Trente ans, jai travaillé dans une usine pour que mes enfants aient une vie meilleure. Et pour mes soixante-dix ans, ils ont cotisé pour menvoyer un bouquet de fleurs avec livraison à domicile.
Me voilà debout dans mon appartement silencieux, un panier fleuri livré par un coursier entre les mains, des larmes qui me montent aux yeux. Si on mavait dit, il y a quarante ans, que je fêterais ainsi mon soixante-dixième anniversaire, jaurais cru à une mauvaise plaisanterie. Mais la vie a de lhumour noir et ne demande jamais si on est prête à entendre sa chute.
Ce jeudi matin, je me réveille à six heures, bien que je naie plus nulle part où aller. Vieilles habitudes pendant trente ans, jai toujours sauté du lit avant laube pour attraper le premier métro direction latelier.
Je cousais des blouses, des tabliers, des vêtements de travail. À Lyon, on comptait alors plusieurs usines semblables, chacune pleine de femmes penchées sur leur machine, les doigts piqués daiguilles et les rêves du soir cousus dans les habits de leurs enfants. Pour qui faisions-nous tout ça, sinon pour eux ?
Mon Gérard, paix à son âme, travaillait à la SNCF. À deux, on a monté un foyer. Je ne me plains pas on sen sortait. Un studio dans le quartier de Monplaisir, puis on a échangé contre un deux-pièces avec cuisine à Villeurbanne.
Chauffage collectif, balcon donnant sur les toits. Mais les enfants ont toujours eu des vêtements propres, un dîner chaud et des livres pour lécole. Paul prenait des cours particuliers danglais, Élodie suivait un stage dinformatique. Gérard enchaînait les heures sup, et moi, je complétais les fins de mois en cousant rideaux et robes de mariage pour les voisines.
Et voyez ça a porté ses fruits. Paul a fait des études de droit, aujourdhui il a son cabinet à Paris. Élodie dirige sa propre entreprise à Lille, quelque chose dans le marketing, je nai jamais vraiment compris quoi, mais les gens la paient bien et cest lessentiel. Je suis fière deux. Vraiment fière. Juste, cette fierté a aujourdhui le goût dun thé sans sucre presque pareil, mais il manque quelque chose.
Gérard nous a quittés il y a huit ans. Le cœur. Rapide, sans adieu il sest couché un soir et ne sest plus jamais réveillé. La première année, les enfants appelaient chaque jour. La deuxième, toutes les semaines. Maintenant, Paul téléphone le dimanche après déjeuner, sil noublie pas.
Élodie envoie des SMS, brefs, comme des dépêches : « Maman, comment va la santé ? Bisous. » Je réponds : « Ça va, ma fille. » Que pourrais-je écrire dautre ? Que je parle à la télé le soir ? Que samedi, la seule personne à mavoir adressé la parole était la caissière du Carrefour Market en bas de chez moi ?
Pour mes soixante-dix ans, jai préparé la fête toute la semaine. Vieille folle que je suis jai fait un gâteau au fromage, recette de ma propre mère, avec une pâte sablée comme autrefois. Jai acheté une nappe neuve. Jai sorti le service en porcelaine quon nous avait offert pour notre mariage, Gérard et moi, et quon nutilisait jamais. Quatre couverts. Parce que Paul ma dit « je vais essayer de passer » et Élodie a écrit « je verrai selon mon planning ».
Le matin, Paul appelle. Voix fatiguée, il baille presque : « Maman, je ne pourrai pas, jai une plaidoirie au tribunal. Ils ont avancé la date, je ne pouvais pas refuser. Mais samedi, promis, je viens, daccord ? »
Une heure plus tard, texto dÉlodie. Même pas un coup de fil. « Maman, conférence à Marseille, je vais pas avoir le temps, je taime, je ferai ça ce week-end !!! » Trois points dexclamation. Comme si ça pouvait remplacer sa présence autour de la table.
Je suis restée dans la cuisine, à contempler mes quatre assiettes, le gâteau, cette ridicule nappe à tournesols que javais achetée en espérant donner de la joie. Puis jai tout rangé. Les assiettes dans le buffet. Jai plié la nappe. Jai recouvert le gâteau avec un torchon.
Vers quinze heures, linterphone sonne. Le coursier un jeune type, vingt ans à peine, dans sa parka bleu marine. Un immense panier de fleurs : roses, lys, et dautres dont jignore le nom. Une enveloppe : « Chère Maman, nous te souhaitons la santé et tout le bonheur du monde ! Paul et Élodie. »
Le livreur madresse un sourire : « Joyeux anniversaire, Madame ! On vous aime beaucoup, vous savez. »
Jai soulevé le panier. Il était lourd. Je lai posé sur la console du couloir, puis jai fermé la porte. Je me suis assise sur un tabouret à côté du porte-manteau, sans bouger, cinq minutes peut-être, ou vingt. Le parfum des fleurs, entêtant, presque écœurant, flottait dans cette entrée étroite.
Le soir, Jeanne a appelé, la seule voisine avec qui je parle encore. Soixante-quinze ans, elle vit un étage plus bas, seule elle aussi. « Françoise, cest ton anniversaire, viens, jai fait une tarte aux pommes, on boira un thé. » Jy suis allée. On est restées jusquà dix heures dans sa cuisine. Jeanne na posé aucune question sur les enfants. Elle savait.
Le samedi, Paul est venu. Seul, sans sa femme ni les petits-enfants. Trois petites heures, dont une passée sur le balcon à parler dans son téléphone. Il a laissé une enveloppe sur le buffet du couloir. De largent à lintérieur. Élodie a finalement annulé : « Jai un empêchement, Maman, mais à Noël, promis ».
Et là, jai compris une chose essentielle. Ce nest pas que mes enfants ne maiment pas. Ils maiment, à leur façon, dans leur agenda, entre un dossier à plaider à Paris et une réunion à Marseille. Ils maiment comme je laimais, mon travail de couturière loyalement, mais la tête ailleurs, un œil sur la pendule. Jai trimé trente ans pour quils ne fassent pas la même vie que moi et jen étais fière. Mais personne ne mavait prévenue que, pour leur offrir une vie meilleure, je devrais payer le prix dun appartement vide.
Le gâteau, je lai mangé avec Jeanne. Les fleurs ont tenu une semaine, puis elles ont fané. Lenveloppe de Paul, je lai rangée dans le tiroir où Gérard gardait ses papiers de cheminot.
Hier, jai acheté une place pour une excursion en Auvergne. Deux jours en autocar, groupe de seniors. Jeanne part aussi. Quand je lai dit au téléphone à Élodie, elle a été étonnée. « Maman, depuis quand tu vas quelque part ? »
« Depuis mes soixante-dix ans, ma fille », ai-je simplement répondu.
Le silence derrière le combiné a duré trois secondes. Puis Élodie a dit « cest chouette, maman », et elle a changé de sujet. Mais ces trois secondes de silence elles en disaient plus que tous les points dexclamation de ses textos. Je sais quun jour, elle comprendra. Peut-être quand elle aura soixante ans et une chaise vide à sa table. Mais je nattends plus ça.
Jai soixante-dix ans. Jai mes jambes, un billet pour Clermont-Ferrand et une voisine qui fait des tartes aux pommes. Gérard maurait dit : « Ma Françoise, ne râle pas, prends la route. » Alors, jy vais.