J’avais cinq ou six ans, pas encore à l’école, au début des années 90, lorsque deux retraités Madame Geneviève et Monsieur Lucien sont venus sinstaller dans notre village, quittant la ville pour une autre vie. Ils ont acheté la petite maison de lautre côté de la rue, basse, avec seulement deux fenêtres donnant sur la rue, mais un immense potager dont ils refusaient, à cause de leur âge, de soccuper. Chaque jour, ils partaient en promenade : parfois en forêt, parfois au bord de la rivière, et seulement rarement faisaient le trajet jusquau bourg pour faire les courses. Leur vie était discrète et paisible. Ils ne venaient jamais chez nous sans raison, si ce nest deux fois par semaine pour acheter du lait. À cette époque, notre famille vivait modestement avec pas mal danimaux, et souvent, Madame Geneviève me glissait discrètement de petits cadeaux un carré de chocolat, un cahier décolier, ou même une petite pièce de deux francs. Les vieux navaient jamais eu denfants.
Après environ trois ans passés au village, un soir dhiver, alors que nous venions déteindre la télévision pour aller nous coucher, on a doucement frappé à la fenêtre. Madame Geneviève est entrée, la voix basse : Lucien est parti. Il est mort.
Nous lavons aidée du mieux que nous pouvions pour les obsèques.
La perte de Lucien a brisé Madame Geneviève. Elle est tombée malade, ne sortait presque plus. Nous avons commencé à lui rendre visite tous les jours, et à chaque fois, elle nous racontait ses cinquante-deux ans de vie commune avec Monsieur Lucien, leur travail difficile à lusine, puis la décision de tout quitter à la retraite pour léguer leur appartement à une nièce, et venir vivre ici, à la campagne, parmi les arbres, le silence, le ciel pur.
Avec le printemps, Madame Geneviève sest peu à peu habituée à vivre seule. Puis, un jour, elle ma invité chez elle, et, dans une boîte, elle ma montré une petite boule de poils grise : un chiot. Je nai jamais été très attiré par les chiens, mais, à la seconde où jai croisé le regard de ce chiot, jai senti mon cœur chavirer : coup de foudre absolu.
Encore aujourdhui, je me souviens avoir caressé du bout du doigt le duvet de ce petit chien, assis par terre, et Madame Geneviève qui, pour la première fois depuis si longtemps, esquissait, en me regardant moi, puis le chiot, un sourire timide et édenté.
Lucien et moi, tu vois, on na jamais eu ni chat, ni chien. Et pas denfants non plus Alors, toute seule, cest dur. Jai trouvé ce petit dans une caisse derrière le marché du chef-lieu. Il était tellement mignon, je nai pas eu le cœur de labandonner là.
Je fixais le chiot, osant à peine respirer.
Il mange quoi ? Il doit avoir faim, non ? ai-je presque sangloté.
Je lui ai réchauffé du lait, mais il ne sait pas boire à la gamelle Il lui faudrait un biberon, mais je nen ai pas. Demain, je vais en acheter, dit-elle dans un souffle dexcuse.
Jai filé chez moi, jai arraché la tétine de la bouche de ma petite sœur endormie, qui navait alors que cinq mois.
Le chiot navait que quelques jours. Je lui ai donné le biberon, pressant précautionneusement le lait, terrorisé quil ne meure.
Plus dune semaine, nous avons tourné en rond sur le choix du nom avec Madame Geneviève. Elle voulait lappeler Gaston à cause de ses oreilles rousses, mais moi, ça ménervait pour moi, il fallait lui donner un nom tranquille, Doudou, parce quil restait toujours calme, ne pleurait jamais, et quon lui murmurait à loreille comme à une souris. Finalement, il a gardé le surnom de Doudou, Doudounet, donné par nous deux.
Nous avons veillé sur lui des semaines entières, jusquau début de lété. On lui préparait ses repas, on le sortait dans le jardin quand il faisait beau. Doudou était fragile, sûrement parce quil navait pas reçu de lait de sa mère, pas été léché, pas rassuré par sa famille. Mais on compensait avec tout notre amour. Après lécole, je fonçais directement chez Madame Geneviève pour voir Doudou, je révisais les leçons, jaidais ma mère pour les bêtes, puis je passais la soirée à jouer avec lui. Madame Geneviève nous regardait du canapé avec un sourire attendri.
Avec lété, Doudou a grandi, mais à lévidence, il ne serait jamais bien grand : à peine trente centimètres au garrot, une race menue. Je lemmenais pêcher le matin, garder les vaches au pré, ou lorsquil nétait pas avec moi, il suivait partout Madame Geneviève dans la maison. Le petit a transformé la vie de Madame Geneviève. Elle sest remise à sourire, sest épaissie, veillait sur Doudou comme sur un enfant lui cuisinant de petits plats, le brossant, dévorant des livres canins sur lart délever et soigner les chiens.
Les années ont filé, une, deux, cinq. Tout ce temps, Doudou est resté sous le toit de Madame Geneviève, mais chaque matin, il accourait sur le perron, attendait que je sorte pour maccompagner à lécole, trois kilomètres à pied. Et chaque jour, à quatorze heures, il revenait mattendre à la sortie pour rentrer avec moi, quil pleuve, quil gèle, quon patauge dans la boue. Neuf ans ont passé ainsi.
La petite école du village voisin nallait pas plus loin que la troisième. Pour poursuivre, il fallait partir au collège en ville, vivre en internat. Après discussion, mes parents ont décidé de menvoyer au lycée agricole en ville.
Le matin du départ, je suis resté longtemps assis sur le perron chez Madame Geneviève, tenant Doudou dans mes bras, pleurant toutes les larmes de mon cœur.
Prends-le avec toi si tu ne veux pas le quitter, pleurait aussi Madame Geneviève.
Je ne peux pas Doudou, cest le tien Prends soin de toi. Maman passera te voir chaque jour. Je tappellerai tout le temps.
Lorsque le bateau quittait lembarcadère, je pleurais sur le pont arrière, tandis que Doudou courait sur le quai, la langue pendante, me suivant du regard sans comprendre pourquoi je labandonnais.
Le collège ma absorbé : livres de zootechnie, déconomie agricole, études, rien dautre. Je ne me suis pas fait damis, si ce nest un copain du village, logé dans lautre bâtiment de linternat.
Peu avant les vacances de Noël, alors que je préparais mon retour, Maman ma appelé : Madame Geneviève était au plus mal, alitée depuis plus dune semaine, et Doudou ne la quittait plus, sa gamelle à côté du lit.
Jai pris le train plus tôt que prévu. Jai trouvé Doudou assis sur une chaise près delle, les yeux humides, la veillant sans relâche. Madame Geneviève, amaigrie, peinait à lui caresser la tête de sa main tremblante. Tous deux étaient décharnés, épuisés, une vision bouleversante : la vieille femme à lagonie, et son petit chien en deuil vivant, ultime bonheur de sa vie sans enfants.
Après Noël, en repartant en ville, je lai su : je ne reverrais plus jamais Madame Geneviève vivante. Doudou ma accompagné seulement jusquà la porte, incapable de laisser sa maîtresse. Je ressentais dans mon cœur la détresse de ce petit chien qui, envers et contre tout, se comportait comme un enfant veillant sa mère malade.
En février, Madame Geneviève sest éteinte.
À seize ans, est-ce que je devais pleurer pour une voisine et son chien ? On pourrait dire que non. Pourtant, tout le monde ne peut comprendre la douleur de devoir tourner la page, de perdre la seule personne qui vous ait aimé et quen échange, on garde un chien fidèle, condamné à vous survivre en souffrant le martyre de votre disparition.
Je ne suis revenu quaprès les examens, en mai. Personne ne savait où était passé Doudou. Maman racontait quil avait couru autour de la tombe pendant lenterrement, tenté de sauter dedans, repoussé par les fossoyeurs. On lavait ramené à la maison, une niche tapissée de tissu chaud préparée pour lui, mais Doudou refusait catégoriquement dy rester, passant ses journées dans la vieille maison de Madame Geneviève, puis un jour, il a disparu, sans même mattendre.
Tout lété, jai arpenté le village et les alentours, la photo de Doudou à la main, interrogeant chaque voisin, fouillant les ruelles du bourg. Nulle trace de lui. Jétais persuadé quil attendait le retour de sa maîtresse, puis, comprenant quelle ne reviendrait pas, était parti la chercher. Cétait ma seule explication.
Arriva le mois daoût.
Un jour, toute la famille part en voiture au cimetière de la forêt de Montceau, à cinquante kilomètres du village jétais loin dimaginer quon retrouverait Doudou si loin. Mais à peine descendus de voiture, je le vois, déboulant à toute allure, oreilles rabattues, langue pendante, accourant droit sur moi.
Je tombe à genoux, dévasté :
Doudou, Doudounet, mon trésor, toute lété je tai cherché, idiot, et tu étais là !
À genoux, Doudou se dresse sur ses pattes arrière, me lèche le visage. Il pleure aussi, jen suis certain. Quand je me relève, il saute presque à ma hauteur, fou de joie, remuant la queue.
Il était crasseux, maigre. Jai sorti du coffre toute notre provision prévue pour la journée au cimetière : sandwichs, boulettes, tartes. Il a tout dévoré dun trait, les yeux rivés sur moi sans ciller.
Cest votre toutou ? a demandé une dame sortant de léglise.
Oui, cest lui, Doudou, a répondu ma mère, un mouchoir à la main pour tamiser ses larmes.
Je travaille à léglise. Depuis la fin du printemps, jai remarqué ce petit chien : il vit sur une tombe. Elle est tellement grattée de ses pattes quon croirait que la croix va tomber. Je rebouche de temps en temps, mais il creuse encore.
Pour tout le monde, cétait évident : la tombe de Madame Geneviève.
Nous avons fait le tour des tombes familiales, Doudou ne me quittait plus, marchant à ma cheville, les yeux levés vers moi. Toute la terre de la sépulture de Madame Geneviève et Monsieur Lucien était retournée pas ses griffes, et toujours du côté où reposait Madame Geneviève. Mon père a redressé la croix, ma mère a posé quelques fleurs, et moi, accroupi, gardais Doudou sur mes genoux. Il regardait la tombe, me regardait, puis léchait mon visage, les oreilles dressées en implorant.
Ne le force pas à rentrer si tu vois quil veut rester, me dit mon père, assis près de moi. Laisse-le choisir.
Je ne veux pas le laisser là. Lautomne arrive, puis lhiver, il ne survivra pas. Il a dix ans, Doudou Mais au fond, sil voulait rester, il repartirait, et cinquante kilomètres ne larrêteraient pas.
En repartant du cimetière, Doudou hésitait, allait de la tombe à la voiture, puis, au moment où lon sest assis dans lauto, il est venu sinstaller sur mes genoux.
Doudou, mon chien, je ne te laisserai plus jamais seul, ai-je promis en pleurant.