Je cherche une femme qui sappelle Amandine.
En franchissant une voûte basse, il pénètre dans une cour en puits où samoncellent de la neige fondue et des flaques. Il sagit déjà de la quatrième cour. Une aire de jeux, des balançoires, des garçons qui font glisser un palet sur le goudron mouillé. Leau éclabousse, mais peu leur importe, emmitouflés dans leurs manteaux.
Il reste sous la voûte, scrutant lensemble de la cour. Il espère que la mémoire va accrocher un détail, un parfum, qui ramènera à la surface un souvenir de ce passé désormais lointain. Mais ici, tout semble différent de ce qui peuplait autrefois ses profondeurs. Evidemment tant dannées se sont écoulées. Au temps jadis, il ny avait que des cordes à linge tendues, des appentis sous les fenêtres, des bosquets et quelques bancs.
Aujourdhui
Tout peut changer en tant dannées. Plutôt, tout doit changer, songe-t-il.
Personne ne remarque le vieil homme distingué sous sa casquette à revers de laine. Autour de ces quatre immeubles, beaucoup louent des appartements. Paris
Il doit se rendre dans limmeuble sur la droite, juste après la voûte. Ça, il en est certain. Il se souvient du deuxième étage, et que le bâtiment en compte trois. Appartement tout au fond, deuxième porte à droite, dans langle. Sur le chambranle, divers boutons de sonnette colorés, chacun marqué du nom de ses habitants.
Il garde en tête chaque recoin, chaque ride du rideau, la poignée tordue à la fenêtre, le vert du vieux bouilloire, le grincement des lattes, le cafard quils avaient mis deux jours à attraper… Mais le numéro, il ne sen souvient plus. Il ne sait plus non plus le numéro de la rue, seulement quelle traverse de longues cours identiques de véritables couloirs, typiques du XIᵉ, tous en enfilade. Il peine même à retrouver le bon immeuble : mêmes façades, mêmes architectes, vraisemblablement.
Alors il erre de cour en cour
Immeuble de droite, deuxième entrée, pardon, deuxième escalier comme on dit ici, deuxième étage, porte au fond La quarante-troisième? Ou
Si lentrée a un interphone, il tape «43».
Bonjour, je recherche Amandine. Pourriez-vous maider?
On le coupe parfois, on lui répond quaucune Amandine nhabite là, ou bien même quil doit se tromper. Il doit oser relancer :
Pardon de vous déranger, cest très important. Mais dans les années 80, avez-vous connu une Amandine dans votre logement ? Jen ai vraiment besoin
À la troisième cour, il sort son carnet : «16 personne, 24 non plus, 32A ne savent pas, viennent dacheter».
Il y a tant de cours à revoir, tant dentrées où lon na pas répondu, tant détages à gravir encore.
Il monte des escaliers larges, la pierre usée sous ses semelles. De hautes fenêtres, un parfum de chats dans la cage descalier. Il se souvient de cette odeur elle existait déjà, jadis.
Bonjour ! il sincline poliment.
Une vieille femme en manteau gris, un cabas à la main, croise son chemin.
Bonjour, vous cherchez quelquun? senquiert-elle.
Je monte au deuxième. Je recherche une femme, Amandine, autour de soixante ans Vous ne la connaîtriez pas?
Dans quel logement?
Langle, à droite. Mais cétait il y a longtemps, quand cétait encore des appartements collectifs Je ne me rappelle plus bien le numéro, ni limmeuble
Non, là ce sont les Leroux, avec leurs deux enfants. Non, pas dAmandine ici, je nai jamais entendu parler delle. Je vis là depuis toujours.
Merci il baisse la tête, repartant sur les marches polies.
La femme le suit.
Comment sappelait-elle en vrai ?
Si je men souvenais, jaurais déjà trouvé grâce à lannuaire. Mais non Impossible
Et qui était-elle, si ce nest pas indiscret? dit-elle en sattardant.
Il hésite, cherchant ses mots
Elle Elle, cest tout ce qui me reste, je crois.
Lombre de la peine dans son regard fait trembler la vieille dame; elle ninsiste pas. Elle a compris quil cherche quelquun qui compte énormément.
Il avance vers la cour suivante. Ses chaussures détrempées, il sonne, il frappe, il tombe parfois sur des réponses sèches, parfois sur des conversations décousues Et ensuite, il passe au suivant, et encore un autre.
Le soir, il rentre à son hôtel, épuisé. Il seffondre sur le lit sans même quitter sa veste, ferme les yeux. Jambes lourdes, respiration coûteuse, la tête qui bourdonne. Pourtant, au matin, il repart il continue de chercher.
*
Lautomne est pluvieuse, la ville de Paris se pare dun manteau dor trempé sous la pluie. Les marchés sinstallent à chaque coin de rue, étals et petites mains vendent tout ce quils peuvent.
Lui, à cette époque, accompagne son futur beau-père à un congrès sur la modernisation des politiques de lhabitat social ils viennent de Lyon. Un rendez-vous décisif pour Monsieur Martin, qui brigue une promotion à Paris. Le jeune Étienne Dubois, lui, ne sattend à rien, même sil est déjà devenu, à la faveur du hasard, le bras droit du secrétaire départemental. Il ne rêve pas encore tout haut, il travaille.
Une usine sort de terre dans le département dont il a la charge, il sy consacre corps et âme, sans bien comprendre la responsabilité qui pèse sur lui. Tout semble possible, la vie aussi peut tourner où bon lui semble.
À Paris, il traverse la ville, bon pied bon œil. Martin le charge de courses nécessaires à sa délégation. À la station Bastille, Étienne entend soudain une mélodie sélever, douce, poignante. Il séloigne de la sortie, pour sapprocher du son.
Une jeune fille en béret bleu, une écharpe légère, joue du violon devant le mur gris, ruisselant. Sa silhouette dans un manteau à carreaux, des bottines courtes, ses jambes fines, de ballerine. Un étui ouvert au sol, quelques pièces jetées à la volée.
Il sarrête, fasciné. La scène a quelque chose dinexplicable: la tension de la musique, le bleu léger de son écharpe, la chevelure bouclée, le mur souillé, ses mains rouges de froid. On devine quelle a froid, mais ce froid semble nourrir sa passion.
Autour, les chalands passent, achètent, marchandent, jettent une pièce, mais personne ne sattarde. Sauf lui.
Elle termine le morceau, cale le violon sous son bras, frictionne ses mains rougies. Puis, prenant son instrument, elle ferme les yeux et commence à jouer un nouveau morceau, tragique, sublime, lâchant tout ce quelle a dans cette musique. Lespace semble vibrer avec elle.
Étienne sombre dans cette musique quand
Un adolescent maladroit attire lattention, sagenouille, puis repart en courant létui sous le bras.
Il vole! Rattrapez-le ! hurle une marchande.
La violoniste ne sarrête pas, elle joue, intensément, les yeux fermés.
Étienne file, traversant les marches deux à deux, sans lâcher de vue le gamin. Il crie:
Au voleur!
Un homme corpulent lui barre laccès, le garçon lâche létui, traverse en courant un carrefour, tandis que les voitures klaxonnent.
Étienne sarrête, remercie le passant, rassemble la petite monnaie répandue au sol, rend létui abîmé. Quand la violoniste remonte, il lui tend:
Tenez, tout ce que jai trouvé Il a abîmé létui, désolé
Ce nest pas grave Il était déjà cassé, létui, il casse souvent Merci davoir aidé.
Il la sent triste, plus que ce vol nautoriserait. Il voudrait parler, mais elle se détourne.
Cela arrive souvent? Essaye-t-il, dans un sourire.
Parfois, répond-elle, indifférente, séloignant sur le boulevard.
Il voudrait aller dans une autre direction, mais ses pieds la suivent. Elle ralentit, sarrête sur un pont, contemple leau. Le vent emporte son écharpe bleue.
À ce moment, Étienne comprend: elle sapprête à jeter son violon à leau. Il la rejoint en courant.
Non, Mademoiselle! Ne faites pas ça, je vous en prie!
Ils se disputent létui au-dessus du parapet.
Pourquoi?
Jai honte Je ne devrais pas jouer ici, javais promis…
À qui?
À ma maman Elle est morte il y a deux mois. Je jouais pour elle, rien que pour elle. Aujourdhui, je nai plus personne, ni musique, ni vie.
Mais votre âme a appelé la musique, sinon vous ne seriez pas venue… Nest-ce pas?
Cest la faim, pas lâme. Je nai plus rien, plus un sou.
Mais ça, on peut y remédier! tenez tenez…, fouillant son portefeuille.
Elle le toise :
Vous croyez vraiment que je vais accepter ? Arrêtez de me suivre, sil vous plaît
Elle presse le pas.
Pardon ! Je ne suis quun imbécile, oui Mais, venez demain au même passage, je vous en prie!
Le lendemain, il narrive que tard à Bastille: elle ny est pas. Ni le matin suivant, selon les commerçants.
Mais il la retrouve enfin, laprès-midi, jouant comme à son habitude. Les marchands lui prêtent un tabouret. Il sassoit devant elle, écoute. Deux heures durant. Lorsquelle termine, il savance, dépose des billets.
Mais cest trop, retirez-les! On va nous voir…
Je donne ce que je veux…
Elle reprend largent, lescamote. Deux hommes approchent. Les regards quils jettent ne promettent rien de bon.
Combien pour le droit de jouer? siffle un costaud.
Il paiera pour vous, votre galant!
La tension monte, bagarre. Étienne se défend, mais ils sont trop nombreux. Pendant quon le roue de coups, la jeune femme alerte la police. On les sépare.
Tâché, il la croise ensuite, elle sinquiète :
À lhôpital?
Non, tout va bien.
Venez chez moi, je moccuperai de vous.
Dans une chambre modeste, deux petites pièces réunies, photos encadrées, piano sous une nappe, éléphants de porcelaine, des livres. Portrait dune femme jeune, auréolée de fleurs: la maman. Lodeur de soupe, de linge.
Elle lutte contre les cafards armée dune pantoufle, rit. Il laide à repriser, à raconter, à boire du thé. Elle a quitté le conservatoire, abandonne sa vocation pour joindre les deux bouts. «Ça ne se fait plus, les musiciens, il faut aller au marché…» Sa gaieté perce pourtant. Ils se revoient, se promènent sous la pluie, boivent un café brûlant. La ville est à eux.
Il laime, il la lui dit, il la supplie de repartir avec lui à Lyon. Elle récite des vers dApollinaire ou dAragon, parle dune dernière rencontre, promet que rien nest fini
La nuit les unit.
Mais à laube, son mentor lappelle: un procès, des scandales, la corruption politique, un départ précipité à organiser. Ce ne sont que pièces, minutes, signatures. Étienne cède au chantage: il quitte tout Amandine, leur rêve.
***
Des années après, É tienne se voit vieilli, usé, malade dun infarctus à la mort de sa femme, quil na jamais su aimer. Ils nont pas eu denfant. Leur maison respire le luxe glacé: toiles dorées, cristal, un piano Steinway surmonté dune urne, jamais ouvert.
Il repense à tout, regrettant, cherchant Amandine dans chaque recoin du passé. Peut-être la reverra-t-il, peut-être pas…
Il questionne les voisines sur les bancs.
Amandine? Une voisine lève les yeux, Ce nest pas elle qui est morte ce printemps? Son fils est venu avec une grande voiture…
Une autre réplique: Non, tu confonds, cétait Amélie, Amandine nest pas morte, elle vivait de ce côté…
Il soupire, passe dun immeuble à lautre, épuisé, hésitant parfois devant une fenêtre aperçue, quelque détail ancien.
Au hasard, il entre dans un magasin dinstruments de musique.
Vous désirez? demande la jeune vendeuse.
Oui, montrez-moi ce violon
Vous en jouiez?
Non Je connaissais une femme qui, elle, jouait magnifiquement. Elle vivait dans ces immeubles, Amandine…
Amandine Chalon? demande la vendeuse, soudain attentive.
Peut-être où habite-t-elle?
Juste là, je crois, mais elle a une famille maintenant, un petit garçon, elle doit avoir un peu plus de trente ans…
Il sassoit, le souffle coupé. Il cherche une femme de soixante ans, et tout se brouille.
Sous un groupe de vieux peupliers, il rencontre un couple de retraités.
Amandine, la violoniste, la fille à Marie Oui, elle habitait là, juste à langle, deuxième étage. Sa mère est morte jeune, elle est restée, enceinte, à vivre ici. Elle prenait des locataires, donnait des cours de violon, et puis sa fille aujourdhui elle est célèbre.
Savez-vous où elle vit?
Dans le même immeuble, avec sa famille. Grimpez, la grande fenêtre à droite, et demandez-lui…
Il sonne.
Oui? répond une voix dhomme à linterphone.
Jaimerais voir Mme Chalon Je cherche sa mère, Amandine.
On lui ouvre. Il grimpe lentement, soutenu par le mari, médecin. On le soigne, on le questionne.
Une petite tête apparaît: Comment tu tappelles, champion?
Louis! Et mon papa cest Paul, ma maman cest Amandine Étienne.
Il devine tout.
Amandine entre. Elle ressemble tellement à celle dhier, à la sienne dautrefois. Il vacille.
Vous êtes mon père, nest-ce pas?
Il fond en larmes. Dans la cuisine claire, ils boivent du thé, évoquent les années difficiles. Elle raconte: la mère sest battue grâce à la naissance de sa fille, elle attendait quil revienne, elle croyait
On va lappeler! dit la fille, ravie.
Non, je veux la voir, moi-même, cest important.
Le gendre accepte de le conduire, sous condition : direction hôpital après.
Devant une résidence neuve, il avance lentement, sonne au 36, étage cinq, porte 118.
Cest elle: cheveux argentés, visage émacié. À travers tout ce temps lamour na pas fléchi.
Amandine, je
Il seffondre à ses pieds. Elle tombe à genoux aussi, lenlace. Ils pleurent ensemble, parlant tous les deux à la fois, émus, maladroits, heureux.
Je suis là, Sacha. Tu as tenu ta promesse. Jai attendu toute ma vie.
Rapidement, le médecin les emmène vers lhôpital. Dans la voiture, ils se tiennent la main.
Je ne veux pas, je viens de te retrouver
Je reste près de toi, maintenant, toujours.
Tout va bien. Plus jamais nous ne nous perdrons.
Pour rassurer, elle récite à voix basse :
« Je devine la deuxième rencontre,
Inévitable, je le sais
et dans le soir si bleu,
je rêve en secret à notre avenir. »
La voiture file sur le périphérique, Paris crépite. Étienne na plus rien à craindre: il a trouvé celle quil a toujours aimé, et son âme demeure enfin apaisée.
Il est arrivé à temps, pour son propre bonheur
***Ils roulent en silence, les doigts tissés maladroitement, rattrapant dans leur étreinte tous les printemps perdus.
Arrivés devant lhôpital, Étienne faillit protester mais Amandine pose sur lui un regard tendre, apaisant. La brume du soir ruisselle sur la vitre, tamise les lampadaires dor pâle, enveloppant le monde dun calme soudain. Ils avancent doucement, chacun mesurant le poids de linstant, ses promesses retenues.
Dans la chambre blanche, tandis quon ajuste les perfusions, elle tire une chaise auprès du lit et, sans un mot, sort de son vieux sac un violon très usé, à la table dhôpital. Les larmes silencieuses dÉtienne ne sont pas de douleur cette fois. Alors, à peine deux notes tremblées sélèvent dans lair tiède. Elle joue, maladroitement dabord, puis la mélodie gonfle, réchauffe la lumière, trousse la tristesse.
Elle ne quitte pas sa main. Dans le couloir, les pas résonnent, la routine rugit, mais près deux, le temps sarrête. Il ferme les yeux, bercé tout entier par la musique leur jeunesse, leur secret, le Paris dautrefois qui fuse, irréductible et simple, comme une délivrance.
Amandine, les cheveux gris mêlés aux larmes, lui murmure doucement: Cette fois, je ne te laisserai plus partir. Je te jouerai tout ce que tu as manqué, note après note.
Le cœur dÉtienne bat lentement, mais avec une joie inconnue.
Dehors, la nuit sinstalle et, par la fenêtre, entre les rideaux baissés, on distingue le halo des réverbères et leffervescence timide de la vie. Au loin, un petit garçon court derrière une balle sous la pluie, la ville respire et se prolonge dune génération à lautre, comme un violon qui ne sarrête jamais.
Et dans la chambre baignée de musique, Étienne sent que rien dans ce monde nefface les retrouvailles: ni le temps, ni la peur, ni les errances, rien. Il serre plus fort la main dAmandine.
Alors, dans la nuit étoilée de Paris, le chant dun vieux violon se mêle au souffle des vies retrouvées, et annonce le miracle dun nouveau matin.