J’ai offert à ma belle-mère un cadeau si redoutable qu’elle en serait bouleversée sur-le-champ ! Et elle sera prise de frissons chaque fois qu’elle posera les yeux dessus.

J’avais offert à ma belle-mère un présent qui, pensais-je, la bouleverserait tellement qu’elle en serait malade ! Ce cadeau, elle ne pourrait jamais le jeter ou lignorer : obligé de le garder, et de plus, bien à la vue de tous. Voilà ma revanche. Les larmes de la souris finiront bien par se retourner contre le chat ! Ma Véronique Dubois, insupportable ! En quinze ans de mariage avec Alexandre, elle n’a jamais eu, à mon égard, un mot chaleureux. Toujours renfrognée. Les autres, au moins, marmonnent quelque chose, même à contrecœur. Mais elle, non : un silence de glace, ses yeux bruns sans cesse braqués sur moi. Je fuis toujours ses visites et je ny reste jamais plus de cinq minutes, une fois lan. Cest ce que je racontais à ma confidente, Manon.

Elle mécoutait avec enthousiasme, sa propre animosité contre sa belle-mère, Marie, ne faisant rien pour calmer la mienne. Nous avions instauré un petit rituel, hérité de notre bande denfance : tous les quinze jours, le samedi, nous nous retrouvions à trois pour un vrai moment de copines.

Moi, Claire, la coiffeuse du groupe, je régénérais leur look à chaque fois, mais aujourdhui je ne restais pas longtemps : des clientes mattendaient. Manon, qui était cheffe dans un petit bistrot, ramenait toujours des « monts de gourmandises », comme disait mon fils Jules.

La troisième amie, Léa, travaillait comme infirmière. Elle venait de changer de poste, sans encore livrer les détails : nous comptions bien la cuisiner, mais la conversation avait dévié sur les belles-mères.

Je ne la supporte plus ! Elle ne compte pas pour moi, cette femme ! Si elle nétait pas là…

Jentamais, quand soudain Léa, restée jusque-là en retrait, minterrompit.

Et alors, Claire ? Tu serais plus heureuse tout de suite ? lança-t-elle, narquoise.

Je sans doute bredouillai-je, minterrompant soudain.

Je me remémorai le matin-même : le présent enveloppé dun papier raffiné, mon sourire mauvais. Javais remis le cadeau à Véronique, qui sétait ruée sur lemballage comme une gamine excitée, mais javais précisé : « À ouvrir seulement après mon départ ! » Son anniversaire était donc fichu, me disais-je avec une jubilation cruelle.

Au fait, vous vouliez savoir où je travaille maintenant… reprit Léa.

Nous tendîmes loreille.

Dans une clinique privée ? lui demandai-je.

Tu vas nager dans largent ! plaisanta Manon.

Non, dans un hospice, répondit simplement Léa.

Un silence tomba.

Mais Pourquoi ? Léa, tu nas pas peur ? Et largent ? balbutiai-je, déconcertée.

Toujours largent, Claire… Pardon, mais il faut que je te dise une chose : tu te comportes bien stupidement souffla Léa, les yeux brillants.

Moi ? Tu veux dire, à propos de Véronique ? pouffai-je.

Oui, Claire, toi ! Ce que tu fais, ce que tu dis, cest vraiment bas. Tu me racontes : jamais un mot gentil ? Mais qui a vendu son appartement du centre de Lyon pour que toi et Alexandre puissiez agrandir ? Ta belle-mère. Sans la moindre plainte. Quand ton petit Jules était si malade, qui vous a décroché un rendez-vous chez ce médecin réputé ? Oui, cétait le fils dune amie de jeunesse de ta belle-mère, et cest lui qui a sauvé ton enfant. Et ce soir de fête où tu tes réveillée chez un ancien camarade, incapable de retrouver le chemin du retour ? Rien ne sest passé, mais Alexandre, lui, naurait jamais pardonné. Qui ta couverte ? Véronique, qui a dit à son fils que tu avais passé la nuit chez elle.

Combien de fois avons-nous goûté, Manon et moi, aux cornichons, ratatouilles, confitures quelle te préparait, alors que tu serais bien incapable de différencier une tomate dun radis ? Elle ne sait pas sexprimer en grand discours, mais elle met tout son amour dans ses actes ! Il y a ceux qui savent parler, et ceux qui aiment vraiment. Léa brûlait dindignation.

Merci, lamie Je croyais que tu me soutiendrais, et tu maccables ! mexclamai-je, furieuse.

Pourtant, au fond de moi, un minuscule ver de remords venait de sagiter. Il se réjouissait de lhumiliation de ma belle-mère le matin même, mais maintenant il se tortillait, troublant mon triomphe.

Manon, écoutant la dispute, engloutit cinq petits chaussons au chou sans broncher et resta inhabituellement silencieuse, la solidarité dautrefois évanouie.

Normalement, jaurais dû me lever, claquer la porte et rompre avec Léa. Jétais prête à le faire. Mais ce ver impitoyable men empêchait, comme sil me clouait sur place.

Vous oubliez : je nai plus ma mère, moi, murmura Léa. Je vis avec ça depuis quinze ans, comme toi avec ta belle-mère. Et toi, tu te plains dune femme qui taime réellement ! Moi, tout ce temps, je crève de labsence de ma maman, je compose son numéro, que je connais par cœur, jai gardé son vieux portable, je recharge le crédit pour rien. Parfois, je laisse mon téléphone dans une pièce, jappelle depuis lautre et je vois safficher « Maman » avec sa photo. Je décroche et je parle au silence, je raconte mes chagrins, je me blottis dans son vieux châle pour sentir sa présence. La douleur me consume, brûle tout à lintérieur.

Claire, excuse-moi, mais je ne peux pas me taire. Tu as ta mère, ta belle-mère : pourquoi cette cruauté envers une vieille dame ? Pourquoi te crois-tu supérieure à elle ? Souviens-toi comme tu las traitée de « paysanne » Jai une question pour toi, Claire : on te confie nos cheveux, tu nous rends belles. Mais Véronique, ta belle-mère, quand as-tu pris soin de son apparence, coupé ou coloré ses cheveux ?

Le ver en moi se recroquevilla, muet de stupeur. Ma voix, douce et étrangère, répondit malgré moi :

Jamais

Pas possible ? Tu plaisantes, Claire ! Ce nest vraiment pas humain. Ma belle-mère, moi, je la fête toujours : petites tartes, brioches de Pâques, elle rayonne de bonheur. Elle sort tout, rit aux éclats avec ses mains dodues dange Manon souriait, attendrie.

Le ver en moi disparut complètement, soudainement. Je pus enfin me lever de ma chaise.

Je revoyais Véronique, ce matin Les mains de ma belle-mère à moi étaient tout autre chose. Je les appelais, méchamment, des « pinces » : larges, veinées, usées. Laid, croyais-je. Et ce visage ridé Pour moi, cétait une « vieille pomme de terre ». Mais que savais-je delle, de sa vie ? Rien.

Pourtant, quand il le fallait, elle était toujours là. Mon mari avait perdu deux sœurs, mortes jeunes après de longues maladies. Véronique avait tout soigné, puis son mari malade. Tous morts. Son unique fierté, son plus grand bonheur, était son fils Alexandre, mon mari. Et moi, je laimais encore comme au premier jour, mon Alexandre si beau, si fort, si fiable, si généreux.

Il est comme ça grâce à elle, la pauvre ! Moi, elle ma jamais rien reproché ; au contraire, elle a tout supporté, sacrifié. Tes injuste, Claire. Tu lui dois tout, sans jamais rien lui rendre.

Le ver en moi se débattait, puis se mit à hurler, féroce : Quelle honte ! Tu chéris les cheveux des autres et te ris delle, tu la piques de tes moqueries Honte à toi !

Je sursautai sous le coup.

Claire, ça va ? sinquiéta Léa.

Je fis non de la tête, priant pour que les larmes ne montent pas. Toute la rancœur fondait soudain, prête à sépancher comme une rivière cassant ses digues après la chaleur.

Il fallait détourner la conversation, partir vite. Je croyais mamuser ce soir. Quelle erreur.

Chuchotant, pour ne pas craquer, je demandai :

Et ce nouveau travail, Léa ?

Leurs regards, les filles, je noublierai jamais. Tant de souffrances, certes, mais aussi de lumière et despérance. Ils parlent déternité, de ce quils nont pas eu le temps daccomplir. Jai vu tant de larmes Un jeune homme, homme daffaires prospère, venait voir sa mère en fin de vie. Il lui achetait tout ce qui se pouvait, dorait ses journées dattentions, mais elle, elle voulait seulement retourner dans son petit village natal. Lui, trop pressé, nen voyait pas la nécessité. À son décès, il sest effondré, suppliant quelle revienne, quil ferait tout désormais, quil na besoin que delle. Jai croisé aussi un vieux monsieur, officier à la retraite, venu au chevet de sa fille mourante. Elle navait presque plus de cheveux. Il lui rapportait chaque fois une nouvelle barrette décorative et elle rayonnait de bonheur à la vue de ces petites choses ; lui jurait que, quand ses cheveux repousseraient, il les lui tresserait comme sa mère le faisait…

Sa fille disparue, il a tout offert aux autres. Quand je suis allée le réconforter, ses yeux étaient secs de trop souffrir, mais il ma soufflé : « Elle est avec sa maman, maintenant. Bientôt, elles mattendront ensemble. »

Ce que je veux dire ? Cest quil faut savoir apprécier ce quon a ! Certains pleurent leur mère au tombeau, dautres épuisent la vie dans leurs conflits et petites rancœurs jusquà fatiguer le destin. Et alors, un jour, toute la vie bascule.

On croit maîtriser son destin, mais, non, mes chères… Ce nest pas si simple, soupira Léa.

Manon, balayant le peu qui restait de miettes, songea à ce quelle ferait à son retour : cuisine, soirée ciné, inviter la belle-famille Elle sempressa denvoyer un texto à son époux : ce soir, réunion familiale impérative et que ses beaux-parents dorment à la maison !

Bon, je file ! Réunion de crise à la maison ! À bientôt ! Et Manon disparut.

Je me levai aussi, tâtonnai dans mon sac, le fis tomber : tout séparpilla. Léa maida à tout ramasser, dans un silence pudique.

Chacune regagna sa route. Pour ma part, la soirée débordait de rendez-vous… mais…

Quelque part, dans une petite maison à la périphérie de Lyon, une femme âgée que je me figurais me haïr, contemplait, à cet instant, mon cadeau. Celui préparé par vengeance. Que ressentirais-je si elle mavait offert la même chose ? Jen aurais été blessée, cest certain, et mon anniversaire gâché.

Je pris alors mon téléphone, annulai tous mes clients en mexcusant, promettant une remise la prochaine fois. Il fallait que jaille voir ma belle-mère.

Impossible de joindre Alexandre.

Mes mains étaient moites, jimaginais la réaction de mon mari… Après tout, cest sa mère…

La nuit tombait. Les lumières brillaient à travers les fenêtres du petit pavillon. Les rideaux à fleurs, la touffe de géraniums sur le rebord que javais toujours trouvés désuets, mapparurent soudain chaleureux, connus.

Il fallait sexcuser. Quoi dire ? Jaurais voulu apporter un autre cadeau… Mais il était trop tard. Je lui promettrais.

La porte était ouverte. Dans la salle à manger trônait un grand plat de quenelles maison. Une soupe froide que mon mari adorait. Des crêpes farcies. Je marrêtai, observant dabord la table Alexandre riait avec Jules, qui dévorait les petits choux farcis de sa grand-mère. Véronique, en robe bleue à dentelle, tressait comme toujours sa natte au mur, entourée de deux voisines âgées et dun papy toujours vif.

Regardez-moi ce chef-dœuvre ! sextasiait-elle précisément, désignant mon cadeau.

Elle poursuivit :

Cest Claire, la femme dAlexandre, notre petite princesse. Belle, pure, précieuse. Quand je la regarde, tout mon cœur chante ! Le Bon Dieu a de la bonté davoir créé une telle merveille. Et désormais Claire est toujours près de moi. Cest un peintre qui a fait son portrait. Jen ai pleuré de bonheur. Rien ne pouvait me toucher plus.

Je dus devenir cramoisie de honte. Comme lorsque, enfant, javais, brisé un vase chez ma grand-mère puis accusé, sans scrupule, mon frère Nicolas.

Le cadeau danniversaire était un portrait de moi. Javais cru, dans mon mépris, quil la gênerait, quelle ne pourrait pas lignorer ni le jeter. Je pensais quelle me haïssait, et je voulais quelle souffre à chaque regard posé sur moi. Et là, je voyais quelle navait que du bonheur à parler de moi.

Claire est si jolie que jen deviens timide avec elle. Des yeux bleus comme des myosotis, des traits de poupée, contrairement à moi, vieille femme que je suis, toute gauche, incapable de trouver deux mots à accorder Je nai jamais su parler joliment, jen suis gênée. Parfois, quand elle dort ici, je lui remonte la couverture, la caresse doucement. Le Seigneur ma enlevé mes deux filles, et ma laissé une autre fille, la femme dAlexandre, ma Claire à moi. Jai toujours dit à mon fils que sa femme, cest un bijou.

Tu vivras avec ça, maintenant ! le ver en moi, dun ton sec et définitif, disparut à jamais.

Pas même le temps de me promettre de réparer, que déjà le moment marrivait : on me remarqua. Jules courut vers moi, Alexandre se leva.

Tu nétais pas en salon ? Maman disait que tu avais déjà félicité ce matin, me glissa-t-il.

Jai annulé. Véronique Est-ce que je peux vous appeler Maman, désormais ? Comme ma mère Joyeux anniversaire ma gorge se serra.

Jaurais voulu tomber à genoux, comme dans lhistoire de Léa, devant cette bonté infinie, cette capacité à tout pardonner.

Claire, tu as trouvé le temps de venir ! Merci, ma fille ! Pour une vieille femme comme moi Oh, cest ma Claire ! sécria-t-elle, les yeux brillants.

Le vieux voisin grogna son contentement, du regard sur moi, puis sur le portrait.

Et soudain, tout le monde sanima, riait de bon cœur.

Jétais heureuse, simplement : cétait la fête, jétais en vie et bien entourée, mes parents arrivaient même, il me restait un mari et un fils adorables, une belle-mère merveilleuse, un métier aimé. Décidément, jétais une riche parmi les riches.

À table ! À table ! sagitait Véronique.

Quelle chance ! Et ensuite, ce sera la Journée de la Beauté ! Je vous coiffe toutes, daccord ? Je vous remercie toutes, et si quelquun veut une couleur ou une coupe, je men occupe ! souris-je, enfin sincère.

Cétait aussi un cadeau. Pour nous tous.

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