Trente années passées à latelier, à coudre, à me lever avant le soleil tout ça pour que mes enfants naient jamais à connaître la fatigue des doigts meurtris. Ce matin-là, pour mes soixante-dix ans, jai reçu un énorme panier de fleurs, livré à domicile. Dans mon appartement silencieux du quinzième arrondissement, je contemplais ce bouquet coloré, mes yeux embués de larmes. Si on mavait dit, il y a quarante ans, quun jour danniversaire je me retrouverais ainsi, seule, jaurais ri en disant que cétait de mauvais goût. Mais la vie, elle, adore ses blagues cruelles et ne demande jamais si lon est prêt pour la chute.
Ce jeudi, je me suis réveillée à six heures, même si plus rien ne my obligeait. Les réflexes sont tenaces trente ans que je sautais du lit pour attaquer la première tournée à latelier de confection. Je cousais des blouses, des tabliers, des vêtements de travail. Paris en abritait plusieurs, de ces vieilles usines où les femmes, la tête penchée sur leurs machines, piquaient leurs rêves dans le tissu pour leurs enfants. Parce quon ne faisait pas ça pour soi, non ? Pour qui, sinon ?
Mon Henri, paix à son âme, travaillait à la SNCF. Ensemble, on a tout bâti. Je ne me plains pas on a eu notre petit deux-pièces à Nation, puis loccasion dun échange pour trois pièces du côté de Montparnasse. Chauffage collectif, balcon sur cour : rien dextravagant, mais les enfants avaient toujours des vêtements propres, un plat chaud, des livres remplissant les étagères. Antoine suivait des cours danglais particuliers, Solène sinitiait à linformatique. Henri prenait des heures en plus, moi je cousais encore le soir pour les voisines : rideaux, robes de baptême, tout passait sous mes doigts.
Ça a payé, tout ça. Antoine est aujourdhui avocat, cabinet bien installé dans le Marais. Solène dirige son entreprise à Lyon, quelque chose dans la communication digitale je nai jamais compris exactement, mais on la paie bien et ça me suffit. Je suis fière, oui, profondément. Mais la fierté, parfois, a le goût dun café noir, sans sucre quelque chose manque.
Henri est parti il y a huit ans. Le cœur sans prévenir, comme un voleur, il sest couché et il na pas ouvert les yeux au matin. La première année, les enfants appelaient chaque soir. La deuxième, une fois par semaine. Aujourdhui, Antoine passe le dimanche midi au téléphone, si ça lui revient.
Solène, elle, préfère les SMS, expédiés comme si elle lançait des SOS : « Maman, ça va ? Bisous. » Je réponds « Ça va, ma fille », que dire dautre ? Que je parle toute seule à ma télé le soir ? Que la seule personne qui mait vraiment adressé la parole samedi, cest la caissière du Franprix den bas ?
Jai préparé cet anniversaire comme une gamine : jai fait un bavarois, selon la recette de ma mère, acheté une nappe couverte de coquelicots pour égayer la salle, sorti le service en porcelaine offert lors de mes noces. Quatre couverts. Antoine avait promis « jessaierai de passer », Solène avait écrit « je verrai avec mon agenda ».
Ce matin-là, Antoine a appelé. Voix éraillée, la fatigue dans son souffle. « Maman, je peux pas Une audience de dernière minute, déplacée à aujourdhui, je pouvais rien refuser. Je passerai samedi, promis. »
Une heure plus tard, un SMS de Solène : même pas un appel. « Maman, déplacement à Marseille, pas possible. On se rattrape très vite !!! » Trois points dexclamation. Comme si cétait la quantité qui la remplaçait à table.
Je suis restée à regarder ces quatre assiettes. Le gâteau, la nappe pétillante achetée juste hier « pour changer ». Puis jai rangé. Les assiettes au placard, la nappe pliée, le bavarois caché sous un torchon.
À quinze heures, linterphone a vibré. Le livreur un gamin, même pas la trentaine, la veste bleu marine du fleuriste sur le dos. Il tenait un énorme panier, mêlant roses, lys, et dautres dont jignorais le nom. Une carte : « Chère Maman, tout le bonheur du monde et une santé éclatante ! Antoine et Solène. »
Le garçon a souri. « Joyeux anniversaire, madame. Vous êtes très aimée, je pense. »
Jai pris le panier il pesait lourd. Je lai posé sur la console du couloir, refermé la porte, puis je me suis assise sur le vieux tabouret, sous les manteaux, lodeur des fleurs pénétrant tout lespace, à métouffer presque.
Le soir, Huguette, ma voisine du dessous, la seule à encore me parler, ma appelée. Soixante-quinze ans, veuve, elle aussi seule. « Louise, cest ton anniversaire, monte donc prendre le thé. Jai fait de la tarte aux pommes. » Je suis allée. Nous avons discuté jusquà dix heures dans sa cuisine, elle na rien demandé sur les enfants. Elle devinait tout.
Samedi, Antoine est venu. Seul, sans sa femme, ni mes petits-enfants. Trois heures à la maison, dont une au téléphone sur le balcon. Il a laissé une enveloppe sur la commode, dans lentrée, avec quelques billets. Solène a finalement annulé : « Un imprévu maman, mais à Noël, promis ! »
Cest là que jai compris. Ce nest pas quils ne maiment plus. Ils maiment, à leur façon, dans les interstices de leur vie pressée, entre une plaidoirie et un congrès à Marseille. Ils maiment comme jaimais mon métier : honnêtement mais lesprit rivé à la machine, lœil sur la pendule. Pendant trente ans, jai travaillé pour quils naient jamais mes contraintes Personne ne ma prévenue que je paierais leur confort dun appartement vide.
Le bavarois ? Partagé avec Huguette. Les fleurs ont tenu une semaine, puis leur parfum sest fané. Lenveloppe dAntoine, je lai glissée là où Henri gardait ses papiers de cheminot.
Hier, jai acheté un billet pour une excursion en Auvergne. Autocar, deux jours, groupe du troisième âge. Huguette vient avec moi. Quand jai raconté ça à Solène, elle en est restée bouche bée. « Maman, toi, tu voyages maintenant ? »
« Depuis mes soixante-dix ans, ma fille », ai-je répondu.
Silence. Trois longues secondes à lautre bout du fil. Puis Solène a soufflé « cest chouette, maman », et a changé de sujet. Mais ce petit blanc, là, comptait plus que tous ses points dexclamation lancés par texto. Je sais quun jour, elle comprendra vraiment. Peut-être le jour où elle aura, elle aussi, soixante ans et une chaise vide à sa table. Mais moi, je ne vais pas lattendre.
Jai soixante-dix ans. Deux jambes qui me portent, un billet pour découvrir lAuvergne, et une voisine qui fait la meilleure tarte aux pommes de Paris. Henri maurait dit : « Louise, arrête de râler, fonce ! » Alors jy vais.