J’ai tout investi dans son rêve, mais je me retrouve simple figurant à la fête de la vie…

Jai tout donné à son rêve et me voilà relégué à larrière-plan de la fête de la vie.

Il arrive parfois quon bâtisse des châteaux pour ceux qui, sitôt la dernière pierre posée, sempressent de nous bouter dehors. Cette histoire de Lucien est un avertissement glacé : amour et affaires forment un breuvage perfide, surtout quand lun aime et que lautre se sert.

Scène 1 : La fin dun long songe
Le crépuscule nimbe les vitrines dune avenue huppée du XVIe arrondissement de Paris. Lucien, trente ans, en bleu de travail, nettoie amoureusement la porte en verre dune nouvelle boutique. Sur son visage flotte une fierté lasse, presque irréelle. Il nest pas quun simple artisan : sans lui, tout cela ne serait quun tas de factures impayées.

Au loin, Solène sapproche, drapée dans une soie qui glisse comme la lumière du soir ; à ses côtés, sa mère, une Parisienne à la raideur polaire, dont le regard pourrait glacer la Seine.

Scène 2 : Lillusion du bonheur
Lucien se tourne vers sa bien-aimée, les yeux baignés dun éclat étrange :
« Cest prêt, Solène. Chaque détail est tel que tu las rêvé Demain, notre rêve ouvre enfin ses portes ! »

Scène 3 : Pluie froide
La mère de Solène avance, son mépris sexhalant comme un parfum amer.
« *Notre* rêve ? Voilà qui est bien naïf. Tu nes quun ouvrier, mon cher, ton ouvrage sachève ici. Range tes bouts de ficelle et va-ten avant larrivée des vrais invités. »

Scène 4 : Coup de poignard
Le temps se trouble. Lucien cherche dans le regard de Solène un espoir, un reflet de leur passé.
« Elle est sérieuse ? Solène, jai tout mis dans ce projet pour nous. »

Mais les yeux de Solène sont devenus miroir de lautre rive, froids, étrangers :
« Soyons lucides, Lucien. Ce concept nest pas à ton image. Maman a raison, il faut avancer. »

Scène 5 : Lirréversible
Son univers tangue. Mais une sérénité glaciale sinstalle en Lucien. Il plonge sa main dans sa poche et retire une petite télécommande argentée, étrange comme larc dun pont sur la Seine.

« Vous semblez oublier qui a connecté cette boutique, qui en a cousu la trame électrique et les veines numériques, » souffle-t-il, le pouce posé sur le bouton rouge.

Final surréaliste :

La mère de Solène ricane : « Tu vas couper la lumière, cest ça ? Un coup de fil, un électricien, et tout sera rétabli en moins dune heure. »

Lucien la fixe, ses paroles flottent dans la pénombre naissante :
« Je nai pas juste branché les circuits Jai conçu et déposé le code. Ce magasin est un bâtiment intelligent, et la propriété intellectuelle na jamais changé de mains. »

Il appuie, le déclic retentit comme un point final. Tout se condense : les rideaux de fer chutent avec fracas, les vitres sembrassent dacier, la boutique plonge dans lombre. Les serrures automatiques claquent. Lavenue se réfléchit dans lobscurité liquéfiée du rêve de Solène.

« Quas-tu fait ?! » sanglote-t-elle, secouant une porte désormais muette. « Les investisseurs arrivent ! Rends-nous la lumière ! »

Tandis que la boutique senfonce dans la torpeur, Lucien glisse la télécommande dans sa poche, ramasse sa boîte à outils :
« Si limage prime sur lhumain, alors mes systèmes nont plus leur place ici. Ma facture vous parviendra demain pour exploitation de mon brevet. Dici là profitez du noir. Il ny aura pas de champagne ce soir. »

Dun pas flottant, il quitte ce navire étrange, laissant derrière lui sol et cœurs verrouillés. Sur le trottoir, les Parisiens endimanchés sagglutinent, dubitatifs devant ce caisson clos où, quelques minutes plus tôt, une autre vie brillait.

Morale : Ne faites jamais peu de cas de celui qui a fondé votre château ; sans lui, il nen reste que poussière dorée, vite balayée.

Et vous, que feriez-vous si vous étiez Lucien ? Racontez-moi ça en bas ?

Lucien respire, léger pour la première fois depuis des années, tandis quun rayon mordoré perce les nuages de la rue Boisleduc. Toutes les portes semblent closes sauf celle, invisible, qui souvre en lui. Au loin, un gamin jongle avec trois oranges devant un manège abandonné : Lucien sourit, sy reconnaissant.

Il sarrête un instant, se retourne : derrière les vitres grisies, Solène martèle contre sa cage, floue, irréelle, déjà distancée par le flot impatient dune ville qui ne sétonne de rien. Sa silhouette sefface, comme un songe amer dissipé au réveil.

Lucien déplie un vieux carnet, griffonne : Tout bâtir pour un autre, cest oublier son propre ciel. Le carnet refermé, il salue Paris dun revers de main et sen va, emportant avec lui la seule clé qui ouvre encore quelque chose : la sienne.

Dans lair tiède de ce soir-là, Lucien disparaît au coin dune rue, libre, prêt à rêver, cette fois, pour lui.

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