Se tirer une balle dans le pied
Papa, cest quoi tous ces nouveaux objets ? Tu as cambriolé une boutique dantiquités, ou quoi ? Aurélie haussa les sourcils, interloquée devant la napperon crocheté blanc posé sur sa commode. Je ne te savais pas passionné par les vieilleries. Franchement, tu as des goûts dignes de Mamie Colette
Oh, Aurélie ! Tu es là sans prévenir ? Jean-Luc Moreau sortit de la cuisine, lair faussement détendu. Je Enfin, je tattendais pas
Même sil essayait de rester impassible, son regard était pris dune gêne évidente.
Je vois bien que tu ne tattendais pas à me voir, répliqua Aurélie, vexée, en se dirigeant vers le salon où elle pressentait dautres surprises. Papa Doù viennent tous ces trucs ? Quest-ce qui se passe ici ?
Aurélie ne reconnaissait plus son appartement.
…Quand elle avait hérité du logement de sa grand-mère, létat était déplorable. Meubles démodés, une vieille télé ventrue posée sur un meuble éraflé, radiateurs rouillés, papiers peints décollés par endroits Mais cétait chez elle, à Paris.
Elle avait alors un peu déconomie. Elle les avait investies dans des rénovations, pas à moitié : elle avait choisi le style scandinave. Tons clairs, esprit minimaliste, qui agrandissaient son deux pièces. Aurélie avait passé des semaines à agencer les détails, à chercher les rideaux parfaits, à dénicher des tapis douillets
Mais maintenant, à la place de ses épais rideaux occultants, pendait un simple voilage bon marché. Le canapé italien disparaissait sous une couverture en polyester ornée dun tigre rugissant. Sur la table basse trônait un vase en plastique rose, garni de fausses roses criardes.
Le pire restait les odeurs. De la cuisine venait lodeur du poisson frit et celle du tabac. Pourtant, son père ne fumait pas
Aurélie, écoute finit-il par dire. Voilà Je ne suis pas seul. Je pensais ten parler plus tôt, mais jai hésité.
Pas seul ? Aurélie décontenancée. Papa, ce n’était pas le deal !
Aurélie, tu sais que ma vie ne sest pas arrêtée à ta mère. Je suis encore jeune, même pas en retraite. Jai droit à une vie privée, non ?
Aurélie resta bouche bée. Bien sûr, son père avait le droit davoir une compagne mais pas chez elle !
…Ses parents avaient divorcé un an plus tôt. Sa mère avait pris linfidélité de Jean-Luc avec une étonnante sérénité, comme si elle sétait débarrassée dun poids, et sétait plongée dans le yoga et les ateliers décriture. Avec une armée de copines, elle navait pas eu le temps de pleurer.
Son père, lui, avait mal vécu la séparation. Il sétait retrouvé dans son ancien studio à Vincennes quil avait loué pendant dix ans, jusquau jour où un locataire avait mis le feu en s’endormant avec une cigarette allumée. Pas de budget pour les travaux, il avait préféré oublier lappartement. Il ne lavait pas vendu, mais y vivre était hors de question.
Les murs étaient noircis, fenêtres cassées, de la moisissure partout. On aurait dit une ruine de film dhorreur.
Aurélie, je ne vois pas comment survivre ici sétait-il lamenté à lépoque. Cest dangereux, et je naurai pas fini les travaux avant lhiver. Je nai pas les moyens, alors tant pis je crèverai de froid, cest mon destin.
Aurélie navait pas tenu. Impossible de laisser son père, celui qui lavait élevée, vivre ainsi. Et puis, son appartement restait vide depuis quelle avait rejoint son mari dans leur maison à Lyon. Après lexpérience désastreuse de la location, elle ne voulait plus en entendre parler.
Papa, viens vivre chez moi temporairement, lui avait-elle dit. Tout est prêt, confortable. Tu répares ton appartement tranquille et quand ce sera bon, tu pourras ty installer. Mais une seule condition : pas dinvités.
Tu es sérieuse ? son père avait demandé, stupéfait. Merci, ma fille ! Tu me sauves. Promis, ce sera calme, aucune histoire.
Calme, mon œil.
Alors quAurélie revoyait leur échange, la porte de la salle de bain souvrit dans un nuage de vapeur parfumée. Une femme denviron cinquante ans sy glissa, traînant sa démarche. Vêtue du peignoir fuchsia préféré dAurélie. Il la serrait difficilement tant elle était ronde.
Oh, Jean-Luc, on a de la visite ? lança la femme dune voix grave, un sourire méprisant sur les lèvres. Tu aurais pu prévenir, je suis juste en tenue maison.
Excusez-moi, madame, siffla Aurélie, les yeux plissés. Et quelle raison vous pousse à porter mon peignoir ?
Je suis Gisèle, la compagne de ton père, répondit-elle. Pourquoi tu paniques ? Il traînait et javais froid.
Aurélie sentit la colère lui marteler les tempes.
Enlevez-le. Tout de suite, articula-t-elle.
Aurélie ! supplia son père, sinterposant. Ne fais pas de scandale ! Gisèle a juste…
Gisèle porte une affaire qui ne lui appartient pas, dans une maison qui nest pas la sienne ! coupa Aurélie. Papa, tu es sérieux ? Tu fais venir ta maîtresse, tu lui permets de fouiller dans mes affaires comme si cétait chez elle ?
Gisèle leva théâtralement les yeux au ciel, avant daller saffaler lourdement sur le canapé-tigre du salon.
Quelle malpolie tu fais ! siffla-t-elle. A ta place, Jean-Luc, je tapprendrais le respect. Comment tu parles à ton père ? Sa vie privée ne te regarde pas, ma petite.
La stupeur cloua Aurélie. Une étrangère la traitait comme une gamine, installée sur SON canapé.
Tu as raison, acquiesça Aurélie. Ça ne me regarde pas tant que ce nest pas dans mon appartement.
Le tien ? Gisèle haussa les sourcils et interpella Jean-Luc du regard.
Il sécrasa contre le mur, oscillant entre terreur et culpabilité, scrutant tour à tour sa fille et sa compagne. Espérant quune tempête disparaisse toute seule, mais la météo empirait.
Oh Papa a oublié de préciser ? fit Aurélie, ironique. Alors je le fais : il nest quun invité ici. Cet appartement est à moi, chaque casserole achetée avec mes euros. Je lai hébergé, mais je nai pas signé pour quil ramène ses favorites.
Le visage de Gisèle se teinta de rouge.
Jean-Luc ? sa voix claqua. Quest-ce quelle raconte ? Tu mas fait croire que cet appartement était à toi ? Tu mas menti ?
Jean-Luc sembla vouloir se fondre dans le papier peint, oreilles en feu de honte.
Euh Gisèle, tu as mal compris. Jai mon logement, oui, mais ce nest pas celui-ci. Jai voulu téviter les détails
Éviter les détails ? Merci ! Grâce à toi, je me fais insulter par ta fille.
Aurélie nen pouvait plus.
Dehors, dit-elle calmement.
Quoi ? balbutia Gisèle.
Dehors. Les deux. Je vous laisse une heure. Après, on règle ça légalement. On voit le résultat de la générosité, hein
Aurélie savança vers la porte mais, soudain, son père sécarta du mur et la retint.
Ma fille ! Tu veux jeter ton père dehors ? Tu sais très bien ce qui mattend là-bas ! Jy survivrai pas
Jean-Luc sagrippait à sa manche, et le cœur dAurélie vacilla. Les souvenirs denfance, la dette morale, la pitié pour cet homme vieillissant Sa gorge se serra.
Mais son regard croisa celui de Gisèle.
Installée, jambes croisées, dans le peignoir dAurélie, elle lui adressait un regard plein de haine. En restant silencieuse, demain cette femme aurait changé les serrures et refait la déco.
Papa, tu es adulte. Loue un studio, trancha Aurélie, retirant son bras. Tu as rompu la seule condition. Tu es venu ici avec une inconnue, lui as laissé accès à mes affaires, tu as sali mon espace
Garde ton fichu appart ! coupa Gisèle. Allons-y, Jean-Luc. Ne rampe pas devant elle. Élevée sans aucun respect
Une demi-heure plus tard, la décision était prise. Son père partit, voûté, silence de tombe comme un chien chassé sous la pluie. Le regard suppliant de Jean-Luc resta gravé dans la mémoire dAurélie, mais elle tint bon, impassible.
Dès leur départ, elle ouvrit grand les fenêtres pour chasser lodeur de poisson, de cigarette et de parfum bon marché. Peignoir, couverture et tout ce quavait touché Gisèle furent envoyés à la poubelle. Le lendemain, elle appela une équipe de nettoyage et fit changer les serrures. Lidée de toucher ce qui avait appartenu à Gisèle lui soulevait le cœur.
…Quatre jours passèrent.
Son appartement avait retrouvé sa clarté. Plus de fausses fleurs, ni darômes suspects. Elle vivait chez son mari, certes, mais savoir que plus rien ne traînait là lui apaisait lesprit.
Elle navait plus contacté son père. Ce fut lui qui, au quatrième jour, lappela.
Allô, répondit Aurélie, hésitante.
Alors, Aurélie balbutia son père, voix alcoolisée. Tu es contente ? Ça y est ? Gisèle ma planté. Elle sen est allée
Oh, quelle surprise ! ironisa Aurélie. Attends Cétait après avoir vu ton vrai studio ? Quand elle a compris que cétait une galère ?
Jean-Luc renifla.
Oui Jai mis un radiateur dappoint. Jai dormi sur un matelas gonflable. Elle a tenu trois jours Après, elle a dit que jétais un clochard et un menteur. Elle a filé chez sa sœur. Elle a dit quelle avait perdu son temps Mais je laime, Aurélie !
Ce nétait pas de lamour. Tu cherchais juste le confort. Elle aussi Vous vous êtes trompés.
Silence. Jean-Luc voulait continuer.
Je suis mal ici tout seul, ma fille, reprit-il. Jai peur Je peux revenir ? Je te jure que je serai seul cette fois ! Promis !
Aurélie baissa les yeux. Son père était là, dans un studio dévasté, mais il avait bâti sa propre solitude : infidélité, mensonges à sa fille, duperie envers Gisèle.
Bien sûr, elle avait pitié. Mais cette compassion pouvait les détruire tous les deux.
Non, papa. Je ne peux pas, répondit Aurélie. Emploie des ouvriers, refais les travaux. Apprends à vivre selon les choix que tu as faits. Je peux te recommander des artisans, si tu veux. Rien de plus. Si tu veux de laide, demande.
Elle raccrocha.
Cruel ? Peut-être, mais Aurélie ne voulait plus de taches sur son peignoir, ni sur son âme. Parfois, il est des saletés quon ne peut effacer. On ne peut que leur interdire dentrer dans sa vie.
Cette épreuve lui a appris quil faut protéger son espace, pour ne pas se perdre soi-même.