.
Sors, Antoine.
Il sursaute.
Quoi ?
Sil te plaît, laisse-moi un moment.
Sylvie, sil te plaît
Antoine, je ten prie.
Il hésite un peu, puis sort, sans claquer la porte. Elle lentend traverser le couloir, la porte du salon grince.
Sylvie retourne à lévier. Prend une assiette, recommence à frotter. Les gestes viennent mécaniquement, tandis quelle regarde dehors, songe quelle pourrait appeler Nadine Simon, amie depuis le BTS, toujours à lécoute, jamais de conseils non sollicités.
Ou ne pas appeler. Prendre son sac, partir, se poser quelque part. Respirer. Parce quici, avec le ronron du frigo et le soleil indifférent, elle ny arrive plus.
—
Elle prépare ses affaires lentement. Les mains tremblent un peu. Elle ouvre le placard, reste là à réfléchir, sort un pull, hésite, le remet, en choisit un autre, le gris qui plaît toujours à Nadine. Elle réalise que le chargeur de portable est encore dans la cuisine.
Il faudrait repasser par la cuisine. Sûrement vide, Antoine est au salon, la télé sest allumée puis éteinte; le malaise, cest davoir encore à parler ou à se taire : lun comme lautre, cest difficile.
Elle entre vite, prend le chargeur, et sapprête à sortir.
Tu vas où ? Antoine, appuyé à la porte du salon.
Chez Nadine.
Pourquoi ?
Jen ai besoin.
Sylvie, attends, tu pars sur un coup de tête
Oui, sur un coup démotion. Exactement.
On peut parler ?
Antoine, on vient juste de parler, une demi-heure. Jai déjà tout expliqué.
Je veux dire, vraiment parler.
Elle le regarde. Le sac à la main, en pull dans lentrée.
Tu veux parler « pour de vrai », mais tout à lheure, tu hurlais.
Mais je ne criais pas !
Antoine.
Il ferme les yeux, se frotte larête du nez.
Bon. Peut-être un peu. Mais ne pars pas. On dirait des ados.
Les ados ne fuient pas ? Un sourire, triste. Notre Paul, quand on lui reprochait un truc, il se renfermait deux heures dans la salle de bains. Pareil.
Paul, cest pas pareil.
Mais non. Antoine, je reviens ce soir, ou demain matin, je ne sais pas encore. Jai besoin de souffler.
Tu vas bouder, moi je reste ici à attendre ?
Tu peux faire autre chose. Regarde la télé si tu veux.
Sylvie !
Elle enfile son manteau. Ferme la fermeture.
Le vrai problème, Antoine, c’est que tu ne me fais pas confiance. Vingt-six ans de vie commune, et tu ne me crois pas. Ça fait mal, plus mal que tes cris, tu comprends ?
Pas de réponse.
Je repasse ce soir. Demain matin. On verra.
Elle pose la main sur la poignée. Il la fixe, lair complètement perdu, comme il ne lavait pas été depuis des années. Il est grand, un peu voûté, des mèches grisonnantes, les bras ballants au milieu de lentrée.
Sylvie, souffle-t-il. Sylvie, sil te plaît
Elle sort.
—
La porte se referme. Antoine reste là, puis va au salon, sassied, se lève. Revient sasseoir.
Son téléphone est sur la table. Il le regarde.
Deux messages non lus de sa mère : « Alors ? Elle ta expliqué ? » puis « Antoine, réponds-moi ».
Il le tient longtemps sans rien faire. Puis brusquement, se lève, va à la cuisine, sarrête à la fenêtre. Derrière la vitre, les glycines bougent, le soleil descend doucement, il fait encore jour. Dehors, le petit chien du voisin sébat, roux et rigolo.
Il compose un autre numéro.
François Dubois ? Cest Antoine. Bonjour.
Ah, Antoine ! La voix du beau-père est claire, légèrement surprise. Salut ! Tout va bien ?
Oui Enfin, je voulais savoir Vous avez acheté une voiture la semaine dernière ?
Mais oui éclat de rire. Jai trouvé une « Cinq » doccasion, pas chère, vendeur honnête. Jsuis comme un roi maintenant, avec mes clés ! Sylvie ma fait le virement, tu sais bien, je suis nul avec ces appareils.
Antoine ne répond pas.
Antoine ? Tes là ? Tas coupé ?
Non, non, jécoute. François, cétait donc bien votre argent ?
Bien sûr ! À qui dautre ? Jai donné les billets à Sylvie, elle a juste fait le virement. Elle est super, ta femme. Passe, jai fait des tartelettes aux pommes. Tant que Sylvie ne le sait pas, viens en douce, sinon elle dira que cest trop sucré ! Nouveau rire.
Merci, François. Je passerai.
Antoine raccroche. Dépose son portable. Se pose sur une chaise, la tête dans la main.
Quel idiot.
Sa mère appelle, sinquiète, et lui, il déboule en hurlant sur sa femme, qui na rien fait de mal, qui aide simplement son père, comme toujours, pour tout le monde, parce quelle est comme ça.
Et lui, comme un imbécile.
Il repense à elle à lévier, aux gants jaunes, à son calme forcé, à ses yeux Elle nétait pas vexée. Simplement très fatiguée.
Et cette histoire de tickets de caisse : cétait vrai.
Et ces trois jours de silence après lépisode avec Luc Bouvier Vrai aussi. Sa mère lavait travaillé à coup dinsinuations « il ny a pas de fumée sans feu » et ça lavait miné, mal à laise.
Quand Sylvie était rentrée, elle avait juste posé ses sacs en disant quelle était crevée. Et lui rien, mutique durant trois jours.
Jamais elle ne la questionné, elle savait très bien.
Il reprend son téléphone. Compose le numéro de sa mère.
Antoine ! Enfin ! Alors, tu as parlé avec elle ? Explications ?
Oui, maman. Elle ma tout expliqué.
Alors ?
Cétait pour la voiture de son père. Son argent. Je viens de parler à François, il ma tout confirmé. Tout va bien.
Silence.
Oui, enfin Ça ne change rien. Tu dois quand même faire attention, cest des sommes importantes qui passent par votre compte.
Maman.
attends. Je veux juste ton bien, tu comprends Si jamais elle
Maman, doux mais ferme, il la coupe. Écoute-moi. Je dois te dire quelque chose dimportant, laisse-moi finir.
Vas-y.
Tu navais pas raison. Tu as appelé pour accuser sans preuve, et jai foncé accuser ma femme. Elle est partie à cause de moi, parce que jai réagi nimporte comment.
Antoine, je nai rien voulu de mal
Maman, à nouveau, il insiste, calme et sûr. Tu fais ça souvent. Tu me donnes des infos, et jaccuse Sylvie, et ensuite je découvre que tout était faux. Jen ai assez. Je vis avec elle, cest notre vie.
Je fais ça pour toi
Je le sais. Je taime, maman, mais il faut arrêter. Dorénavant, si tu remarques quelque chose, demande-moi juste de vérifier, pas de conclure.
Tu prends son parti
Non, je veux quon soit bien Sylvie et moi. Cest ma famille.
Long silence. Il entend seulement la respiration de sa mère.
Cest tout, maman. Je tembrasse. À bientôt.
Il nattend pas sa réponse, raccroche. Regarde, pensif, le téléphone muet.
Elle va rappeler, ou pas. Elle est vexée, cest certain, elle sait garder son silence : des semaines, parfois. Il tiendra sa parole, il répétera sil le faut. Il aurait dû le dire plus tôt, bien plus tôt cest sa faute autant que la sienne.
Il appelle Sylvie.
Sonne longuement. Répondeur.
Il range le téléphone. Va à la fenêtre. Les glycines ne bougent plus, le vent est tombé, tout est calme sous un ciel bleu limpide.
Après un moment, il enfile sa veste.
—
Nadine Simon ouvre la porte. Dabord surprise, elle comprend vite en voyant Sylvie.
Entre, dit-elle simplement. Je mets le thé.
Elles sinstallent dans la cuisine, Nadine a de ces petits rideaux fleuris, un chat du nom de Gustave sur le rebord, lodeur du quatre-quarts. Sylvie boit en silence, Nadine aussi, habituée à attendre quelle parle.
Je suis fatiguée, Nadine, dit Sylvie enfin.
Je vois bien.
Ce nest pas la dispute. Cest autre chose. Une dispute, ça sarrange. Là, cest plus profond.
Quoi donc ?
Sylvie tient sa tasse à deux mains, se réchauffe.
Il ne me fait pas confiance. Vingt-six ans de vie ensemble, et rien. Il écoute sa mère, et je suis coupable avant même de mexpliquer.
Il taime, tente Nadine prudemment. Mais tu sais comment est Françoise
Oui. Mais cest lui qui décide, Nadine. Chaque fois, il a le choix : demander à sa mère ou à moi. Et chaque fois
Nadine ne répond rien.
Je ne lui demande pas de couper les ponts avec elle. Je ne suis pas un monstre. Quil laime, quil laide. Je veux juste quon ait des règles chez nous. Que je sois la première informée sur ma propre vie. Pas linverse.
Tu lui as dit ?
Oui.
Et ?
Je suis partie.
Nadine soupire. Sert une autre tasse.
Peut-être que tu as raison. Il va réfléchir.
Jai peur, Nadine.
Peur de quoi ?
Sylvie hésite.
Que rien ne change. Quil sexcuse, dise tu as raison, puis quà la prochaine, ça recommence. Je ne veux pas vivre comme ça jusquà la fin de mes jours.
Tu sais, les gens changent.
Oui, mais cest lent. Ou bien ils ne changent pas du tout. Comment savoir ?
Pas de réponse. Certaines questions nont pas de solution, il faut faire avec.
Gustave se roule sur le rebord de la fenêtre. Une voiture passe dans la rue.
Allez, dit Sylvie en reposant sa tasse. Il faut que jy aille.
Chez toi ?
Où veux-tu que jaille ? Jai trop à faire.
Il ta appelée ?
Elle sort son téléphone. Un appel manqué, Antoine.
Oui.
Tu vois.
Ça ne veut rien dire, répond Sylvie en attrapant son manteau.
—
Dans le tramway, elle regarde le dehors. Ville printanière, un peu sale après lhiver mais vivante. Les gens, les enfants en vélo, un vieux monsieur qui donne du pain aux pigeons sur un banc.
Sylvie pense à son père. Il faudra quelle aille chez lui la semaine prochaine, voir comment il sen sort seul, maintenant quil a sa voiture. Pourvu que la santé tienne.
Elle pense à Paul, leur fils, vivant dans une autre ville, moins dappels mais chaque fois un vrai bonheur, un homme bien, une bonne épouse, bientôt peut-être un petit-fils.
Elle pense aux rideaux. Jaune pâle ou beige ? Peut-être beige, plus chaud.
Cest déjà son arrêt.
Elle descend.
—
En rentrant, la porte dentrée nest pas verrouillée.
Elle sarrête sur le seuil : surprise, Antoine ferme toujours. Elle ôte son manteau.
Antoine ?
Là. Sa voix est basse, vient du salon.
Elle entre. Il est assis sur le canapé, écran éteint, mains croisées sur les genoux. Sur la table basse, deux tasses. Café ou thé, difficile à voir.
Il relève les yeux vers elle.
Tu es revenue, dit-il.
Oui.
Elle sarrête près de la porte. Il se lève, hésite, se rasseoit.
Sylvie, jai appelé François Dubois.
Je sais. Papa ma écrit.
Il est vraiment adorable.
Oui.
Il a proposé des tartelettes.
Cest bien son genre.
Un silence tendu se fait. Elle vient sasseoir à lautre bout du canapé, prend une tasse : du café.
Tu as appelé ta mère ? dit-elle.
Il met un moment à répondre.
Oui.
Alors ?
Je lui ai dit darrêter. Jai insisté pour quelle nous laisse tranquilles.
Sylvie le regarde.
Vraiment ?
Oui. Elle est vexée. Na pas raccroché, mais je sens bien Tu connais ce ton.
Je connais.
On sen sortira, dit-il, sans être très convaincu, mais sans peur non plus. Il fallait le dire depuis longtemps.
Elle tient le café entre ses mains, le regarde. Il est effondré dans son canapé, voûté, authentique. Pas héroïque, juste vrai : un peu froissé, un peu perdu, mais il ne fuit pas.
Sylvie, excuse-moi, souffle-t-il. Jai été idiot. Jai écouté maman, jai foncé Ça navait aucun sens.
Non.
Jen suis conscient. Il hésite. Tu voulais refaire la déco, non ? Ce matin tu parlais des rideaux.
Antoine
Si ! Changeons-les. Choisis ce que tu veux. Et on se fait une pause, on part voir la mer. Ça fait si longtemps que tu en parlais.
Je nai pas besoin de vacances.
Je sais bien que ce nest pas la question, soupir. Je ne sais pas quoi faire dautre. Je perds la tête. Excuse-moi.
Elle pose la tasse.
Je ne veux rien de spécial. Elle parle lentement, choisissant chaque mot. Jai juste besoin que tu me fasses confiance. Cest tout. Cest simple, Antoine.
Je te fais confiance.
Aujourdhui, tu as cru ta mère.
Il baisse la tête.
Aujourdhui, jai eu tort.
Une fois, ça va. Ce qui minquiète, cest que ce nest pas la première, et sûrement pas la dernière.
Ça ne se reproduira plus.
Antoine, attends. Ça, tu pouvais déjà le promettre autrefois. Ce quil faut, cest un accord.
Il la regarde.
Un accord comment ?
Elle se tourne légèrement.
La prochaine fois que ta mère dit quelque chose sur moi, tu viennes dabord me demander : « Sylvie, cest vrai ? » Je te répondrai. Voilà. Tu peux faire ça ?
Il réfléchit, silencieux. La fixe.
Oui. Je peux.
On se serre la main ?
On se serre la main.
Ils restent à côté sur le canapé. Vingt centimètres à peine les séparent distance symbolique mais déjà moindre.
Dehors, la nuit tombe, les glycines se devinent à contre-jour.
Elle ne sarrêtera pas, tu sais, murmure Sylvie. Françoise. Elle va bouder, puis recommencer.
Je sais.
Ce sera tout le temps.
Oui.
Tu fais comment avec ça ?
Il cogite longtemps. Elle aime quil prenne le temps de réfléchir.
Je ne sais pas. Cest ma mère, je laime, mais tu as raison, elle va trop loin. Il faudra que je la vois, quon sexplique en face. Il y aura des larmes.
Des larmes, oui.
Mais ce nest pas une raison pour que jabandonne ce qui est juste.
Elle lobserve. Détourne le regard.
Tu sais bien que rien ne se résoudra en un jour ?
Je le sais.
Quelle me jugera toujours fautive ?
Peut-être. Mais cest avec toi que je vis, Sylvie. Pas avec elle.
Elle acquiesce doucement.
Le café est froid, mais elle en boit une gorgée, peu importe.
Les rideaux, glisse-t-elle.
Quoi ?
Jaune pâle ou beige. Je ne sais pas encore.
Un sourire léger, chez lui.
Les deux sont jolis.
On va voir ça en boutique.
Quand tu veux.
Puis elle opine. Il fait nuit noire dehors, et la lampe du salon rend tout douillet autour deux, une chaleur particulière, encore fragile mais là.
Ce nest pas parfait, elle le sait. Demain, Françoise appellera peut-être à nouveau. Il faudra réexpliquer, tenir bon. Antoine saura trouver les mots, et ils auront du poids elle le sent. Cela dit, les mots et les gestes demandent du temps.
Mais là, ensemble sur le canapé, cest déjà ça.
Antoine, souffle-t-elle.
Oui ?
Remets donc un café, bien chaud.
Il se lève sans bruit, prend sa tasse, va à la cuisine. Elle entend leau couler, la machine à café ronfler.
Elle regarde dehors, réfléchit : la vie, cest ça. Jamais toute blanche, jamais toute noire. Cette fatigue, ces petits mots en trop, ces suspicions. Et pourtant rester, malgré tout, ensemble.
Il revient avec deux tasses fumantes, la rejoint.
Merci, dit-elle doucement.
Avec plaisir.
Ils restent silencieux. Puis Antoine, timidement, pose sa main sur la sienne. Elle ne bouge pas.
Tu es sûre, ce pacte ? Demander, répondre, tout simplement ?
Tout simplement.
Tu répondras ?
Je répondrai.
Il approuve dun signe de tête.
Cest facile, souffle-t-il, comme pour sen convaincre.
Oui, répond-elle. Très facile.
Une voiture passe dehors, brève lueur sur le mur. Le café est chaud, bon. Demain, elle téléphonera à son père pour la voiture, vérifier que tout va. Et les rideaux, ils iront les choisir dimanche.