Je faisais la vaisselle lorsque mon mari fit irruption en criant. Encore sa mère. Encore sa défiance. Ça suffit.
Pourquoi tu as raconté des histoires dargent à ma mère ?!
Hélène Lefebvre était devant lévier, frottant la dernière assiette, quand son mari entra, ou plutôt, surgit dans la cuisine. Il nentra pas tranquillement, il déboula, le visage crispé, les poings serrés. Elle sursauta et laissa tomber lassiette dans leau savonneuse.
Quoi ? Paul, mais enfin, quest-ce que tu as ?
Ne fais pas celle qui ne comprend pas ! Explique-moi ce qui se passe !
Paul sarrêta au milieu de la cuisine. Sa chemise était toute froissée alors quHélène venait de la repasser le matin même. Quand il était en colère, il ne tenait pas en place, agitait les bras, piétinait sans raison.
Je viens de parler avec maman. Elle me dit : Paul, ta femme a transféré largent quon économisait pour la voiture. Cest quoi ce bazar ?! Tu vas texpliquer, oui ou non ?
Hélène coupa leau. Elle retira lentement ses gants en caoutchouc jaunes, les posa sur le bord de lévier. Son cœur battait haut dans sa gorge.
Paul, attends, quel argent ? De quoi tu parles exactement ?
Arrête de jouer la comédie ! Maman ma dit que tu avais retiré une grosse somme. Tu peux mexpliquer doù sort cet argent et où il est parti ?
De quel compte tu parles ?
De notre compte joint !
Paul. Respire un bon coup et écoute-moi.
Je suis calme !
Il cria si fort que la vaisselle dans légouttoir en vibra. Hélène lui lança un regard. Il était rouge, les yeux durs, fixes. Elle connaissait ce regard. Rare, mais toujours aussi désagréable.
Je nai rien retiré de notre compte. Ça, cest sûr.
Alors pourquoi ma mère ma parlé de ça ?
Hélène sadossa contre lévier. Il faisait beau dehors, un dimanche comme un autre. Ce matin encore, elle pensait à repeindre les murs de la cuisine, ou déplacer la petite commode sous la fenêtre. Et la voilà dans cette situation.
Paul, ta mère a sûrement mal compris.
Ma mère ne se trompe jamais !
Tout le monde fait des erreurs, Paul.
Ne laccuse pas ! Elle parlait du relevé de comptes, elle dit quelle a vu les montants !
Quel relevé ? Tu lui as montré nos comptes ?
Elle regretta aussitôt sa question. Le sujet était sensible. Magali, la mère de Paul, sétait habituée à tout savoir de leur vie ; et Paul jugeait ça normal, après tout cétait sa mère.
Je nai rien montré du tout. Elle a appelé, jai juste raconté un peu
Un peu.
Hélène, ne détourne pas la conversation ! Doù viennent ces virements sur le téléphone de papa ?
Là, elle comprit soudain. Elle inspira profondément, sapprocha de la table et sassit.
Viens tasseoir, Paul. On va en parler calmement.
Je préfère rester debout.
Comme tu veux. Paul, écoute-moi. Papa a acheté une voiture doccasion le mois dernier, tu ten souviens.
Quelle voiture ?
Paul Je ten ai parlé : papa voulait une vieille Renault Twingo, pour aller au jardin. Il est tout seul là-bas, le bus ne passe quune fois par jour, quand il passe. Il na plus de moyens pour bouger.
Et alors ?
Papa ny connaît rien du tout aux applications, il a peur des cartes bancaires, tu sais bien. Il préfère encore le liquide. Je lui ai expliqué que le vendeur voulait un virement. Alors il ma donné la somme en espèces, jai mis largent sur mon compte, puis transféré au vendeur. Voilà toute lhistoire.
Paul se tut, troublé.
Cétait son argent à lui, Paul. Je nai rien retiré de notre compte, il ma donné du liquide, jai simplement fait le transfert. Il ny a rien dautre à cacher.
Et pourquoi tu ne mas rien dit ?
Parce que ça ne te regardait pas, cétait une affaire de mon père. Je dois vraiment rendre des comptes à chaque fois que mon père me demande un service ?
Tu aurais pu me prévenir, quand même, surtout si cest notre compte qui sert à faire un virement pour quelquun dautre !
Ce nest pas « quelquun dautre », cest mon père.
Quand même ! Je suis ton mari, non ? Jai mon mot à dire !
Ce « qui je suis ici » resta suspendu. Elle le regarda longuement, calmement. Il était toujours debout, moins rouge mais toujours nerveux. Elle se sentit subitement épuisée, pas de ce moment-ci, non, mais depuis longtemps. Depuis toujours peut-être.
Tu es mon mari, Paul. Mais tu viens de me tomber dessus sans poser une seule question. Tu as jugé sur la parole de ta mère. Et moi, je me retrouve à me justifier.
Je nai pas attaqué !
Paul.
Daccord, peut-être que jai un peu haussé la voix
Tu as hurlé.
Il détourna les yeux vers le frigo, où était accrochée une vieille photo deux lors de vacances, tous les deux souriants et plus jeunes. Puis il regarda par la fenêtre.
Bon, daccord, un peu.
Un peu, oui répéta-t-elle doucement, sans ironie.
Hélène, comprends-moi. Maman ma appelé, elle ma dit plein de choses, ça ma paniqué
Quoi, exactement ?
Eh bien, que tu avais fait un gros virement quelque part.
Elle sait combien la voiture a coûté à mon père ?
Aucune idée.
Moi non plus, mais apparemment elle, elle sait. Et elle te la dit. Et toi, tu tes précipité.
Je ne me suis pas précipité. Je voulais éclaircir la situation.
Hélène se leva, sapprocha de la fenêtre. Dehors, cétait si paisible, les bouleaux commençaient à verdir, lair devait être doux. Le chat des voisins était là, assis sur la clôture à observer son petit monde.
Paul, il faut que je te dise une chose, nen sois pas vexé.
Dis toujours.
Je naime pas que ta mère en sache autant sur notre vie financière. Je comprends que tu lui fasses confiance, cest ta mère, mais cest notre vie, notre couple. Ce nest pas normal quelle maccuse à distance et que tu me sautes dessus pour texpliquer.
Tu ne laimes pas.
Ce nest pas le sujet, Paul.
Si, justement. Tu la rends toujours responsable de tout.
Hélène ferma les yeux un instant.
Paul, tu te souviens, il y a trois ans ? Ta mère ta dit que je dépensais trop pour les courses.
Oui vaguement
Elle avait pris nos tickets de caisse, elle a calculé, elle a jugé que jachetais des choses inutiles. Tu étais venu me dire « Hélène, et si on économisait sur les courses ? » Tu ten rappelles ?
Elle voulait juste aider
Elle voulait TOUT savoir.
Tu es injuste avec elle.
Dans ce cas, autre exemple : il y a un an, je rentre tard pour boucler le trimestre au boulot. Il était presque vingt-deux heures. Ta mère ta appelé en insinuant : « mais avec qui Hélène reste-t-elle aussi tard au travail ? » Tu te souviens de ta question ?
Paul grimaça.
Eh bien oui.
Tu mas demandé : « Hélène, tu étais bien avec un collègue ? » Tu ne mavais jamais posé une question pareille avant. Historiquement, tu me faisais confiance. Mais dès que ta mère suggère un doute, tu le prends à ton compte.
Je voulais juste comprendre
Il y a eu autre chose encore, dit Hélène, plus bas, mais avec soin. Ta mère ma vue rentrer avec Marc Leroux. Il ma aidée à porter les sacs, je navais pas assez de mains. Tu sais qui cest, on est voisins depuis quinze ans. Tu te rappelles ce quelle ta dit ?
Paul ne répondit pas.
Elle ta parlé d « un homme » maccompagnant, en insistant bien. Résultat : trois jours tu ne mas presque pas adressé la parole, tout ça parce quun voisin ma donné un coup de main.
Je nai jamais pensé de mal
Si, cest ce que tu as pensé. Même tu ne las pas formulé.
Il la regarda, cette fois désemparé, non plus colère mais perdu, la bouche entrouverte, puis refermée.
Hélène
Je ne veux pas desclandre, Paul. Ce quil vient darriver nest ni la première ni la deuxième fois. Tu prêtes toujours loreille à ta mère, jamais à moi. Sans demander, sans réfléchir, tu lécoutes et ensuite tu me demandes des comptes.
Ce nest pas de la méchanceté de sa part.
Peut-être. Mais cest toujours le même effet : tu me regardes avec suspicion et je suis obligée de me justifier. Je suis fatiguée, Paul. Vraiment.
Quattends-tu de moi ? Que je ne parle plus à ma mère ?
Non. Que tu viennes dabord me parler, à moi.
Sa voix était simple, calme, et pourtant plus lourde que tous les reproches.
Paul la dévisagea, hésita.
Je ne savais pas pour ton père
Tu pouvais demander. Entrer ici et demander : « Hélène, maman dit ceci, tu peux mexpliquer ? » Juste ça.
Oui, mais
Mais tu es venu en hurlant, comme si jétais déjà coupable.
Silence. Il ny avait que le ronron du réfrigérateur. Le soleil blanc traçait une barre sur le sol carrelé.
Hélène le contempla. Paul, son Paul, presque vingt-six ans ensemble. Ils avaient élevé un fils, enterré son père à lui, déménagé souvent, connu les fins de mois difficiles, les grippes tenaces, et bien des galères. Elle le connaissait par cœur, ses rides, la façon dont il buvait son thé à deux mains, sa gentillesse, lamour quil avait pour elle. Tout.
Et pourtant.
Va-ten, Paul.
Il sursauta.
Quoi ?
Sors de la cuisine, sil te plaît. Jai besoin dêtre seule.
Hélène, enfin
Sil te plaît.
Il resta une seconde puis sortit, sans claquer la porte, en silence. Elle lentendit aller dans le salon, la porte grincer.
Hélène reprit une assiette dans leau, la frotta sans y penser, le regard perdu vers la fenêtre. Peut-être quil fallait appeler sa vieille amie Claire Martin, toujours présente depuis lIUT, qui savait écouter sans donner son avis.
Ou peut-être ne rien faire, juste prendre son sac et partir respirer ailleurs. Parce quici, dans cette cuisine, avec le frigo qui ronronne et ce rayon de soleil indifférent, elle ne pouvait plus.
—
Elle rassembla lentement quelques affaires. Les gestes maladroits, elle fouilla son armoire, hésita entre deux pulls, prit celui que Claire aimait. Elle se rappela quelle avait oublié son chargeur dans la cuisine.
Retourner à la cuisine la gênait. Pas à cause de Paul, elle lentendait devant la télé. Mais elle redoutait la confrontation, même dans le silence.
Elle entra vite, saisit le chargeur. Tomba sur Paul dans lentrée.
Tu vas où ? demanda-t-il.
Chez Claire.
Pourquoi ?
Jai besoin de prendre lair.
Hélène, attends, tu files sur un coup de tête
Exactement.
On ne peut pas discuter ?
On vient de parler, Paul. Trente minutes. Je tai tout expliqué.
Je veux dire, vraiment discuter.
Elle le fixa ; dans ses mains, son sac, encore simplement en pull dans le couloir.
Après être venu maccuser en criant, tu veux discuter calmement.
Je nai pas crié !
Paul.
Il ferma les yeux, se pinça larête du nez.
Ok Hélène, ne pars pas. On dirait deux gosses
Les enfants ne sen vont pas ? Notre fils Étienne, quand on le disputait, il boudait dans la salle de bain deux heures. Lui aussi, un enfant.
Étienne, cest différent.
Bien sûr. Paul, je rentre bientôt. Jai juste besoin de respirer.
Tu pars fâchée puis tu me laisses gamberger ?
Tu peux aussi regarder la télé.
Hélène !
Elle enfila sa veste, ferma la fermeture.
Ce nest pas ton cri qui me blesse, Paul, cest que tu ne me fais pas confiance. On vit ensemble depuis vingt-six ans et tu doutes encore de moi. Cest ça, qui fait mal.
Il resta muet.
Je rentrerai peut-être ce soir, ou demain matin. Je ne sais pas encore.
Déjà la main sur la poignée, elle le vit hésiter, la regarder avec un désarroi denfant. Il était grand, un peu empâté, les tempes grisonnantes, perdu dans le couloir sans savoir quoi faire.
Hélène souffla-t-il, mais elle sortit.
—
La porte se referma. Paul resta un instant immobile, puis sassit, se releva, sassit de nouveau.
Il avisa son téléphone. Deux messages non lus de sa mère : « Alors, tu lui as parlé ? » et « Paul, réponds ! »
Il garda le téléphone dans la main, longtemps. Puis, soudain, il alla à la cuisine, sarrêta devant la fenêtre. Les bouleaux bougeaient, le soleil de la fin daprès-midi caressait la rue. Le chien roux des voisins courait devant le portail, cabotin.
Il composa un autre numéro.
Monsieur Bernard ? Cest Paul. Bonjour.
Ah, Paul ! Tu vas bien ? Quest-ce que tu veux ?
Je voulais demander, la semaine dernière, tu as bien acheté une voiture doccasion ?
Mais bien sûr ! répondit son beau-père, amusé. Une Twingo doccas, pas chère, le vendeur était honnête. Je suis content, jai mes roues pour aller au jardin. Hélène ma aidé à faire le virement, tu sais bien, moi et les applis, ça fait deux.
Paul se tut.
Paul ? Il y a un problème ?
Non, non, tout va bien. Donc cétait bien ton argent ?
Mon argent, qui dautre ? Jai donné le liquide à Hélène, elle sest occupée du virement. Elle est débrouillarde ta femme ! Passe à la maison, jai fait une nouvelle tournée de tartes aux pommes. Profites-en, avant quHélène critique le sucre Il rit encore.
Jarriverai. Merci, monsieur Bernard.
Avec plaisir ! Passe quand tu veux.
Paul raccrocha, posa le téléphone, sassit, la tête entre les mains.
Idiot.
Juste idiot.
Sa mère avait appelé, semé le doute, il sétait jeté sur Hélène, qui navait rien fait de mal, qui avait simplement aidé son père. Comme elle lavait toujours fait, pour lui, pour la famille, parce quelle était comme ça, incapable de refuser un service.
Et lui
Il la revit devant lévier, ses gants jaunes, sa voix posée malgré tout, ses yeux fatigués. Ce nétait pas une colère, cétait de la lassitude.
Elle avait raison sur les autres épisodes.
Et ces jours où il sétait tu à cause de Marc Leroux. Sa mère avait allumé le soupçon, lui avait répété « il ny a pas de fumée sans feu », et il avait laissé monter le doute.
Hélène était rentrée, épuisée, avait dit bonsoir. Lui, silence. Le lendemain aussi. Jamais elle navait réclamé dexplication. Peut-être avait-elle tout compris.
Il recompose alors le numéro de sa mère.
Paul ! Enfin ! Ça y est, tu lui as parlé ? Elle ta expliqué ?
Oui, maman. Tout est clair.
Et alors ?
Cétait largent de son père, pour sa voiture. Il ma tout confirmé. Rien danormal.
Silence.
Oui, mais tu devrais être mis au courant quand il y a des virements inhabituels sur votre compte.
Maman.
Non, attends. Je veux juste taider. On ne sait jamais si jamais
Maman, stop, il dit ça calmement, sans trembler. Écoute-moi bien, cest important.
Oui dis-moi.
Tu as eu tort. Tu mas parlé sans savoir, moi je me suis précipité sur Hélène, je lai blessée pour rien. Elle est partie de la maison, à cause de mon comportement.
Je nai rien
Maman, il reprend, toujours doux mais ferme. Tu fais ça souvent. À chaque fois, tu malarmes au sujet dHélène, je viens à elle, puis au final tu avais tort. Jen ai assez. Cest avec Hélène que je vis. Cest notre vie, pas la tienne.
Je fais ça pour toi
Je le sais et je taime, maman. Mais plus jamais de ce genre de reproche. Si tu as un doute, appelle-moi et demande-moi, mais arrête de me dicter ce que je dois penser.
Donc tu choisis sa version à elle, pas la mienne ?
Ce nest pas une question de camp. Je fais ce quil faut pour nous deux.
Un silence long. Paul entendait le souffle de sa mère.
Voilà, jai tout dit. Je taime, maman. On se rappelle.
Il raccrocha, laissa le téléphone sur la table.
Elle rappellera. Ou pas, mais ce serait pareil. Elle serait vexée un moment, cétait sa façon. Mais il devait dire ces choses depuis longtemps, et cela nincombait pas seulement à sa mère, mais aussi à lui, qui navait jamais su mettre de limites claires.
Il appela Hélène.
Sonnerie, puis répondeur.
Il reposa le téléphone, alla à la fenêtre. Les bouleaux étaient désormais immobiles, le printemps paisible. Le ciel doux, limpide.
Il mit sa veste et quitta lappartement.
—
Claire ouvrit et eut dabord un mouvement de surprise avant de comprendre à la tête dHélène.
Viens, jai lancé la bouilloire.
Dans la cuisine de Claire, il faisait bon, des rideaux fleuris, son chat Auguste roulé en boule sur le radiateur. Lodeur de madeleines flottait dans lair. Hélène buvait son thé, silencieuse, et Claire respecta ce silence, main posée sur la sienne.
Je suis épuisée, Claire, souffla Hélène enfin.
Ça se voit.
Ce nest pas la dispute. Cest plus profond. Une dispute, ça se règle. Là, cest autre chose.
Quoi donc ?
Hélène serra sa tasse à deux mains, cherchant la chaleur.
Il ne me croit pas. Vingt-six ans ensemble et il doute toujours, dès que sa mère souffle un soupçon.
Il te fait confiance, dit doucement Claire. Mais sa mère tu connais Magali.
Je la connais oui. Mais Paul fait un choix, chaque fois. Aller dabord vers sa mère ou vers sa femme. Et à chaque fois, il choisit la première.
Claire ne répondit pas.
Je ne lui demande pas de trancher, ce nest pas une question daimer plus lune que lautre. Je voudrais juste quil me considère comme sa partenaire, pas comme une suspecte.
Tu lui as dit tout ça ?
Oui.
Et alors ?
Je suis partie.
Claire soupira, remplit à nouveau sa tasse.
Tu as bien fait. Quil réfléchisse un peu.
Jai peur, Claire.
Peur de quoi ?
Hélène attendit, puis dit :
Que rien ne change. Quil reconnaisse que jai raison, puis recommence dès le prochain appel de sa mère. Je nen peux plus dattendre un miracle.
Tu sais les gens finissent par changer.
Parfois. Mais cest lent. Ou bien ils ne changent pas du tout. Comment savoir ?
Elles restèrent silencieuses ; certaines questions navaient pas dautre réponse que dapprendre à vivre avec.
Auguste sétira en baillant. Dehors, une auto passa.
Bon, dit Hélène, je vais rentrer.
Tu vas rentrer ? Tu veux vraiment ?
Cest chez moi. Il y a déjà assez à faire.
Paul a appelé ?
Elle consulta son téléphone. Un appel manqué.
Oui.
Cest déjà un début.
Pas forcément, observa Hélène, en enfilant son manteau.
—
Dans le tramway, elle regardait dehors. Paris bourgeonnait, gris et vivant, les gens faisaient leurs courses, des enfants chevauchaient des trottinettes, un vieux monsieur donnait du pain aux pigeons.
Elle pensa à son père.
Il fallait lui rendre visite bientôt, il se débrouillerait avec la Twingo mais son âge pesait. Pourvu quil tienne le coup.
Elle pensa à Étienne, leur fils, parti étudier à Lyon, téléphonait rarement mais, quand il le faisait, tout semblait en ordre.
Elle hésita, pour la cuisine : jaune clair, ou beige ? Le beige, cétait plus chaleureux, sans doute.
Le tram sarrêta.
Cétait son arrêt.
—
La porte de lappartement nétait pas verrouillée.
Surprise, cela narrivait jamais, Paul verrouillait toujours. Elle entra, enleva son manteau.
Paul ?
Ici, répondit-il du salon, voix basse.
Elle trouva Paul assis sur le canapé, deux tasses de boissons chaudes sur la table. Il leva les yeux vers elle.
Te voilà rentrée.
Oui.
Elle ne bougea pas tout de suite. Paul se releva puis sassit, hésitant.
Jai appelé ton père.
Je sais, il ma envoyé un message. Il taime bien, tu sais.
Oui. Il a proposé des tartes aux pommes.
Une de ses spécialités.
Le silence était tendu comme un fil. Elle vint sasseoir à lautre bout du canapé. Prend la tasse : du café.
Tu as appelé ta mère ? demanda-t-elle.
Un très court silence.
Oui. Je lui ai dit que ça ne pouvait plus continuer comme ça, quon gère ça entre nous.
Elle le dévisagea.
Vraiment ?
Oui. Elle est vexée, bien sûr, mais tu connais ce ton-là.
Oui
Ce nest pas grave. Il fallait le dire. Depuis longtemps.
Elle serra la tasse, regarda Paul : un peu tassé, maladroit, mais présent, là, et cétait pour ça quelle était toujours là aussi.
Hélène, pardon. Jai agi comme un imbécile. Jai écouté maman, jai foncé. Cétait injuste.
Cétait injuste.
Je sais. Tu voulais repeindre la cuisine ce matin, tu te souviens ?
Paul.
Allez, si ! Choisis la couleur, comme tu veux. Et on partira en vacances à la mer, une semaine, tu rêves dy retourner.
Paul, cest inutile
Je comprends, cest pas ça qui compte, soupira-t-il. Je ne sais pas comment me faire pardonner.
Hélène posa la tasse.
Je veux juste que tu me fasses confiance. Rien dautre.
Je te fais confiance.
Ce matin, tu as cru ta mère sans réfléchir.
Il resta muet.
Jai eu tort.
Une fois, ce nest rien. Mais quand ça se répète Jaimerais quon saccorde sur une règle.
Il la regarda, interloqué.
Quelle règle ?
Elle se tourna vers lui, bien droite.
La prochaine fois que ta mère te souffle un doute sur moi, tu viens men parler honnêtement. Tu me demandes « Hélène, cest vrai ? » Cest tout. Je te réponds franchement. On a un accord ?
Un silence, puis :
Daccord, dit-il. Je peux le faire.
Alors, cest daccord.
Ils restèrent côte à côte, sans se toucher, mais plus proches quavant.
Dehors, la nuit tombait, les bouleaux paraissaient tranquilles.
Tu sais quelle ne sarrêtera pas, souffla Hélène. Magali boudra, puis recommencera.
Je sais.
Tu comptes faire comment ?
Il mit du temps à répondre. Elle appréciait quil nimprovise pas.
Je ne sais pas exactement. Elle est ma mère, je laime. Mais cest notre couple ici. Il faudra que je retourne la voir, lui expliquer calmement.
Elle pleurera.
Cest probable, mais ça ne change rien. Je dois vivre avec toi, Hélène.
Elle détourna les yeux.
Ce ne sera pas réglé du jour au lendemain, ajouta-t-elle. Elle restera peut-être fâchée contre moi.
Peu importe, répondit Paul. Ce nest pas sa vie. Cest la nôtre. Il est temps quon la protège ensemble.
Elle hocha la tête.
Le café était froid. Elle but une gorgée malgré tout.
Pour la peinture commença-t-elle.
Oui ?
Beige, ou éventuellement jaune clair. Je ne sais pas encore.
Il lui sourit doucement.
Lun ou lautre, tu décideras.
On ira voir les échantillons samedi.
Avec plaisir.
Ils restèrent là, le noir doucement tombé, la lampe du salon seule allumée, la chaleur entre eux revenue, fragile mais réelle.
Rien nétait parfait. Demain, Magali allait peut-être rappeler, un nouveau doute, un nouveau défi. Paul ferait de son mieux, elle le savait. Entre les mots et les gestes, il y avait tout un monde ; mais ils allaient avancer ensemble, coûte que coûte.
À cet instant précis, ils étaient là, assis côte à côte. Et cétait cela qui comptait.
Paul.
Oui ?
Tu peux me resservir un café, bien chaud, cette fois ?
Bien sûr.
Il se leva, prit sa tasse, puis la sienne.
Elle regarda par la fenêtre. Elle se dit que la vie nétait ni fête, ni chagrin perpétuel. Cétait cette fatigue, ces paroles en suspens, ces maladresses, mais toujours cette présence à côté. Toujours leffort de construire et de croire ensemble.
Paul revint avec deux cafés brûlants. Il posa sa main doucement sur la sienne. Elle la laissa faire.
Pour lavenir, murmura-t-il, je promets de venir directement ten parler, sans détour.
Et moi, je te dirai la vérité. On saccorde là-dessus ?
Cest promis.
Une voiture passa, phares vifs dans la nuit. Le café était bon. Il faudrait appeler papa pour sa Twingo, prendre de ses nouvelles. Lidée de la couleur des murs patientait pour le week-end.
Parce quau fond, le secret dune vie à deux, cest de toujours choisir le dialogue, même quand cest difficile, et de bâtir, pierre après pierre, la confiance qui permet de tenir debout ensemble.