Il me faut une femme qui na pas plus de quarante-deux ans. Cest le plafond. Et encore, il faut quelle ait lair den avoir trente-cinq tout au plus. À cinquante ans, ça nest déjà plus pareil, Paul. Moi, je veux de la vitalité, de lénergie, pas une contemporaine du même millésime.
Je ne prétends pas être un Alain Delon, mais dans ma tête, jai vingt-huit ans. Dailleurs, tu sais bien, un homme, plus il vieillit, plus il prend de la valeur. Mais une femme enfin, tu mas compris.
Avec ma copine Clémence, on était à la table voisine, spectatrices impromptues de sa tirade théâtrale. On avait filé dans ce petit bistrot après la séance à la salle, discutant de cette nouvelle diète miracle, quand son monologue venait sans gêne entremêler nos mots.
Tas entendu ? glissa Clémence en réprimant un rire. Il se vend cher, ce monsieur. Ce serait plutôt les soldes depuis longtemps.
Chut, rigolai-je. Écoutons la suite, cest du grand spectacle.
Pendant ce temps, le protagoniste poursuivait, imbu de lui-même :
Tu vois, moi, je mange rien de la veille, jamais ! Je suis inflexible. Une femme doit cuisiner tous les jours du frais. Quand je vis seul, je me fais bien des raviolis, je suis pas un seigneur. Mais une relation sérieuse, ça veut dire : pot-au-feu, poulet rôti, tarte maison. Et mince, surtout ! Il me faut le contraste : moi, respectable ; elle, menue.
Et les enfants ? demanda doucement son pote, sceptique en détaillant lampleur de son « respect».
Jai pas besoin dhéritiers, jai déjà tout ce quil faut ! Ce quil me faut, cest une compagne pour lâme et le corps. Active, qui aime la forêt, la mer, la montagne ou au moins qui accepte de faire un tour chez mes parents à la campagne.
Jai failli métouffer avec mon jus dabricot. La montagne ? Il ne devait pas aller plus loin que la boulangerie à côté.
Clémence, pari quil vient maborder ? ai-je chuchoté, malicieuse.
Tu plaisantes ? Tas quarante-sept ans, Véro !
Chut Cest pour lexpérience sociologique, je veux vérifier le degré dillusion masculine.
Le contact se fit sans difficulté. On a échangé nos numéros, et le soir-même, la conversation fusait comme si on se connaissait depuis un siècle.
En ligne, il se faisait appeler « Chasseur48 ».
Sur la photo de profil, son ventre rentré, un SUV en arrière-plan, regard assuré. Photo prise au moins dix ans plus tôt.
Quelques jours après, Jean-Luc a proposé un rendez-vous.
Il est arrivé endimanché, costume repassé sur le ventre qui menaçait les boutons de la veste.
Véronique, tes vraiment sublime ce soir, sourit-il, dévoilant une dentition fatiguée.
Merci, Jean-Luc. Toi aussi tu as de lallure, répondis-je, humblement.
On sest vus quelques fois.
Pour moi, cétait du théâtre pur. Jécoutais, fascinée, les récits de son « empire commercial » (un kiosque au marché), comment il « a failli acheter » une nouvelle voiture (mais linvestissement na pas été validé), et à quel point le foyer compte pour un homme.
En balade au Jardin du Luxembourg, il haletait après cent mètres, jurant que cétait une technique de respiration spécifique.
Le grand moment arriva.
Jean-Luc, tout en velours après le dîner et nourri de mes compliments, sentit que cétait lheure de franchir une étape.
Véronique, dit-il en attrapant ma main, tu es parfaite : mince, bonne maîtresse de maison, jeune Enfin, faut que je tavoue Jai pas quarante-huit ans.
Ah bon ? Vraiment ? Combien alors ?
Cinquante-cinq, confia-t-il, le regard tendu. Mais franchement, je fais pas mon âge, tu trouves pas ?
Sûrement, Jean-Luc ! Tu fais au grand maximum cinquante-quatre ! Moi, jaime les hommes avec de lexpérience, cest la sagesse de la vie.
Ses joues séclairèrent.
Excellent ! Javais peur, tu sais. Je suis sérieux : pas de femmes au-dessus de quarante-deux ! Pas assez dénergie. Mais toi tu es un vrai brasier.
Merci, mon cher, dis-je en passant tendrement la main sur sa calvitie. Dailleurs, jai aussi un petit secret
À propos de quoi ? Des enfants ? Des dettes ?
Non, de mon âge.
Jean-Luc se raidit.
Comment ça ? Tu nas pas euh, quarante ?
Presque.
Trente-huit ? proposa-t-il plein despoir.
Je sortis mon passeport. Ouvre, tu verras.
Il prit le document, les doigts tremblants, le consulta longuement en murmurant des calculs silencieux.
Année 1975
Cinquante balbutia-t-il, blême. Tu as cinquante ans ?
Exactement, Jean-Luc. Jai fêté ça il y a deux mois.
Il laissa tomber le passeport, les yeux comme sil venait de voir une sorcière.
Mais Tu as lair
Dune femme qui prend soin delle, pas qui engloutit des éclairs au chocolat.
Mais cest de la triche ! sécria-t-il. Jai précisé : pas plus de quarante-deux ans, cest mon principe ! Je peux pas dune femme de mon âge.
Ah, mais nous ne sommes pas jumeaux, dailleurs. Tu ne tes pas plaint jusque-là, nest-ce pas ? Jai de la poussière sur moi ?
Jean-Luc rougit jusquaux oreilles.
Non mais le chiffre Cinquante ans. Cest presque la retraite.
La vieillesse, Jean-Luc, cest quand ton cerveau refuse la réalité, répondis-je en me levant. Moi, je suis dans la pleine floraison. Et tu sais quoi, jai compris quelque chose aussi.
Quoi donc ? bredouilla-t-il de ses yeux délavés.
Que, moi aussi, à cinquante ans, je mérite un homme. Pas un pack de complexes, de bide et détaleur de marché. Mon feu, tu tiendrais pas. Tu fondrais au premier essai.
Je récupérai mon passeport et filai vers la sortie.
Véro ! héla-t-il. Attends Et nous, alors ?
Nous ? Je me retourne. Selon ta logique, on est du même cru, non ? Mais tu veux de la jeunesse. Va, tu trouveras peut-être une femme qui voit flou.
En redescendant, jinspirai à fond lair parisien.
Clémence mattendait en bas, moteur de sa vieille Clio allumé.
Alors ? demanda-t-elle dès que je minstallai à côté. Il sest enfin dévoilé ?
Oh oui, et surtout quand jai sorti le passeport. Tu aurais vu sa tête Comme sil découvrait que la Terre est ronde.
Et alors, la chute ?
Il va continuer de courir après la jeunesse, et souffrir. Mais nous, ce soir, on fête la vraie vie ! Jai un rendez-vous avec un homme normal, il a quarante-cinq ans, et il se moque pas mal de ce quil y a écrit sur mes papiers.
Jean-Luc, lui, hante encore le site de rencontres. Il a changé sa fiche « Cherche femme maximum 40 ans. Honnête. » Photo inchangée : son visage dix ans plus jeune.
Pourquoi certains hommes craignent-ils tant leurs contemporaines ? Et, franchement, doit-on vraiment mentir sur son âge pour se donner une chance ? Ou faut-il jouer carte sur table dès le début ?