Je préparais des crêpes chez moi lorsque soudain, un homme que je ne connaissais pas a pénétré dans mon appartement cest ce que je raconte à tout le monde désormais. À ce moment-là, je navais pas du tout envie den rire. Imaginez-vous : vous vivez seule, personne ne peut entrer chez vous, et voilà quun inconnu surgit de nulle part et vous fait face ! Cest exactement ce qui mest arrivé.
Javais divorcé de mon mari, Gérard, il y a cinq ans déjà. Japprochais des soixante ans. Refaire ma vie ? Je ny pensais même pas. Mes enfants vivaient bien loin. Je menais une existence calme et paisible. Avec mes voisins, nous étions en excellente entente. Malgré les temps moroses, javais pris lhabitude de parfois laisser ma porte dentrée non verrouillée. On ne sait jamais, ma voisine, Sylvie, pouvait venir sonner à tout moment. Ce jour-là pourtant, je nattendais personne. Mais voilà, je suis sortie pour jeter les poubelles, puis, en rentrant, jai lavé mes mains, jai nourri ma chatte, Minette, et jai oublié la porte. Je navais peur de rien, cétait en plein jour, et on est plus tranquille dans un immeuble parisien que perdue seule dans les bois.
Je métais donc lancé dans la préparation de mes crêpes. Et alors que je retournais la prochaine sur la pile, jai aperçu ce grand inconnu dans ma propre cuisine. Il semblait avoir surgi de nulle part !
Jai eu limpression de revoir toute ma vie défiler sous mes yeux, depuis la maternelle ! Ne croyez pas que cest exagéré, cest véritablement ainsi. Jai tout de suite pensé quil ny avait pas grand-chose à voler chez moi, si ce nest ma télévision toute neuve, lordinateur, et ma paye que je venais de percevoir largent était dans mon sac, posé dans lentrée. Je me suis convaincue quil était venu dérober ce quil pouvait, et sans doute allait-il voir sil ny avait pas encore autre chose à emporter. Dans un souffle, jai supplié : « Prenez tout, je vous en prie, mais ne me faites pas de mal, jai des petits-enfants, jaimerais encore moccuper deux… Je ne parlerai de vous à personne ! »
Mais alors, lhomme sest mis à sexcuser, et à mexpliquer quelque chose, que je comprenais à peine tant jétais abasourdi. Il ma conseillé déteindre la plaque de cuisson. Machinalement, je lui ai obéi. Je me suis assis, et il sest installé en face, visiblement gêné. Il ma raconté quil nétait quun passant dans la rue, lorsquun groupe de jeunes un peu éméchés sest mis à limportuner, réclamant de largent. Prudent, il avait cherché à les éviter et sétait réfugié dans limmeuble lorsque quelquun sortait. Les autres lavaient suivi, il navait eu quà monter les escaliers en espérant quon laide. Il avait frappé à plusieurs portes, sans réponse. Cherchant désespérément à entrer, il a testé la poignée de la mienne qui nétait donc pas fermée. Il ma demandé de regarder par la fenêtre, et effectivement, des gens louches traînaient en bas de limmeuble. Ils ont fini par séloigner, me confia-t-il.
Il sest présenté : Michel Dupuis. Une fois la peur retombée, je lai dévisagé : un homme solide, un peu pataud, mais dont les yeux respiraient la bonté. Un vrai Père Noël, si on lui mettait un manteau rouge !
« Excusez-moi, dit-il, mais est-ce que je pourrais vous demander une crêpe ? Ça fait une éternité que je nen ai pas mangé… Depuis que ma femme est partie… »
Il sétait déjà déchaussé, demeurant assis avec sa veste. Plus tard, ma voisine Sylvie, sidérée, sest exclamée : « Quoi ? Tu lui as offert à manger ? Quelle audace ! Moi, je laurais mis à la porte ! » Mais, je navais pas hésité. Je lui ai juste demandé de se laver les mains. En un instant, il était dans la salle de bain.
On a bu du thé pendant longtemps. Il ma parlé un peu de lui. Veuf, sans enfants, il vivait seul. Après un moment, il sest excusé de nouveau et a pris congé.
Ce soir-là, je me sentais comme lhéroïne dune série télé française. Javais tant de choses à raconter ! Mais, une fois les confidences et les coups de fil passés, un vide immense sest installé en moi. Peut-être… aurais-je dû… Je ne sais pas, linviter une nouvelle fois ? Après tout, je fais de merveilleux gâteaux, sucrés et salés.
Mais bon, trop tard. Le lendemain, tout de même, jai décidé de préparer une fournée de tartes. Et soudain, on frappe à la porte. Un petit coup timide. Je pensais à Sylvie. Mais en regardant par le judas, je me suis brusquement affairé dans lappartement : vite un coup de brosse, jai quitté mon vieux peignoir et enfilé mon ensemble en jersey, puis vaporisé un peu de parfum, oublié depuis des années. Jai ouvert.
Michel se tenait sur le seuil, un bouquet de fleurs à la main.
« Voilà… Je voulais mexcuser de vous avoir effrayée lautre jour. Tenez, cest pour vous et puis je men vais, » balbutia-t-il.
« Mais restez donc ! Jai fait des tartes ; venez goûter ! » lui ai-je proposé avec le sourire.
Il a humé lair dans lescalier : « Jai bien senti la bonne odeur en montant, comme à la pâtisserie ! Il y en a qui ont de la chance davoir une femme comme ça ! » a-t-il dit, rêveur.
« Mais je ne suis pas mariée. Venez, entrez ! »
Depuis ce jour, nous vivons ensemble. Il est devenu mon bras droit au jardin. Mes enfants lont accepté, et mes petits-enfants lappellent déjà “Papi Michel”. Il soccupe deux comme sils étaient les siens.
Après une vie de solitude, il sest épanoui dans notre nouvelle famille. Ainsi, Michel, létranger, est devenu des nôtres un véritable membre de la famille.
Mes amies nen reviennent pas. « Cest inouï, trouver un homme bien à notre âge ! Et de cette façon, en plus il test tombé du ciel, littéralement ! » senthousiasment-elles.
Jacquiesce. Mais, depuis, je ferme toujours soigneusement la porte à clé !