J’avais huit ans lorsque ma mère a quitté la maison : elle est partie jusqu’au coin de la rue, a pri…

Javais huit ans quand ma mère a quitté la maison. Elle est partie jusquau bout de la rue, a appelé un taxi et nest jamais revenue. Mon frère avait cinq ans.

Depuis, tout a changé dans notre appartement parisien. Papa sest mis à faire des choses quil navait jamais faites : se lever tôt pour préparer le petit-déjeuner, apprendre à laver le linge, repasser les chemises, nous coiffer maladroitement avant lécole. Je le voyais mesurer le riz de travers, brûler les plats, oublier de séparer le blanc et les couleurs. Pourtant, il veillait toujours à ce que rien ne nous manque. Il rentrait du travail exténué, sinstallait à table pour vérifier nos devoirs, signer nos cahiers, préparer les goûters pour le lendemain.

Ma mère nest jamais revenue nous voir. Papa na jamais ramené une autre femme à la maison. Jamais il na présenté quelquun comme sa compagne. On savait quil sortait parfois, quil rentrait tard de temps en temps, mais sa vie personnelle ne franchissait jamais la porte de chez nous. À la maison, il ny avait que moi et mon frère. Je ne lai jamais entendu dire quil était retombé amoureux. Sa routine consistait à travailler, rentrer, cuisiner, laver, se coucher, puis recommencer le lendemain.

Le week-end, il nous emmenait au parc Monceau, au bord de la Seine ou dans des centres commerciaux parfois juste pour admirer les vitrines. Il a appris à tresser nos cheveux, à recoudre les boutons, à préparer nos déjeuners. Pour les fêtes scolaires, quand il fallait des costumes, il les fabriquait avec du carton et de vieux tissus. Jamais il ne se plaignait. Jamais il ne disait : « Ce nest pas mon rôle. »

Il y a un an, papa est parti rejoindre Dieu. Cest arrivé soudainement, sans le temps de dire au revoir. En rangeant ses affaires, jai trouvé danciens carnets où il listait les dépenses du foyer, notait les dates importantes, écrivait des phrases comme « payer la cantine », « acheter des chaussures », « emmener la petite chez le médecin ». Je nai pas trouvé de lettres damour, ni de photos avec une autre femme, aucun signe dune vie amoureuse. Juste les traces dun homme qui a vécu pour ses enfants.

Depuis quil nest plus là, une question me hante : était-il heureux ? Ma mère est partie pour chercher son bonheur. Papa est resté, renonçant peut-être au sien. Jamais il na refait sa vie. Jamais il na eu un autre foyer, une autre famille. Jamais il na été la priorité de quelquun sauf pour nous.

Aujourdhui, je réalise à quel point jai eu un père exceptionnel. Mais je comprends aussi quil était un homme qui est resté seul, pour que nous ne le soyons pas. Et cela me bouleverse, car maintenant quil est parti, je me demande sil a jamais reçu lamour quil méritait.

Rating
( 1 assessment, average 5 from 5 )
Like this post? Please share to your friends: