“J’ai trompé mon mari et je ne le regrette pas” : Ce n’était ni un élan digne d’un film ni une aventure dans un hôtel avec vue sur la Méditerranée. Cela s’est passé dans la banalité du quotidien, entre les courses et une lessive

Jai trompé mon mari, et je ne ressens aucune douleur, ni remords. Ce nétait pas un élan cinématographique, ni une aventure de passage dans un hôtel avec vue sur la Méditerranée. Cela sest produit dans le fil étrange de la vie ordinaire quelque part entre la caisse du Monoprix et les draps tièdes de la lessive. Tout était si parfaitement organisé que chaque coin semblait couper la peau.

Je me souviens à la seconde près de ce moment où jai senti que javais disparu. Cétait un samedi matin, lodeur des œufs brouillés flottait dans la cuisine, France Inter chuchotait, et lui mon mari, Augustin feuilletait Le Monde sans lever les yeux.
Sel ?
Dun geste machinal, je lui ai tendu la salière, nos doigts ne se sont même pas frôlés.

Lespace dun instant, je nous ai vus de loin : deux étrangers, rôdant à travers de vieux gestes, si familiers des habitudes de lautre quils ne se voient plus. Les enfants depuis longtemps envolés, le vieux basset Gaston dormant plus que nous, le calendrier suspendu qui seffrite dans le vide. Le frigo méticuleusement plein, les factures payées en euros. Je nexistais pas, ou plus un simple fantôme transparent dans maison close.

Jai essayé, pourtant. Jai proposé des balades sur les quais de la Seine, une séance au cinéma dart et essai, même un week-end improvisé à Honfleur, histoire de casser la routine, découvrir un plat inconnu, redevenir deux anonymes quelque part. Toujours, il remettait à plus tard.
Après le trimestre, jai un audit.
Après les fêtes, on aura plus de temps.
Après les vacances, la ville retrouvera son calme.
Dans ses « après », deux ans se sont dissous. Pendant ce temps, jai pris trois kilos de silences et perdu le goût des surprises de la vie.

Cest sur la natation, à la piscine Georges-Hermant, que jai rencontré Michel. Un maître nageur attentif, dun âge où lon protège son dos plus que sa ligne. Dabord, il corrigeait la position de mes mains. Bientôt, il sest enquis de ma respiration. Pour la première fois depuis longtemps, jexistais de nouveau pas la femme, la mère, ni la gestionnaire du foyer, mais moi, vraiment moi.

Je lui racontais des choses quon griffonne sur un coin de carnet, de peur de les oublier : mes insomnies, les tasses ébréchées, mon effroi devant la maison vide après vingt heures. Il écoutait. Il riait juste comme il faut pas ce rire qui écrase, mais celui qui dénoue tout ce qui serre à lintérieur.

Rien ne sest passé brusquement. Il ny a pas eu deffusion ni de week-end interdit. Dabord un café après la nage. Ensuite une promenade dans le parc des Buttes-Chaumont, « histoire que le vent nous sèche ». Puis le texto du soir :
Noublie pas de boire, sinon gare aux crampes.
De petits riens, doux, sensibles. Jai cru, un moment, pouvoir figer ce stade, ne pas aller plus loin. Mais ce soir-là, en rentrant, Augustin ma simplement dit :
Il y a de la soupe sur le feu,
et jai su que, si je ne partais pas, jallais oublier de respirer pour de bon.

Chez Michel, son appartement sentait le savon de Marseille et la pelouse mouillée de ses chaussures. Nous nous sommes assis sur le canapé, incertains, demi-paroles suspendues au bord des lèvres. Cest lui qui a dabord effleuré ma main.

Il ny eut rien de spectaculaire, seulement ce souffle après une longue apnée. Il ma embrassée. Le monde, lui, na pas vacillé mais mon corps a redécouvert sa propre existence. Je ne vais pas mentir, cétait bon. Tendre. Exactement ce dont javais besoin. La permission dêtre moi, pas seulement la version utilitaire de moi-même.

Ai-je ressenti de la culpabilité ? Oui. La première nuit, jai rêvé de toutes les cérémonies de mariage du monde, de toutes les alliances croisées sur la peau, et de mon père qui murmurait :
Tu avais juré.
Avant laube, je suis sortie courir moi qui ne cours jamais.

Le cœur battant, la conscience à rebours. Sur le retour, jai acheté de la baguette fraîche et lai déposée sur la table. Jai regardé Augustin tartiner la mie, toujours selon le rituel immuable.
Bien dormi ?
Oui, ai-je répondu, en mentant, mais je nen suis pas morte.

Je ne ressens aucun regret. En écrivant ces lignes, jentends le jugement silencieux de ceux qui font du mariage une forteresse infranchissable. Parfois, sûrement, cest vrai. Mais chez nous, le vent sengouffrait depuis longtemps déjà, au travers des fissures.

Michel nétait pas un bélier, mais la petite veilleuse qui a éclairé ces absences. Il ma montré combien jétais assoiffée de mots, de gestes, de regards de tendresse, tout simplement, qui ne transperce pas comme un carreau froid.

Vous allez dire :
Tu ne pouvais pas te battre pour ton couple ?
Bien sûr que si, et je lai fait. Jusquà ne plus avoir de force. Augustin nest pas mauvais. Il est épuisé, tellement habitué à ma présence quil ne voit plus la femme que je suis.

Chaque tentative de conversation se noyait dans une boutade. Quand je suggérais une thérapie, il balayait lidée dun revers : « Cest une mode, tout ça ».
Quand je disais mon malaise :
Encore ?
Ce mot seul me volait ma voix.

Lui ai-je avoué ? Non. Je sais ce que cela signifie : que je fuis, que jentretiens deux fronts. Mais parfois, la vérité nest pas un scalpel elle est un marteau-piqueur. Jai conscience que tout sévalue, que tout a un coût. Depuis quelques semaines, Augustin mobserve plus intensément.

Il me demande si je rentrerai tard. Remarque que mes parfums ont changé. Et soudain, je le revois, ce garçon insomniaque qui veillait avec moi en mangeant des tartines, buvant du vin bon marché. Ce souvenir me désarme. La panique monte : car le choix nest plus une hypothèse, il se fait palpable, coupant.

Michel ma demandé de trancher :
Tu nas rien à promettre. Sois juste là où tu veux profondément être.
Il ne ma rien imposé, ma laissé du temps. Le temps peut être cruel, tout contre le cœur. Quand je suis avec lui, je retrouve mon élan. Mais la maison me ramène dans la rumeur sourde des années partagées. La trahison ne détruit pas lhistoire elle la fissure.

Je nai pas de regrets, car cette aventure ma réveillée. Elle ma obligée à affronter des questions mises « pour plus tard ». Elle ma appris que la tendresse, cest loxygène, pas un caprice. Que lon peut ranger son linge au carré tout en hébergeant une tempête dans sa poitrine. Que vivre sans se toucher, cest se faner.

Mais je ne sais toujours pas où aller. Le soir, je me retrouve à la table, face à deux enveloppes. Dans lune, des billets pour un week-end à Lille, offerts par Michel, « si jamais tu oses ». Dans lautre, une réservation pour ce restaurant où nous fêtions nos anniversaires, Augustin et moi. Deux pistes sur le même trottoir. Deux mondes, impossibles à faire tenir dans une seule poitrine.

Lorsque je ferme les yeux, deux vérités étranges sonnent dans ma tête.
La première :
Tu as le droit au bonheur, même sil demande du courage.
La seconde :
Tu ne survivras pas à une seconde déception, si la vie te trahit encore.
Cest cela que je crains le plus.

Ni le scandale, ni les rumeurs. Mais quon mabandonne encore Augustin, ou Michel et que la douleur, désormais que je sais ce que cest de renaître, soit plus forte quavant. Je ne tiendrais pas une seconde fois.

Je ne cherche aucune excuse. Jécris ces motspour oser dire tout haut ce que tant de femmes murmurent à leur oreiller : quon peut aimer et se trahir tout à la fois, en repoussant son propre bonheur à plus tard. Moi, enfin, je me suis recueillie dans mes propres bras. Le reste… je nen sais rien encore.

Vous, que feriez-vous à ma place ?

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: