J’ai fréquenté une femme pendant presque un an, sans jamais compter mes dépenses pour elle et son petit-fils. Mais il m’a suffi de lui demander des chouquettes à emporter pour découvrir aussitôt quelle place j’occupais vraiment.

Je sors avec une femme depuis presque un an. Je nai jamais compté mes sous que ce soit pour elle ou pour son petit-fils. Mais il ma suffi de lui demander quelques restes de tarte pour emporter pour aussitôt comprendre quelle place joccupe réellement dans sa vie.

Le serveur posa délicatement devant nous une boîte en plastique, où trônait une grosse part de tarte au chocolat à peine entamée. Françoise, ravie, rapprocha le contenant delle dun geste assuré. Nous étions assis dans un bon café rue Saint-Antoine, la musique flottait en fond, mais en moi montait une sourde irritation.

Voilà presque un an que nous sommes ensemble. Jai cinquante-huit ans, elle cinquante-quatre. Nous sommes deux adultes avec tout un passé chargé de mariages, divorces, enfants devenus grands, et naturellement, petits-enfants. Jen ai deux : un garçon, une fille. Elle, elle na quun petit-fils adoré, Léo, un « rayon de soleil » de six ans, que je nai croisé quen coup de vent deux fois mais dont je sais presque plus de détails que sur mes derniers examens médicaux.

Françoise glissa la boîte dans son sac et me sourit de ce sourire doux qui ma fait perdre la tête.

Léo raffole de tout ce qui est au chocolat, confia-t-elle. Et moi, je nen ai plus envie, cest dommage de gâcher, tu ne trouves pas ?

Je hochai la tête sans mot dire, appelai le serveur et réglai laddition, incluant évidemment le gâteau, mon café et sa salade. Ce nétait pas une question dargent je ne risquais pas de finir sur la paille. Mais il y avait autre chose derrière la somme, dans ce schéma insidieux qui sétait mis en place ces derniers mois. Par fierté ou par aveuglement, je métais convaincu que tout venait simplement de son instinct de grand-mère. À chaque occasion et, bien souvent, à mes frais Françoise rapportait chez elle tout ce quelle pouvait, pour gâter son cher Léo.

Le premier petit signal dalarme est venu il y a trois mois. Nous étions allés au cinéma sur les Champs-Élysées pour une grosse sortie. Javais acheté les billets, et, au bar, Françoise réclama le plus grand seau de pop-corn au caramel, avec un Coca.

Ça ma surpris, parce quen général, elle fait attention à sa ligne et évite les sucreries. Je mattendais juste à un petit plaisir en duo. Lumières baissées, le film commence. Je plonge la main dans le pop-corn, jen prends une poignée mais Françoise, elle, laisse le seau fermé sur ses genoux après avoir expressément demandé un couvercle. Et elle ne touche pas un grain.

Tu ne manges pas ? lui soufflai-je à loreille. Il est bon !

Oh non, merci, répondit-elle tout bas. Je veux lemporter pour Léo. Il dort chez moi cette nuit, et il adore le pop-corn du cinéma. Son papa et sa maman nen prennent jamais

Jai failli métouffer avec mon Coca. Je réalisais soudain que ce seau nétait pas pour nous, mais pour son petit-fils sans discussion aucune. Cétait réglé davance, comme une évidence. Du coup, tout le film, jétais gêné : manger devenait presque un crime, sous surveillance. Au retour, je la déposai devant chez elle, le seau à la main, rayonnante. Moi, je me sentais comme un livreur qui en plus devrait remercier de payer la course.

Pourtant, Françoise nest pas à court dargent. Elle gagne bien sa vie, elle est élégante, conduit une belle voiture. Il nest pas question de nécessité.

Le vrai choc est arrivé samedi dernier. Elle mavait invité à déjeuner chez elle, promettant ses fameux petits chaussons dont on mavait tant parlé. Javais apporté une bonne bouteille de vin, des fruits frais, un peu de saumon question davoir une jolie table, quoi. À peine entré dans la cuisine, lodeur de la pâte dorée me mettait leau à la bouche.

Sur la table, sous un torchon, un grand saladier débordait de petits chaussons bien brillants. Nous nous sommes installés, Françoise a servi le thé et en a déposé cinq devant moi.

Sers-toi, Paul. Profite, ils sont tout chauds.

Ils étaient excellents. Jen ai goûté trois à la viande, deux aux légumes, et je men suis léché les doigts. On a bavardé, ouvert le vin, je me suis senti bien, enveloppé dune chaleur domestique.

Franchement, Françoise, ils sont merveilleux, ai-je soufflé en arrière sur ma chaise. Ce soir, mes petits loups débarquent, ma fille vient passer le week-end avec eux. Tu pourrais men mettre un peu pour leur faire goûter ? La cuisine, ce nest pas son fort, ils ne mangent que du surgelé…

Et cest là que tout a basculé.

À linstant, elle a changé de visage. À peine une micro-seconde plus tôt, elle souriait, encore ouverte, détendue. Puis, soudainement, son regard est devenu dur, distant. Elle sest raidi entièrement.

Oh, Paul souffla-t-elle dun ton gêné, mais ferme. Je ten donnerais volontiers, mais je ne peux pas trop ten passer. Léo vient dîner, et je les ai surtout préparés pour lui.

Elle se leva, se dirigea vers le saladier gigantesque il devait y avoir au moins trente chaussons ! Fouilla un peu, sortit un petit sachet et y glissa trois chaussons. Deux aux légumes, un à la viande.

Tiens, dit-elle en tendant le petit sac. Tu leur feras goûter Mais il ne faut pas que Léo soit privé pour son dîner.

Je regardais ces trois pauvres chaussons, sentant la gêne me monter au visage. Dans le saladier, une vraie montagne. Je venais de lui apporter du bon vin, des fruits, du saumon. Je navais jamais été avare. Et là, elle mégotait sur mes petits-enfants, pour trois chaussons ?

Mais, il en reste plein, tentai-je, essayant de masquer mon agacement. Léo ne mangera jamais tout ça. Tu pourrais au moins en donner deux-trois à chacun des miens, ils sont deux.

Elle serra les lèvres, remit le torchon comme un rempart, et lâcha dun ton cinglant :

Paul, jai mes comptes. Jai promis mes chaussons à Léo. Je ne peux pas distribuer tout ce que je fais. Tu en as bien profité, cest déjà bien. Le reste, cest pour mon petit-fils.

Elle avait dit « distribuer ». Comme si je nétais quun passant venu mendier, et pas lhomme avec qui elle était censée bâtir quelque chose et que, trente minutes plus tôt, elle recevait à bras ouverts à sa table de délices.

Pourquoi, dans sa hiérarchie intérieure, étais-je relégué aussi peu après un enfant de six ans ?

Au bout dune demi-heure, jai prétexté une urgence. Les trois chaussons trônaient sur le siège passager, et lodeur, qui mavait semblé si réconfortante, avait maintenant un goût amer une sensation de fausseté. Jessayais de comprendre comment elle raisonnait et ma conclusion navait rien de bon.

Jai toujours cru quen couple, les partenaires adultes comptaient en premier. Les enfants et petits-enfants sont certes précieux, mais ils viennent après le couple. Chez Françoise, tout est inversé. Au centre de sa vie, il y a Léo. Il est unique, il est roi. Et moi, finalement ? Un sponsor sympa ? Lhomme qui règle les factures au café, au ciné, le fournisseur officiel de pop-corn à emporter ?

Quand il sagit que je paie le gâteau pour Léo, cest logique : « on est une famille » Mais dès quil sagit de mes petits-enfants, soudain cest la restriction : « Je ne peux pas donner ». Cest une logique à sens unique. Son petit-fils a tous les droits, mes petits-enfants se contentent dun échantillon. Et elle ne réalise même pas lhumiliation de me tendre ce sachet ridicule en cachant bien la montagne de chaussons restants.

Une fois rentré, mes petits-enfants étaient déjà là. Ma fille, éreintée par la semaine, rangeait les courses.

Oh, papa, ça sent bon le chausson !

Jai sorti le sachet et jai ressenti une pointe de honte.

Cest Françoise qui vous envoie ça, ai-je dit en évitant son regard. Goûtez.

Les trois ont vite disparu. Forcément, ils étaient délicieux.

Il en reste ? demanda ma petite-fille en léchant ses doigts.

Non ma chérie, cest tout répondis-je avant de misoler sur le balcon pour fumer.

Le froid, les lumières de Paris au seuil du soir et je me suis demandé : à quoi bon tout ça ? Pourquoi aimer une femme qui considère mon argent comme commun dès quil sagit de son petit-fils, mais ses douceurs maison comme un trésor réservé ? La question nest pas la nourriture je peux en acheter des kilos. Cest bien plus profond. Cest lattention, lempathie.

Elle na même pas compris quelle mavait blessé. Le soir, elle a appelé, toute joyeuse : « Léo est venu, il s’est régalé, il regarde des dessins animés ». Je lai écoutée en silence. Javais envie de dire : « Les miens en auraient voulu plus, ils mont demandé, et jai dû dire quil ny en avait plus ». Mais je nai rien dit.

Avez-vous déjà croisé ce genre de logique à double vitesse ? Où tout ce qui est bon ne va que dun côté, et de lautre on ne vous demande que dajouter ? Vous pensez que je devrais en discuter franchement avec elle ? Ou est-ce moi qui deviens grincheux face à une économie domestique « normale » ?.

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