Beaucoup de jeunes belles-filles françaises souffrent en silence des relations compliquées avec leurs belles-mères, sans pouvoir en parler à qui que ce soit.
Notre premier anniversaire de mariage approche à grands pas. La relation avec ma belle-mère reste tendue. Nous ne sommes pas en conflit ouvert, mais il ny a aucune chaleur entre nous ; la situation est loin dêtre idéale.
Avant notre mariage, javais demandé plusieurs fois à mon épouse, Jeanne, de me présenter sa mère, puisquelle connaissait déjà la mienne. Elle repoussait toujours la rencontre : sa mère était trop occupée, il y avait toujours autre chose à faire Vous aurez le temps de faire plus ample connaissance plus tard, disait-elle. Finalement, nous avons fait connaissance le jour du mariage. Je me souviens avoir lancé un bonjour accompagné dun sourire sincère, auquel elle a répondu du bout des lèvres, à peine audible.
Avant cela, Jeanne mavait assuré que sa mère était adorable, très compréhensive. Jai pourtant confié un jour à Jeanne mes craintes quelle simmisce un peu trop dans notre vie de couple, car javais déjà vu ce genre de situation. Jeanne sest voulu rassurante : Ne tinquiète pas, ma mère nest pas du tout comme ça. Elle a toujours dit quelle ne jugerait jamais le choix de son enfant, ni n’interviendrait dans sa vie de famille. Et jamais elle ne se serait permis le moindre conseil non sollicité. Pourtant, quelques jours après le mariage, en rentrant du travail, je trouve Jeanne à la cuisine, préoccupée. Curieux, je lui demande ce qui ne va pas. À ma surprise, elle me dit :
Je crois que ma mère ne taime pas vraiment
Elle avait surpris quelques remarques de sa mère : ma belle-mère nappréciait pas que je ne lave pas systématiquement les œufs avec du vinaigre avant de les casser, que je laisse la vaisselle tremper dans lévier parce que cest plus pratique, ou que je pose léponge directement sur lévier plutôt que sur une coupelle. Javais aussi la fâcheuse habitude de faire mon bouillon sans changer leau deux fois. Ce genre de détails insignifiants revenait constamment. Jétais sidéré.
Jai alors demandé à Jeanne :
Et pourquoi cela lui poserait-il problème ? Après tout, nous avons notre propre famille, elle ne vit pas avec nous
Oui, mais je suis sa fille, et jai lhabitude dagir comme elle. Donc, tu devrais ty adapter, non ?
Jai protesté : dans ma maison, la cuisine et lorganisation sont différentes, je fais à ma façon. Je suis libre chez moi.
Cependant, Jeanne ma répondu que dorénavant, il faudrait sadapter à de nouvelles habitudes, et que je devrais my faire.
Suite à cet épisode, tout sest déroulé plus ou moins calmement pendant quatre mois. Lors de nos rencontres, ma belle-mère faisait bonne figure, elle me demandait poliment des nouvelles du travail, de notre couple, si je partageais suffisamment les tâches ménagères. Mais lorsque nous avons adopté un chien, en moins de deux semaines, la moitié du quartier savait déjà que je ne préparais pas de petits plats à base de viande ou dos pour lui. On ma jugé pour nourrir mon chien avec des croquettes industrielles une hérésie pour ma belle-mère et elle répétait à qui voulait lentendre quelle était la pauvre victime d’une bru indifférente et incapable.
Jignorais être considérée si inutile ! Ce nest quun matin, lors dune promenade au parc avec un ami, que je lai appris. Je nai pas apprécié dentendre de telles choses venant dun tiers. Jen ai parlé à Jeanne en lui suggérant de discuter avec sa mère. Elle a simplement haussé les épaules et ma conseillé doublier tout ça. À présent, ma belle-mère me garde rancune. Pourtant, je la traite toujours avec respect, mais elle ne madresse plus quun bonjour sec, aussi froid quun mistral de janvier.
Pour elle, je manque de respect à sa mère. Parce que je ne veux pas reproduire lorganisation familiale dont elle a lhabitude, parce que je ne fais pas defforts particuliers pour me lier à elle. Elle semble même regretter notre chien. Dailleurs, ses parents ont pris lhabitude de venir prendre le thé chez nous sans prévenir, comme si de rien nétait.
Le pire reste à venir : bientôt, nous allons devoir vivre quelque temps chez mes beaux-parents, le temps de finir les travaux de notre nouvel appartement. Je nose même pas imaginer comme cela se passera. Rien que dy penser, jen ai des sueurs froides. Que se passera-t-il le jour où nous aurons un enfant ? Peut-être que tout limmeuble saura comment je le lave et ce que je lui donne à manger. Parfois, je me dis quil vaudrait mieux rentrer chez mes parents. Je doute fort que ma belle-mère me laisse vivre paisiblement sous son toitMais alors que tout semblait scellé, le destin ou plutôt un dégât des eaux inattendu dans lappartement de mes beaux-parents vint bouleverser nos plans. Me voilà, valise à la main, installée dans la chambre dado de Jeanne, vue imprenable sur les souvenirs de sa jeunesse et, surtout, sur sa mère qui, comme par magie, redoubla de prévenance. Changement de décor : au petit-déjeuner, elle me proposa un café serré, comme si elle lisait dans mes pensées. Jeanne remarqua mon trouble, mais dun clin dœil amusé, mencouragea à jouer le jeu.
Les premiers jours furent prudents, les paroles choisies, chaque geste pesé. Mais un soir, alors que la pluie cognait aux carreaux, Jeanne et son père étaient sortis, me laissant seule avec ma belle-mère. Silence gênant, puis, à ma grande surprise, cest elle qui a brisé la glace.
Tu sais, personne ne mavait prévenue que cétait si difficile de lâcher prise sur son enfant
Sa voix tremblait à peine, mais ses mains trahissaient une nervosité familière. Elle a parlé longtemps. De ses craintes, de son sentiment dinutilité, du vide laissé par une maison soudain trop grande. Et alors que je lécoutais, quelque chose en moi sest adouci. Jai compris que sous la carapace des reproches et des traditions, il y avait une femme qui avait simplement peur dêtre mise à lécart.
Ce soir-là, plutôt que de battre en retraite, jai fait ce que je navais jamais su faire : faire un pas vers elle, sincèrement. Jai partagé mes propres doutes, mon sentiment dexil, mon envie de construire quelque chose de nouveau sans renier lancien. Nous avons ri, puis pleuré, puis ri encore, devant une infâme camomille trop infusée.
Le lendemain, rien nétait miraculeusement réglé. Mais au petit-déjeuner, ce nétait plus un bonjour froid qui mattendait. Juste un sourire, fragile, hésitant, porteur de mille promesses. Une fissure dans le mur, enfin.
Les travaux de notre nouvel appartement ont pris du retard bien sûr , et nous sommes restés plus longtemps que prévu. Mais petit à petit, un nouvel équilibre s’est tissé, fait de compromis, de maladresses, mais aussi de clins dœil complices. Jeanne sest réjouie de nous voir enfin discuter sans quelle ait à jouer larbitre. Quant au chien il a finalement conquis tout le monde, croquettes comprises.
Je naurai sûrement jamais la belle-mère idéale, ni elle la belle-fille rêvée. Mais il paraît quune famille, ça ne se choisit pas : ça se construit, parfois au prix de mille petits naufrages. Et ce matin, en rangeant la dernière tasse du service en porcelaine celui interdit dhabitude , jai souri. Car, à ma façon, javais fini par trouver ma place dans le tableau de famille.