Je cherche une femme prénommée Alexandra.

Je cherche une femme qui sappelle Capucine.

Sous une arche basse, il pénétra dans la cour dun immeuble haussmannien, couverte de flaques de neige fondue. C’était déjà sa quatrième cour. Une aire de jeux, des balançoires, des garçons qui tapent dans un palet mouillé sur lasphalte détrempé. Leau éclabousse mais les gamins sen moquent.

Il resta sous larche, regardant la cour dun air absent. Il voulait tant que sa mémoire accroche un détail, quun souvenir enfoui du passé resurgisse. Mais tout ici différait de ce quil gardait en lui tant dannées sétaient écoulées. À lépoque, seule la corde à linge, une cabane bricolée sous les fenêtres et quelques bancs étaient là.

Maintenant

Impossible que tout soit resté ainsi après tant dannées. Mieux encore : il était certain que tout avait forcément changé.

Personne ne prêtait attention à cet homme élégant dun certain âge, coiffé dune casquette bordée de fausse fourrure. Ici, au milieu de ces quatre immeubles typiquement parisiens, beaucoup louaient leurs appartements. Paris

Il devait entrer dans la maison sur la droite en sortant de larche. Cela, cétait impossible que ça ait changé. Il se souvenait que limmeuble avait trois étages, et quil fallait sonner à la porte du fond, deuxième à droite. Sur le chambranle, plusieurs boutons de sonnette dépareillés portaient les noms des occupants de cette ancienne colocation.

Il se rappelait tout à lintérieur le moindre pli du rideau, la fermeture bancale de la fenêtre, la bouilloire verte, le grincement des lattes, jusquà ce cafard poursuivi deux jours durant. Tout.

Mais, il avait oublié le numéro de lappartement. Même du bâtiment ; il nétait sûr que de la rue De toute façon, toutes les cours se ressemblaient ici, alignées sans fin le long du boulevard Saint-Jacques. Et lentrée ? Peut-être la deuxième, mais rien nétait moins sûr Ces immeubles, on aurait dit quun même architecte les avait conçus, ils étaient identiques comme des jumeaux.

Alors il déambulait de cour en cour

La bonne entrée, le deuxième étage, la porte au fond, la 43 ? Ou ?

Lorsquil y avait un interphone, il composait 43.

Bonjour, je cherche Capucine. Pourriez-vous me

Parfois, on lui raccrochait au nez, prétendait quaucune Capucine nhabitait là, ou même ignorait le nom. Il fallait recommencer.

Pardonnez-moi, cest important. Peut-être quen 1980, une Capucine habitait ici ? Cest essentiel pour moi de le savoir.

Arrivé à la troisième cour, il sortit un carnet, nota : « 16 personne, 24 non plus, 32A on ne sait pas, le logement vient dêtre acheté ».

Il y avait trop de cours. Il devait revenir là où personne navait répondu, là où persistaient ses questions.

Il monta les marches usées du vieil escalier. Les grandes fenêtres étaient ternes, lair chargé dune odeur de chat, comme jadis. Il sen souvenait.

Bonjour ! dit-il en inclinant la tête.

Une vieille dame en manteau gris, un cabas sur le bras, le croisa.

Bonjour. Vous cherchez quelquun, vous ?

Oui, au deuxième. Je cherche Capucine, une dame denviron soixante ans. Vous la connaissez ?

Et dans quel appartement ?

Au fond à droite. Cela remonte au temps des colocations. Mais je ne suis plus certain du numéro

Ah non. Là, vivent les Lefèvre, un couple avec deux enfants. Pas de Capucine. Je nai jamais entendu ce nom ici, et jhabite ici depuis toujours.

Merci, il baissa la tête, commença à descendre.

La dame le suivit.

Dites, et le nom de famille ?

Si je men souvenais, je laurais déjà trouvée grâce à lannuaire ou à Internet. Je ne le sais pas.

Mais pourquoi la cherchez-vous ? Vous permettez

Il hésita, ne savait que répondre Qui était-elle pour lui ?

Capucine Capu Peu importe.

Lamour na pas de définitions exactes. Il existe ou il ne reste que souvenirs, jeux dombres, douleurs et élans de bonheur.

Antoine Girard avait toujours cru que lamour était fragile : quil ne survivrait pas à la distance, quil seffacerait. Pourtant, ces élans de bonheur, ces éclats de souvenirs lavaient soutenu tout en le blessant.

Il se sentait coupable. À vivre avec une blessure au cœur pendant quarante ans.

Ont-ils aidé son cœur à tenir tous ces souvenirs ? Peut-être Jusquau jour où son cœur céda. Quand sa femme est morte celle avec qui il avait tout partagé et qui, vers la fin, n’occupait plus la même pièce que lui le cœur de Girard se tordit. Et il fit un infarctus.

De son vivant, ils ne se disputaient plus. Ils se parlaient à peine, partageaient la maison mais plus leurs vies. Sa femme estimait que la maison était la sienne, lui y tenait une place faute de mieux. À ses vieilles amies, elle confiait en riant :

Que veux-tu faire de lui ? Il ny a quà le laisser là.

Dans la maison, tout était ornementé de cadres dorés, de cristal, de meubles précieux et de bricoles tape-à-lœil. Un piano blanc trônait au milieu du salon ; une lourde coupe de fleurs artificielles trônait dessus.

Ce piano était une imposture. Non parce quil était faux au contraire, cétait un vrai Steinway importé dAmérique. Mais personne ny avait jamais joué. Sa femme organisa deux ou trois soirées mondaines avec des musiciens, mais lambiance préférait le poste à bande. Le piano resta le socle dun vase, valant à lui seul le prix dun trois-pièces à Paris.

Sa femme tenta lapprentissage, engagea un professeur, puis laissa tomber. Elle nallait jamais au bout de rien, sauf massages ou manucures. Même sa grossesse, la seule, elle ne lacheva pas. Mais à tort, il lui en voulait pour ça, persuadé que, peut-être, son égoïsme lempêcha dêtre mère.

Il y repensait souvent ces derniers temps. Il connaissait une femme dont les mains auraient su faire chanter ce piano

Pourtant, il était triste pour sa femme. Ces dernières années, alors quils étaient usés, leurs relations sétaient adoucies. Ils se baladaient dans la cour ou au parc, nourrissaient les cygnes du lac voisin. Antoine sétait même mis à la pêche. Plus rien à prouver lun à lautre.

Pourquoi na-t-on pas fait ça plus tôt, Claire ? Cest paisible ici

On était bêtes, répondait sa femme.

Avant, ils couraient. Il gravissait les échelons de la fonction publique, jusquà un ministère à Paris. Son beau-père veillait sur sa carrière comme sur son propre patrimoine. Sitôt promu, sitôt on manigançait pour un meilleur poste. Il était travailleur, malin, doué pour commander et improviser. Pour son beau-père, vice-président du Conseil dÉtat, cétait le gendre rêvé.

Au début, ce gendre faillit lui filer entre les doigts une intervention fut nécessaire. Ce nest que bien plus tard, après la mort du vieil homme, lors dune dispute mère-fille, que la vérité éclaterait.

Et qui était-elle pour vous ? La vieille insista.

Il se retourna, gêné Elle ? Capucine, cétait tout, simplement.

La douleur dans le regard de lhomme fit taire la voisine.

Il poursuivit ses recherches, les pieds trempés. Il essuyait remontrance ou violence, ou alors se racontait maladroitement, mendiait le souvenir jusquà la cour suivante, puis une autre.

Le soir, il revint à lhôtel, brisé. Il se laissa tomber, manteau encore sur le dos, et ferma les yeux. Il avait mal partout ; la tête bourdonnait. Mais le lendemain, il repartit.

***
Ce jour-là, lautomne, gris et humide, drapait Paris dune cape dorée et battue par les averses. Sur les trottoirs, le commerce ambulant battait son plein : kiosques, stands, ventes à la sauvette.

Il était venu avec son futur beau-père à Paris, quittant Lyon pour un congrès sur lavenir du logement et de la démocratie nouvelle.

Cétait crucial pour Auguste Moreau, en attente dune promotion à Paris. Antoine Girard, lui, nattendait rien. Fils du Rhône, il était devenu par hasard léminence grise dAuguste, mais vivait sans ambition démesurée. Il travaillait.

Un grand chantier de logements collectifs lui était confié. Mais il était jeune, inconscient des responsabilités. Il croyait que tout était possible, quil pouvait encore orienter sa vie où bon lui semblerait.

À Paris, il savourait la ville. Auguste lenvoyait dun bureau à lautre. Un soir, à la station de métro Saint-Placide, il entendit une mélodie poignante. Elle lui transperça lâme. Il rebroussa chemin pour lécouter.

Une frêle violoniste au béret bleu ciel et foulard diaphane jouait, appuyée contre le mur mouillé. Elle portait un manteau à carreaux court et des bottines. Ses jambes fines de danseuse tremblaient dans le froid. Son étui de violon posé devant elle recueillait les centimes.

Antoine sarrêta. Toute la scène était étonnante : la violence fragile de la musique, le bleu du foulard, la détresse de cette silhouette denfant. On sentait le froid la saisir, mais il semblait lui donner une énergie désespérée.

Les commerçants palabraient, on marchandait chez les camelots, quelques passants jetaient une pièce avant de hâter le pas. Seul Antoine ne bougeait pas.

Elle termina son morceau, coinça le violon sous son bras, se frotta les mains, ajusta son pull. Puis, dun geste virtuose, elle lança larchet, ferma les yeux et recommença à jouer : cette fois, on aurait dit quelle offrait toute sa vie à son art. Le métro fut empli dune tristesse inouïe.

Antoine sombra dans la musique jusquà ce quun adolescent se baisse maladroitement, attrape létui et senfuie.

Un voleur ! Au voleur ! cria la marchande, rompant la transe musicale.

La violoniste, les yeux encore clos, poursuivait son chant effréné.

Antoine fila derrière le voleur sans réfléchir, gravit lescalier, héla les passants :

Arrêtez-le !

Un costaud barra la route ; le gamin relâcha létui et fila vers la chaussée, slalomant entre les voitures.

Antoine, hors dhaleine, ramassa largent, trouva létui cassé, la jeune fille sapprochait.

Il la jeté, cest tout, dit Antoine. Voilà votre argent.

Ce nest pas la première fois que létui casse Merci.

Mais ce nétait pas le voleur qui lavait bouleversée on sentait un drame plus grand.

Cela arrive souvent ici ? demanda-t-il, désireux de rester.

Mais elle nétait pas dhumeur à parler.

Parfois, répondit-elle, indifférente, avant de séloigner.

Antoine la suivit inconsciemment. Elle ralentit, puis sarrêta sur un petit pont, y demeura longtemps, contemplant la Seine. Le vent soulevait son foulard bleu.

Elle plaça soudain létui contre la rambarde, prête à le jeter. Antoine, devinant lirréparable, accourut :

Mademoiselle, sil vous plaît ! Ne faites pas ça !

Elle hésita, surprise, mais il retint létui.

Je lai déshonoré, murmura-t-elle.

Il vous résiste. Cest sa destinée de donner de la musique Pourquoi lui en vouloir ?

Jai promis à maman de ne jamais jouer dans le métro.

Vous avez tort Je vois le vrai violon pour la première fois de ma vie. Si vous nétiez pas descendue, jamais je naurais entendu ça Mais elle se détourna, il insista : Votre mère est dure ?

Elle est morte il y a deux mois.

Oh ! Pardonnez-moi Toutes mes condoléances. Mais alors, maintenant ?

Ils marchèrent longtemps en silence.

Je ne sais plus pourquoi je joue. Je nai plus de raison de vivre ni de jouer.

Mais votre cœur vous la commandé : sinon, vous ne seriez pas venue !

Cest mon estomac, pas mon âme. Je nai plus un sou.

Mais ça, je peux vous aider ! Antoine sortit son portefeuille, ce nest pas grand-chose, mais à lhôtel jen ai plus, je vous le rapporterai demain.

Vous croyez vraiment que je vais accepter ? Laissez-moi, sil vous plaît.

Je suis idiot Mais si vous revenez demain, je vous attendrai ! Venez, je vous protégerai des voleurs !

Mais le lendemain, elle nétait pas là. Ni laprès-midi. Antoine attendit trois heures, déambulant, puis fut enfin récompensé.

La violoniste réapparut, feignant de ne pas le voir. Antoine, installé sur un tabouret quon lui prêta, lécouta deux heures durant, au milieu de la foule.

À la fin, quand elle rangea son instrument, il posa plusieurs billets de cinquante euros beaucoup trop.

Vous êtes fou ! dit-elle, paniquée, ramassant largent rapidement, ici, ce nest pas prudent. Venez vite, on sen va.

À la sortie, deux types barraient lescalier, des collecteurs du « droit de jouer ».

Alors, cest votre petit ami qui paie ?

Une bagarre éclata. Antoine savait se battre, mais bientôt, encerclé, il reçut de violents coups. La jeune femme alerta la police ; les agresseurs senfuirent, bredouilles.

Elle soccupa de lui.

À lhôpital ?

Non jai connu pire.

Prenez un taxi. Vous logez où ?

À lhôtel de ladministration. Mais dans cet état Non.

Alors venez chez moi.

Ils prirent un taxi. Elle donna une adresse du 14e arrondissement. Il en retiendrait juste la cour, la fenêtre du deuxième, un souvenir impossible à effacer.

Le couloir sentait loignon, la poussière et les chaussures mouillées. Dans le fond, la chambre de la jeune fille, modeste, sur deux petites pièces. Un portrait couronné de fleurs, celui dune femme jeune encore, dominait le coin salon. Un piano droit, orné déléphants de porcelaine, trônait au mur.

Il fit la toilette, un voisin ivre beugla par la cloison. Drôle daccueil.

Elle nettoya ses plaies, ils burent du thé sans sucre, mangèrent des biscuits rassis. Elle raccommodait son pantalon, le laissa raconter Lyon, sa vie, sa venue à Paris.

Elle, nouvellement exclue du Conservatoire, aidait une voisine au marché, acceptait des petits boulots.

Dommage, vous êtes une violoniste prodigieuse.

Cest la vie. Personne ne veut plus de musiciens. Elle lui tendit son vêtement réparé. Voilà, mettez-le, sinon vous allez attraper froid.

Sa gentillesse le bouleversa. Il partit, puis revint avec du sucre et des provisions. Elle râla mais accepta.

Il observait la fenêtre, la deuxième à droite, le sorbier qui tremblait devant, les vieux peupliers à larrière

Auguste, furieux de létat dAntoine, le colla à ses basques, mais il parvint à retrouver la cour et limmeuble.

Ils passèrent la journée sous laverse, écoutant des poèmes que Capucine récitait sans fin. Ils partageaient un grand café brûlant, se réchauffaient au creux des auvents, riaient comme des enfants.

Il finit par lembrasser, lui proposa de venir à Lyon et de lépouser. Elle sassombrit, récita quelques vers mélancoliques :

Cest la chanson de la dernière rencontre.
Je regarde la maison endormie

Capucine, pourquoi dis-tu ça ? Je suis sérieux ! Épouse-moi

Viens, on rentre.

Chez elle, il téléphona à Auguste, prétendant soigner encore ses contusions. Peu importe il voulait être avec elle.

En t-shirt, elle joua une marche sur le piano ; puis, de nouveau, la chasse au cafard mobilisa toute la maisonnée ; puis, enfin, la nuit

Assis tous deux à la fenêtre, ils regardaient la pluie tomber ; elle murmura encore des vers tristes.

Les sons se taisent à cause de la séparation de toi.

Tu viendras avec moi, compris ? Pas de séparation ! Dès demain, jannonce à tout le monde que je pars avec une fiancée !

Mais le matin

On le réclama au téléphone. Le voisin tambourinait cétait pour lui.

Auguste nétait pas furieux mais abattu.

On ouvre une enquête sur toi, Antoine. Détournement, corruption Cela peut te valoir vingt ans. Sauf si tu épouses Claire. Alors, je bougerai ciel et terre.

Antoine releva la tête, fracassé.

Je ne peux pas. Jaime une autre.

Une autre cest la vie dun envoyé, les petites histoires Oublie. Sinon, je te laisse te débrouiller.

Les heures suivantes furent terribles ; un inspecteur le harcela de questions, menaça de poursuites. La peur lui glaçait le sang.

Auguste finit par lui remettre un billet de train, départ immédiat.

Dans le haut-parleur de la gare, un violon pleurait. Antoine séloigna, se cacha derrière les bâtiments, frappa du poing sur le mur et pleura pour la première fois en adulte.

***

Antoine comprit vite que les vieilles dames sur le banc pouvaient être ses alliées.

Capucine ? Les deux grand-mères se concertèrent. Celle qui est morte ce printemps ? Celle dont le fils est venu en Renault Espace ?

Antoine sentit son cœur lâcher. Cest ce quil redoutait : quelle nait pas attendu.

Mais non, tu confonds ! Il a parlé de lentrée de droite. Cest Amélie qui est morte, pas Capucine.

Il reprit son errance. Pas de sorbiers, tout se brouilla dans sa tête Sur le boulevard, il crut reconnaître sa silhouette : même foulard bleu, même démarche.

Capucine ! voulut-il crier, mais sa voix se brisa. Capucine !

La jeune femme ne se retourna pas. Il la suivit, la toucha :

Capucine !

Elle se retourna, ressemblante mais différente.

Excusez-moi, je me suis trompé.

Ça arrive, ne vous inquiétez pas. Je mappelle vraiment Capucine, et sa voix semblait familière…

Qui cherchait-il vraiment ? Une femme de son âge, ou une jeunesse disparue ?

Ce soir-là encore, il se coucha las, le cœur lourd.

Le lendemain serait le dernier. A-t-il encore la force de continuer ?

Il dormit presque jusquà midi. Le café lui effrayait le cœur, il ne parvint quà avaler un thé Appela un taxi, nayant plus le courage daffronter les pavés parisiens à pied.

Devant la cour, il vit de lautre côté un magasin dinstruments de musique. Il y entra.

Puis-je vous aider ? demanda la jeune vendeuse, le nez mutin.

Montrez-moi ce violon

Vous voulez lessayer ?

Oh non, je ne sais pas jouer. Mais autrefois, jai connu ici une violoniste virtuose. Capucine

Capucine ? Capucine Moreau ?

Peut-être Elle vivait ici ?

Oui, ils habitent là-bas. Elle est mariée, a un garçon de huit ans.

Quel âge ?

Quarante ans, je dirais.

Puis-je masseoir ? demanda Antoine, blême. Elle lui offrit un fauteuil. Il se releva péniblement, sortit, marmonnant : « Encore raté »

Dehors, il aperçut derrière une cour les peupliers quil avait connus. Il entra.

Un vieux couple promenait leur chien.

Bonjour ! Je cherche une femme denviron soixante ans, Capucine, violoniste autrefois. Vous la connaissez ?

Le couple échangea un coup dœil.

Mais bien sûr, cest Choupinette, la fille de Marthe Entrez, vous allez tomber. Allons-y, on sassied.

Ils désignèrent la première montée, la fenêtre du deuxième.

Il y avait un sorbier ici, non ?

Oui, il a été abattu pour les travaux. Capucine a vécu ici, est tombée enceinte, a fait des ménages dans limmeuble. Puis des étudiantes ont loué la deuxième chambre Et puis, elle a élevé sa fille, qui est maintenant célèbre.

Et maintenant ?

Elle a déménagé. Mais sa fille est restée. Allez lui demander.

Antoine grimpa lescalier, sonna à la première porte sur la droite.

Cest pour qui ? demanda une voix dhomme.

Il balbutia, lémotion le submergea :

Je Je cherche Capucine. Votre belle-mère, peut-être ?

On ouvrit. Le mari, jeune médecin, laida jusquau salon.

Capucine entra, la même que la veille dans la rue, le même regard. Le fils, Sacha, apparut, puis repartit. On lui injecta un calmant.

Racontez-moi, Capucine. Votre mère allait comment ?

Ils parlèrent, longtemps. Il demanda, la voix tremblante :

Capucine Vous êtes de quelle année ? Vous êtes ma fille ?

Elle sourit, toucha son bras :

Oui, juillet 1981. Et je suis votre fille

Les larmes dAntoine coulaient. Il navait jamais su.

Ils burent le thé en silence.

Jaurais voulu savoir Et votre mère, alors ?

Elle dit toujours que cétait le destin. Elle voulait un enfant. Mais je sais quelle vous a attendu toute sa vie. Elle pressent que vous alliez revenir. Mais si on lappelait ? Elle doit vous attendre.

Non Laissez-moi aller la voir moi-même.

Le gendre accepta de conduire Antoine, à condition de le déposer ensuite à lhôpital.

Ils traversèrent Paris, laissa Antoine devant une barre moderne.

Une minute, je préfère y aller seul.

En montant, il sentit ses jambes de coton, son âge sur les épaules.

Il sonna.

La porte souvrit sans question. Elle navait pas changé, juste affinée. Deux jours ensemble, une vie entière partagée.

Ils se dévisagèrent. Elle avança dun pas, sans mot dire. Il entra, hésita, puis tomba à genoux devant elle.

Elle se jeta à son tour, le serrant. Ils parlaient fébrilement, phrases entremêlées :

Pardonne-moi, Capucine, pardonne-moi

Relève-toi, Antoine, tu ne peux pas rester là Tu es fatigué ? Prends soin de toi

Ils restèrent enlacés, la porte ouverte, les voisins passant sans les voir.

Jai trouvé ! Comment ai-je pu attendre si longtemps ? Je ne savais pas quon avait une fille

Je savais que tu reviendrais Je tattendais.

Je suis idiot Je tai perdue Tu devrais men vouloir

Je ne ten veux pas Je tai toujours attendu

Il sortit soudain son téléphone : Ton gendre est médecin, il ma accompagné, il est en bas.

Déjà là ? dit-elle.

Il la conduisit en voiture à lhôpital. Sur la banquette arrière, ils se tinrent main dans la main.

Je ne veux pas dhôpital, Capucine. Je viens tout juste de te retrouver.

Je resterai, Antoine. Je serai là. Naie plus peur.

Des larmes de soulagement coulaient, trop dannées perdues. Il aurait pu venir plus tôt, mais il avait attendu, attendu.

Tu pleures ? Ne pleure plus. Tout va bien, maintenant. On sera ensemble.

Et pour le rassurer, elle disait encore des poèmes :

« Je rêve du futur en silence et je prévois notre deuxième rencontre, inévitable, avec toi »

Dans Paris, la voiture filait vers lhôpital, pour permettre à deux êtres de retrouver leur amour, de le vivre enfin.

Il nétait pas arrivé trop tard. Il avait eu le temps.

***Sur le parking mouillé de lhôpital, sous le halo pâle des lampadaires, Capucine prit la main dAntoine et la serra très fort, comme sils allaient traverser une rue trop large. Ils restèrent ainsi, à labri derrière la portière, tandis que la nuit éclaircissait les murs et le ciel de la capitale, baigné de reflets indécis, des lueurs que seul Paris sait distiller.

Au moment de franchir la porte, Antoine sarrêta net.

Capucine, tu crois quon peut recommencer ? Que tout nest pas trop tard ?

Sa voix tremblait, mais lespoir vibrait dans cet infime interstice, ce dernier souffle après la tempête.

Elle lui fit un sourire ce sourire timide dautrefois, celui dont il avait cru avoir tout oublié. Elle effleura sa joue, égarant une larme sur la paume ridée de lhomme.

Même les violons brisés recollent. Et parfois, ils jouent plus juste, Antoine.

On les guida dans les couloirs, lui posant questions, perfusions, papiers à signer. Toujours, Capucine restait, sasseyant près du lit, refusant de décrocher sa main. Sacha arriva, tenant un dessin à la main, timide, curieux de ce grand-père soudain tombé du ciel Antoine le prit contre lui, et le cœur du vieil homme se fendit, non de chagrin cette fois, mais dune joie quil croyait à jamais perdue.

Capucine raconta, la nuit venue, à voix basse, leurs souvenirs mêlés, les matins pluvieux, la musique, la fuite, la solitude, et les rêves qu’elle avait bercés seule. Antoine, faiblement, fit une promesse solennelle : plus jamais il ne fuirait Paris, ni lamour, ni la musique, ni leur fille.

Lorsque Capucine sassoupit à son chevet, la tête posée près de sa main, Antoine observa la neige reprendre sur les toits de la ville, voilant un instant les lampadaires et les souvenirs douloureux.

Peu à peu, tout devint paisible. La peur séloigna la vie recommençait, fragile, mais offerte telle une ultime grâce. Antoine sentit une chaleur nouvelle courir sous ses doigts, un fil invisible mais solide, celui qui relie, dans le plus ordinaire des hôpitaux, lamour retrouvé et tout ce qui na jamais pu savouer.

Il savait désormais que Capucine nétait pas seulement celle quil avait cherchée inutilement dans les couloirs et les années perdues mais la certitude silencieuse dun accord parfait entre deux destinées enfin réunies.

Derrière les vitres, le printemps perçait déjà, timide ; sur le bureau, la petite main dun enfant traçait, maladroite, deux silhouettes qui se tenaient par la main sous la pluie.

Antoine ferma les yeux, et pour la première fois depuis longtemps, il neut plus peur de demain : il savait que la musique continuerait.

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