J’ai offert à ma belle-mère un cadeau si redoutable qu’elle en restera bouleversée ! À chaque regard, elle en frissonnera pour toujours.

Jai offert à ma belle-mère un cadeau qui, jen étais sûre, allait lui faire tourner la tête ! Et à chaque fois quelle le verra, elle en sera bouleversée. Mais elle ne pourra pas sen débarrasser, elle sera obligée de le garder, bien en vue, sous les yeux de tous ! Voilà, bien fait pour elle. Un peu de retour de bâton pour cette sournoise de Françoise Dubois ! En quinze ans de mariage avec Julien, elle ne ma jamais dit un mot gentil. Jamais. Les autres belles-mamans, au moins elles marmonnent quelque chose, même entre les dents. Elle, rien. Juste ses grands yeux sombres qui me scrutent, comme si jétais une menace. Jévite daller la voir autant que possible, et si je passe, cest pour cinq minutes, une fois lan, à la galette des rois je racontais tout ça à Chantal, ma plus vieille amie.

Chantal, elle, opinait vigoureusement. Faut dire quelle, sa belle-mère, Odette, elle pouvait pas la voir non plus. Cest une tradition : tous les quinze jours, notre trio de copines denfance se retrouvait le samedi pour un après-midi filles. Nadia était coiffeuse elle changeait nos têtes comme personne, même aujourdhui, elle devait repartir vite, ses clientes lattendaient. Chantal, qui bosse dans une pâtisserie, rapportait toujours un tas de douceurs comme disait Hugo, le fils de Nadia.

La troisième du groupe, cétait Claire. Claire travaille comme infirmière et venait tout juste dêtre mutée dans un nouvel établissement. On voulait tout savoir, justement, mais la conversation a dévié sur les belles-mamans.

Elle minsupporte, tu peux pas savoir ! Franchement, si elle pouvait disparaître reprit Nadia.

Mais là, Claire, qui était restée discrète, a pris la parole en la coupant :

Et franchement, ça tarrangerait vraiment, Nadia ? Tu crois que tu te sentirais mieux tout de suite ? lança-t-elle avec un sourire en coin.

Bah peut-être, répondit Nadia, prise de court.

Elle se remémora sa matinée : sourire perfide en coin, elle portait son fameux cadeau, soigneusement emballé, chez Françoise. Cette dernière, à peine le paquet entre les mains, se mit à le déballer, comme une gamine le matin de Noël, impatiente et excitée sauf que Nadia avait bien insisté quelle ouvre après son départ. Cétait son petit plaisir, gâcher la fête de cette vieille chipie.

Bon, les filles, vous me demandiez où je suis maintenant, au fait enchaîna Claire.

On sest toutes tournées vers elle.

En clinique privée ? a risqué Nadia.

Avec le salaire qui va avec ! sest esclaffée Chantal.

Non jai été prise à lhospice, répondit Claire simplement.

Un silence pesant sest abattu sur la salle.

Sérieux pourquoi ? sest enfin risquée Chantal, incrédule.

Cest pas trop dur, là-bas ? Et puis, la paie ?… hésita Nadia.

Ah, vous navez que le mot argent à la bouche Nadia, pardon, mais faut que je te le dise franchement : tes bête, murmura Claire sans méchanceté mais fermement.

Qui ça ? Ma belle-mère ? ironisa Nadia.

Non, toi, Nadia. Franchement, ce que tu fais, cest petit. Tas oublié combien de fois Françoise ta aidée ? Qui cest qui a vendu son appart à République pour que vous vous achetiez un pavillon en banlieue, sans même rechigner ni discuter ? Qui cest qui a emmené Hugo voir le grand pédiatre quand il était malade, grâce à ses vieux contacts ? Tu te rappelles, ce fameux médecin, cétait le fils dune de ses copines de jeunesse, et cest lui qui a sauvé ton gamin taurais pu ne pas avoir autant de chance Et cette fameuse soirée, où tu tes retrouvée chez un ex, bien éméchée, qui cest qui ta couverte ? Elle a bien dit à Julien que tu avais dormi chez elle. Nadia, tu critiques celle qui te tend toujours la main et qui nattend rien en retour. Tu sais, tous ces bocaux de confiture, les cornichons, les potirons, le gratin quelle prépare qui ten fait profiter à chaque fois ? Ten serais incapable, toi, de cultiver deux salades ! Mais au fond, elle taime, juste à sa façon, pas avec des mots, mais avec ses actes. Y en a, ils parlent tout le temps mais ça vaut rien. Dautres, eux, ils montrent tout par ce quils font.

Merci, super lamitié, murmura Nadia, vexée. Elle se sentit rougir, un petit truc désagréable noué au ventre. Un fameux petit ver qui gigotait et qui la dérangeait. Au fond, elle aurait voulu lécraser, lignorer mais il continuait à lui remuer les tripes.

Chantal, pendant ce temps, avait avalé pas moins de cinq chaussons aux pommes, son remède contre le stress, silence radio. Elle non plus ne défendait plus Nadia.

Normalement, il fallait se vexer, claquer la porte, crier un bon coup sur Claire et partir. Elle en avait presque envie.

Mais cette sale bête intérieure ne la lâchait pas. Comme si elle la clouait sur sa chaise.

Je crois que vous oubliez que moi, je nai plus de maman depuis des années, hein ? lança Claire dun ton calme. Comme toi, Nadia, quinze ans déjà. Sauf que toi, tu te plains tout le temps de ta belle-mère qui, au fond, taime à sa façon. Moi, jen crève de ne plus en avoir, de môman. Vous savez, jai toujours sa vieille ligne encore active Je recharge le crédit, je lappelle parfois, je laisse son téléphone dans une pièce, puis je me précipite sur le mien, juste pour voir apparaître : Maman Et je décroche. Jécoute le silence mais cest comme si je lui parlais, comme si je me plaignais de mon manque, enveloppée dans son vieux châle, comme si elle me bordait encore. Ce manque, ça vous consume, vous savez Nadia, tas une maman, et tu as aussi Françoise. Pourquoi tu fais ça ? Quest-ce que ça tapporte, de mépriser celle qui ta accueillie ? À part la traiter de campagnarde, quest-ce que tu sais delle ? Et franchement, toi qui es coiffeuse, tu las déjà coiffée, ta belle-mère ? Tu lui as déjà proposé une couleur, un petit soin ?

Le petit ver en Nadia se tassa, comme si elle avait pris une gifle.

Jamais répondit-elle, presque honteuse.

Quoi, tes sérieuse ? Nadia ! Mais non, cest pas normal. Ma belle-mère, elle est pas parfaite, mais je lui fais toujours des petites douceurs ! Des tartelettes, des madeleines, je lui prépare même des brioches à Pâques ! Elle est toute heureuse, elle ouvre son sac, elle sourit, elle a les mains toutes dodues, de vraies mimines dange !

Le petit ver en Nadia ne broncha plus. Elle se sentit presque capable de se lever et partir, libérée.

Soudain, le souvenir de ce matin la frappa. Les mimines dodues de Françoise ? Non, plutôt des mains grandes, abîmées, pleines de veines, quelle qualifiait de pinces. Elle, Nadia, trouvait quelle avait une sale tête, un air de vieille pomme de terre rabougrie et au fond, elle ne savait rien delle.

Mais Françoise avait toujours été là, chaque fois que Nadia en avait eu besoin que ce soit pour un coup de main, un conseil ou la moindre galère. Sa vie navait pas été tendre : deux filles malades, un mari malade aussi tous partis. Son rayon de soleil, cest Julien, son fils, tardif lhomme dont Nadia était encore folle, même après quinze ans. Et ce type, si doux, si bosseur, si fiable, cest sa mère qui la formé. Elle aurait eu de la chance dêtre maltraitée par lui ? Ou de vivre avec un radin ou un coureur ? Pas donné à tout le monde. Mais jamais, jamais, elle, Nadia, navait dit un mot gentil à Françoise. Jamais une coupe gratuite, jamais un soin, rien. Elle la regardait de haut, la traitait de bouseuse. Quelle honte !

Ce petit ver, là, trouva la force de hurler en elle, comme pour la secouer une dernière fois.

Elle sursauta.

Nadia, ça va ? senquit Claire, attentionnée.

Elle fit non de la tête, la voix bloquée. Tout ça remontait dun coup, comme une inondation longtemps retenue derrière une digue fissurée.

Il fallait vite détourner la conversation.

Et toi, Claire, comment tu trouves ton nouveau boulot ?

Les yeux de mes patients, les filles, ça, je les oublierai jamais. Y a tant de peur, mais aussi de lumière, de douceur et despoir. Jentends parler déternité, de regrets. Jai vu tant de larmes. Y en a, cest des familles qui seffondrent Un jeune homme daffaires, brillant, qui venait voir sa mère. Il lui apportait tout, tout le confort. Mais elle voulait juste quon lemmène dans son village natal, en Bourgogne. Il na jamais pris le temps. Quand elle est partie, il a hurlé : Maman, reviens ! On ira où tu veux, jachèterai une maison, tout ce que tu veux ! Moi, sans toi, je suis personne !.

Un autre, un vieux militaire, visitait sa fille, une jeune femme qui était chauve à cause de la maladie. Il lui apportait toujours des barrettes. On se demandait pourquoi mais elle rayonnait dès quil arrivait. Il promettait de lui coiffer les cheveux quand ils repousseraient, comme sa mère le faisait. Il la faisait rêver davenir, même si lui savait que ce rêve ne se réaliserait plus. Quand elle est partie, il a tout distribué, puis il ma soufflé : Maintenant, elles sont ensemble, ma femme et ma fille. Elles mattendent. Ce que je veux dire, cest quon passe à côté de lessentiel ! Certains sécroulent devant le malheur, dautres perdent leur temps à en vouloir à la terre entière, à mijoter des vengeances ridicules. Et puis la vie sarrête, dun coup. On croit maîtriser, on croit dicter sa propre vie mais on ne contrôle rien, mes chéries rien.

Chantal, en sueur, rangea son assiette vide et pianota un texto à son mari : Ce soir, soirée à la maison ! On commande une pizza, et ta mère et ton père sont invités ! Quils passent la nuit si besoin.

Allez, moi je file, réunion de crise familiale ! Bisous, les filles ! lança Chantal en s’éclipsant prestement.

Nadia se leva aussi, les mains tremblantes, cherchant quelque chose dans son sac, quelle laissa tomber. Claire laida à ramasser, sans rien dire. Et elles se quittèrent ainsi.

Nadia avait sa soirée bien pleine. Mais là-bas, dans cette petite maison de banlieue, sa belle-mère, dont elle était persuadée quelle la détestait, regardait à ce moment précis son fameux cadeau. Celui quelle avait offert pour lui gâcher la journée. Et si on lui avait rendu la pareille, à Nadia, elle aurait été dévastée, son anniversaire serait fichu.

Nadia sexcusa auprès de toutes ses clientes du soir, promit une belle réduction pour la prochaine fois, et fila chez Françoise.

Julien ne répondait pas au téléphone. Les mains de Nadia devinrent moites : que dirait-il, lui, face à tout ça, lui qui vénérait sa mère

La nuit tombait. Les volets de la petite maison blanches luisaient doucement, leurs rideaux fleuris et le pot de géraniums sur le rebord, tout ça quelle trouvait kitsch, lui sembla soudain si familier, si particulier.

Il faut que je mexcuse. Quest-ce que je vais dire ? Je devrais prendre un autre cadeau ? Tant pis, jimproviserai Jespère quelle nest pas trop vexée oh là là, quest-ce que jai fait

La porte nétait pas fermée. Sur la grande table, une immense assiette de raviolis maison. Une salade de lentilles, le plat préféré de Julien. Des crêpes fourrées. Nadia resta un instant figée dans lencadrement, le regard happé par la table. Son mari parlait à leur fils, qui, ravi, engloutissait les petits choux maison de sa grand-mère. Françoise, tout sourire dans sa robe bleue à col dentelle, sa tresse bien en place, discutait avec deux voisines âgées et un vieux monsieur plutôt dynamique, sûrement un autre invité.

Regardez-moi cette merveille ! lança-t-elle, en montrant le fameux cadeau.

Elle continua, toute fière :

Cest Nadia, la femme de mon Julien. Une vraie princesse, notre Nadia ! Toute blondinette, si douce, si belle. Quand je la regarde, jen ai les larmes aux yeux. Cest fou quune fille si jolie fasse partie de la famille ! Maintenant, je laurai toujours avec moi, grâce à ce portrait Le peintre la si bien représentée Je naurais pas pu rêver mieux pour mon anniversaire !

Nadia sentit une bouffée de honte lui monter au visage, aussi violemment que lorsquelle avait cassé un vase chez sa grand-mère et accusé son frère. Ce cadeau, elle lavait pensé comme une vengeance, convaincue que Françoise ne laimait pas, quelle ne la supportait pas Pour la blesser. Mais la réaction de Françoise nétait pas du tout celle attendue.

Nadia, elle est si belle, si élégante ! Moi, je suis une vieille pas très futée, pas douée avec les mots. Mais tant de fois, quand elle dormait ici, je lui remettais sa couverture, comme à une enfant. Mes propres filles, Dieu me les a enlevées trop tôt. Alors, la femme de Julien, cest mon cadeau à moi, ma petite fille à moi. Je dis toujours à Julien quil a trouvé une perle !

Voilà, vis avec ça maintenant, ironisa intérieurement le fameux petit ver qui, soudainement, disparut à jamais.

Elle neut même pas le temps de promettre quelle se rattraperait. Son fils la vit la première, puis Julien se leva.

Quest-ce que tu fais là ? Tu avais du travail ? Maman a dit que tu étais déjà passée ce matin chuchota-t-il à son oreille.

Jai tout annulé. Françoise Est-ce que je peux vous appeler maman, dorénavant ? Joyeux anniversaire balbutia Nadia, la gorge nouée.

Et, franchement, elle aurait voulu se mettre à genoux, comme le fils de lhistoire de Claire. Sincliner devant cette générosité, cette bonté, cette capacité à pardonner.

Nadia ! Tu as trouvé le temps de revenir ! Merci, ma chérie. Tu nimagines pas ce que ça me fait plaisir Ma Nadia ! senthousiasma Françoise en la prenant dans ses bras.

Le vieux voisin poussa un grognement approbateur, oscillant du portrait à Nadia elle-même.

Et tout le monde sanima, la pièce semplit de rires.

Nadia se dit que oui, cétait vraiment la fête. Elle était en vie, elle avait encore ses parents qui, justement, arrivaient à leur tour , elle avait un mari en or, un fils adorable, une belle-mère formidable, et un métier quelle aimait. En y repensant, elle, Nadia, elle était riche. Riche de ce qui compte.

À table, tout le monde ! lançait déjà Françoise en sagitant autour des plats.

Vous savez quoi ? Après, je vous propose une journée beauté ! Si quelquun veut une coupe, une couleur Je vous chouchoute, avec plaisir, annonça Nadia en souriant.

Cétait son cadeau, le vrai cadeau finalement, pour tout le monde.

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