J’ai offert à ma belle-mère un cadeau si surprenant qu’elle en est devenue toute pâle ! Et elle frissonnera à chaque fois qu’elle le verra.

Le cadeau que jai offert à ma belle-mère était si particulier que, jen étais sûre, elle en aurait le souffle coupé ! Et chaque fois quelle le verrait, cela la ferait frémir. Pourtant, impossible de sen débarrasser, elle serait obligée de le garder à la vue de tous, bien en évidence. Voilà. Comme dit le proverbe : « Qui sème le vent, récolte la tempête ! » Cette odieuse Madame Geneviève ! En quinze ans de mariage avec François, elle ne ma jamais gratifiée dun mot gentil. Toujours renfrognée. Les autres belles-mères, au moins, laissent échapper quelque chose, même à contre-cœur. Elle, jamais rien. Elle se contente de me scruter de ses grands yeux gris, en silence. Jévite daller chez elle. Je ny passe, dailleurs, quune petite visite annuelle de cinq minutes. Cest ce que je confiais à mon amie Solène.

Elle écoutait tout en hochant la tête, sincèrement solidaire. Elle aussi avait bien du mal avec sa propre belle-mère, Marguerite. Ce samedi-là, nous perpétuions notre vieille tradition de retrouvailles entre amies denfance : toutes les deux semaines, nous formions à nouveau notre trio.

Jétais coiffeuse et, comme dhabitude, je rafraîchissais nos coiffures à toutes. Exceptionnellement aujourdhui, je ne pouvais rester longtemps : des clientes mattendaient. Solène, cuisinière dans une petite brasserie, avait apporté comme toujours toute une « montagne de gourmandises », pour reprendre les mots dAntoine, mon fils.

Notre troisième amie, Capucine, récemment mutée comme infirmière à la clinique de la ville, était présente aussi. Nous mourions denvie de linterroger sur ce nouveau poste, mais la discussion avait glissé vers les belles-mères.

Je ne la supporte plus, lançai-je. Elle nest rien pour moi, à vrai dire. Si elle nexistait pas, ce serait bien plus simple

Capucine, jusque-là silencieuse, minterrompit soudain, posant sa tasse avec un sourire en coin :

Vraiment, Élodie ? Tu crois que ta vie serait meilleure sans elle ?

Peut-être bien, soupirai-je, cessant de pester.

Je me remémorais ce matin. Jétais partie déposer mon « cadeau », emballé précieusement, un sourire malicieux sur les lèvres. Javais bien insisté auprès de ma belle-mère : nouvrir quaprès mon départ. De toute façon, jétais certaine de gâcher sa fête.

À propos, les filles, vous vouliez savoir où je travaille maintenant, reprit Capucine.

Nous nous redressâmes à lunisson.

Dans une clinique privée ? proposai-je.

Tu vas gagner un paquet, ricana Solène.

Non, répondit-elle simplement, dans un hospice.

Un silence hébété suivit.

Mais Pourquoi ? balbutia Solène, saisie. Là-bas on soigne des personnes condamnées, non ? Nas-tu pas peur ? Et largent, dans tout ça ? demandai-je.

Si vous saviez Vous ne pensez quà largent. Élodie, pardonne-moi, mais jai quelque chose à te dire : tu te comportes comme une idiote, murmura Capucine, la voix amère.

Qui qui est lidiote ? Ma belle-mère ?

Non, toi, Élodie. Tout ce que tu fais ou dis sur elle est tellement mesquin. Tu sais, je ne connais pas bien ta Geneviève. Mais rappelle-toi, quand vous aviez besoin dagrandir votre appartement, qui a vendu son duplex du Marais pour sinstaller, sans broncher, dans une maisonnette à la périphérie ? Ta belle-mère. Qui, lorsque ton petit Antoine est tombé grièvement malade, la conduit chez un éminent spécialiste, le fils dune amie denfance ? Il a sauvé ton fils, ce médecin ! Un miracle, ma foi. Et le soir de la fameuse fête du lycée, quand tu tes réveillée ailleurs ? Ton François ne taurait jamais pardonné, connaissant ses principes. Qui ta couverte dun mensonge salvateur, affirmant que tu dormais chez elle ? Encore Geneviève. Tu craches dans la main qui te nourrit, Élodie. Et puis, toutes ces conserves, confitures, petits plats quelle prépare pour toi, tu ten souviens ? Sans Geneviève, nous naurions jamais goûté ces merveilles chez toi ! Tu naurais même pas pu distinguer une tomate dun radis en plein jardin Les silences peuvent signifier lamour, tu sais. Certains le montrent ainsi, par laction. Dautres, cest vrai, noffrent que de belles paroles

Je la regardais, prise de court. Mon triomphe venait soudainement de séclipser, étouffé par une petite voix intérieure.

Solène, qui assistait à notre joute en mastiquant nerveusement ses feuilletés, gardait le silence. Elle ne me soutenait plus.

Dordinaire, jaurais fait mine de moffusquer, claqué la porte, quitté la pièce, vexée. Mais la gêne me paralysait.

Capucine reprit, posant doucement la main sur mon bras :

Vous oubliez que ma mère nest plus là, nest-ce pas ? Quinze ans que je vis avec cette absence, tout comme toi, Élodie, avec ta belle-mère. Mais toi, tu nas jamais cessé de te plaindre, alors que moi, chaque jour, je souffre du manque Parfois, je compose encore son numéro, je laisse le téléphone sonner pour voir son nom safficher. Je raconte mes journées à un silence. Je serre fort son châle, comme si ses bras me réconfortaient encore. On croit shabituer, mais rien napaise ce manque.

Un long silence suivit.

Élodie, tu as une mère, une belle-mère. Pourquoi alors tant de mépris ? Rappelle-toi comme tu la traitais de « campagnarde » autrefois Dailleurs, en tant que coiffeuse, tu prends soin de tout le monde. Mais la dernière fois que tu as coupé ou coloré les cheveux de Geneviève, tu ten souviens ?

Une douleur aiguë me traversa. Je murmurais, honteuse :

Jamais.

Incroyable. Franchement, ce nest pas bien. Moi, répliqua Solène, ma belle-mère nest pas parfaite, mais je la chouchoute. Toujours une part de tarte, des petits gâteaux, à Pâques une brioche maison. Elle est si heureuse ! Elle sort tout avec des petits gestes de ravissement. Elle a des mains potelées, tellement douces Un vrai bijou !

Plus un mot ne me vint. Cette petite voix qui me tourmentait sétait soudain figée, laissant place à un sentiment tragique.

Le matin repassait devant mes yeux : « Mains potelées », disait Solène Les mains de Geneviève, ridées et larges, veineuses, que javais si souvent méprisées, surnommées « pinces à linge » dans ma tête. Son visage plissé, que jappelais « vieille pomme ». Que savais-je delle, au fond ? Rien, je navais jamais cherché.

Pourtant, à chaque moment difficile, elle avait été là, sans mots, mais présente. François évoquait rarement ses deux sœurs, disparues après de longues maladies. Geneviève les avait toutes soignées, son mari aussi. Elle navait pour unique fierté et trésor que son fils, François, mon mari. Et je laimais toujours autant, après quinze ans. Si doux, si fiable, si travailleur

Il est tel quelle la élevé ! Il pourrait être brutal ou infidèle, ne pas ramener le moindre sou ! Dautres nont pas ta chance. Et toi, tu nas jamais eu un mot bienveillant pour elle. Quelle honte ! Tu prends le monde de haut. Pourquoi ? criait ma conscience.

Jen tressaillais presque.

Tu vas bien, Élodie ? demanda Capucine, inquiète.

Jacquiesçai, trop émue pour parler. Tout remontait en moi.

Il fallait changer de sujet, partir avant de fondre en larmes. Ce déjeuner, loin dêtre festif, me mettait mal à laise.

Et toi, Capucine, comment trouves-tu ton travail ?

Les regards des patients, jamais je ne les oublierai, murmura-t-elle. Il y a tant de souffrance, mais aussi de lumière et despérance dans leurs yeux. Ils parlent souvent de ce quils nont pas eu le temps daccomplir. Dautres seffondrent de chagrin en quittant un être cher Un homme daffaire venait chaque jour voir sa mère. Il lui offrait mille cadeaux mais navait jamais accepté de lemmener dans son village natal. Quand il la perdue, il suppliait le ciel, à genoux, de la ramener : « On ira là-bas, je ferai tout ce que tu veux, maman, cest toi que jaime avant tout »
Ou ce colonel, droite allure, qui venait coiffer chaque jour sa fille et lui apporter des barrettes, alors quelle navait plus un cheveu. Mais lespoir habitait son regard.
Après son départ, il a offert ses barrettes à toutes les jeunes patientes. Jai vu dans ses yeux une douleur immense, mais aussi de la paix : « Elle est avec sa maman maintenant » Il faut apprendre à apprécier ce que lon a. Certains sanglotent sur le tombeau, dautres se battent chaque jour, dautres encore gaspillent leur vie en querelles et bassesses inutiles. La vie est imprévisible, mes chères amies, et savoir aimer est la seule richesse.

Solène, dun geste, rangea les derniers restes, composa un message à son mari pour annoncer une soirée en famille, insistant pour que belle-maman et beau-papa dorment à la maison.

Je file, réunion imprévue ce soir ! À bientôt, lança-t-elle, sautant de sa chaise.

Je me levai à mon tour, fébrile, cherchant mon mouchoir, puis faisant tomber mon sac. Capucine maida à tout ramasser, sans mot dire.

Je devais partir pour affaires, le reste de ma journée était planifié au cordeau. Pourtant, une idée me rongeait

À cette heure, là-bas, dans son modeste pavillon de Créteil, ma belle-mère, que jaccusais de ne pas maimer, contemplait mon cadeau. Je songeai quà sa place, jaurais été blessée, amère, surtout le jour de mon anniversaire.

Je pris mon téléphone et annulai tous mes rendez-vous, promettant une coupe gratuite à mes clientes. Je décidai de foncer chez Geneviève.

Impossible de joindre François.

Mes paumes étaient moites. Allait-il men vouloir ? Geneviève, cétait sa mère

La nuit était tombée. Des lumières douces filtraient à travers les rideaux fleuris de la maison. Du géranium à la fenêtre, que javais tant dénigré, montait un parfum accueillant.

« Je dois mexcuser Mais que dire ? Arriver les mains vides ? Je lui promets un autre cadeau, alors. Quai-je fait » songeais-je, traversant le petit jardin.

La porte nétait pas fermée. Je jetai un œil à la grande pièce : une belle assiette de quenelles trônait au centre de la table, une carafe de limonade maison, des crêpes roulées à la confiture. Mon mari bavardait avec notre fils, qui dévorait les choux farcis de sa grand-mère. Geneviève, en robe bleue à lavallière, sa longue natte ramenée par-dessus lépaule, riait gentiment avec deux voisines âgées et un voisin énergique.

Regardez donc quel beau présent, nest-ce pas ? sexclama-t-elle tout sourire en montrant le grand portrait sur la commode.

Cest Élodie, la femme de mon François. Une vraie princesse, gentille, belle comme un cœur. Quand je la vois, tout chante en moi. Quelle joie davoir une telle belle-fille ! À présent, elle veillera à jamais sur moi : le peintre la parfaitement représentée, je nai jamais reçu plus beau cadeau !

Je devins cramoisie, envahie dune honte immense, comme jadis lorsque javais cassé le vase de ma grand-mère enfant. Ce fameux cadeau ce portrait de moi quelle exposait avec fierté, croyant me détester ! Je voulais la faire souffrir, la convaincre chaque jour de mon mépris et elle, elle rayonnait !

Élodie est si jolie que parfois je nose lui adresser la parole. Pareille à une poupée : des yeux couleur myosotis, des traits si fins Moi, vieille femme rabougrie, mal dégrossie, incapable dexprimer les belles choses. Mais je laime, comme une fille, vous savez Mes filles à moi sont parties trop tôt, alors le Bon Dieu ma donné une autre fille : la femme de mon François Je le répète toujours à mon fils : il a épousé une perle.

La voix dans ma conscience soupira : « Vis donc avec cela, à présent » Je neus pas même le temps de promettre de mamender quon mapercevait déjà. Antoine quitta sa chaise, François aussi.

Tu termines tôt, aujourdhui ? Maman disait que tu étais passée la voir ce matin, chuchota-t-il.

Jai tout annulé. Madame Geneviève Est-ce que je pourrais vous appeler « maman », maintenant ? Joyeux anniversaire ! balbutiai-je, la gorge nouée par lémotion.

Jeus même envie de magenouiller, comme lhomme de lhistoire de Capucine, devant tant de dignité, de tendresse, de pardon.

Ma petite Élodie ! Tu as trouvé le temps de venir, malgré tout, pour une vieille pomme comme moi ! Oh là là, ma belle-fille ! sexclama Geneviève, les yeux brillants dadmiration.

Le doyen de la tablée poussa un sifflement dapprobation. On se remit à rire et à parler fort.

Je savourais ce jour de fête, ma chance dêtre debout au milieu des miens, davoir des parents, un merveilleux mari, un enfant, une belle-mère sincère et aimante, un métier chéri. Que demander de plus ? Jétais riche, et je ne lavais pas vu.

À table, tout le monde ! sactiva Geneviève.

Quel bonheur ! Après, si vous voulez, je propose une séance coiffure à la maison ! Couleurs, coupes, soins, demandez : ce sera mon cadeau à tous ! proposai-je, radieuse.

Cétait ça, mon vrai présent. Pour chacun deux.

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