Je fréquentais une femme depuis presque une année, jamais je ne comptais mes euros pour elle ou son petit-fils. Pourtant, il ma suffi de demander quelques madeleines à emporter pour aussitôt comprendre ma véritable place.
Le serveur avait déposé devant nous un pot en plastique, soigneusement refermé, contenant une part à peine entamée de tartelette au chocolat. Solange, en toute satisfaction, sétait emparée de la boîte et lavait tirée vers elle. Nous étions installés dans un salon de thé feutré du centre de Nantes, là où ségrène une musique douce, mais en moi montait doucement une irritation grise, cotonneuse, comme derrière un épais brouillard.
Nous formions un couple depuis près dun an. Jai cinquante-huit ans, elle en a cinquante-quatre ; adultes échaudés, traînant derrière nous divorces, enfants grands et inéluctablement petits-enfants. Deux pour moi, un garçon et une fille ; un seul idole pour elle : Paul, six ans, son « rayon de lune ». Je nai croisé ce garçonnet quen coup de vent, mais jai la sensation den connaître chaque détail, tant Solange évoque son univers en permanence.
Solange a rangé la boîte dans son grand sac en cuir, me décochant ce sourire miroitant qui jadis ma fait perdre la tête.
Paul raffole de tout ce qui est chocolat, a-t-elle dit. Et moi, je nai plus faim, vraiment. Vu la qualité, autant ne pas gaspiller, tu ne crois pas ?
Jai opiné sans mot dire, appelé le serveur et réglé laddition : le gâteau, mon café, sa salade niçoise. Largent nétait pas le souci je ne me priverais de rien. Non, il sagissait dautre chose : dun rituel invisible, érigé entre nous depuis quelque temps. Javais fait semblant de ne pas remarquer quau moindre prétexte et toujours à mes frais Solange emportait tout ce quelle pouvait offrir à son inestimable Paul.
Le premier signal dalarme sest allumé trois mois auparavant, lors dune sortie ciné pour voir une avant-première. Jai payé les places, nous avons rejoint le comptoir, et Solange a commandé le plus grand seau de pop-corn caramélisé et un grand verre de Cola.
Jétais surpris : Solange surveille dordinaire sa ligne et fuit le sucre. Je me suis imaginé quelle voulait se faire plaisir pendant le film. Nous avons gagné nos fauteuils, la salle sest plongée dans le noir. Jai plongé ma main dans le pop-corn, Solange tenait le seau sur les genoux, fermé dun couvercle demandé spécialement.
Tu nen veux pas ? ai-je soufflé.
Tu sais, non Cest Paul qui reste chez moi ce soir. Il adore le pop-corn du cinéma, ses parents nen achètent jamais.
Jai failli métouffer avec mon Cola. Ainsi, ce seau avait été acheté pour son petit-fils, à mon insu ! Toute la séance, jai eu le sentiment de voler : le seau, gardé comme une relique, métait interdit. Je lai raccompagnée, Solange est descendue, triomphante, son butin serré contre elle, tandis que je me sentais livreur mal payé.
Et ce nest pas par besoin : Solange gagne bien sa vie, shabille chez Comptoir des Cotonniers, conduit une belle Peugeot. Tout cela navait rien déconomique.
La vraie gifle, cependant, est venue samedi dernier. Solange ma convié à déjeuner chez elle, promettant ses fameux chaussons salés, recette familiale au caramel de souvenirs. Je suis arrivé chargé : une bonne bouteille de Saumur, des clémentines, un pavé de saumon fumé lenvie de garnir sa table me chatouillait.
La cuisine embaumait dun parfum de pâte chaude. Sur la table, sous un torchon, trônait un saladier immense, recelant une montagne de chaussons dorés au beurre. Solange a versé le thé, en a disposé cinq sur une assiette.
Yvan, sers-toi pendant quils sont encore chaud, a-t-elle glissé de sa voix doucereuse.
Ils étaient merveilleux : trois viande et deux aux poireaux, tout sévanouissait en saveurs. Nous avons discuté, ouvert le vin, jai senti la chaleur du foyer rêvé.
Solange, tes chaussons sont fantastiques ! Ma fille apporte mes petits à la maison ce soir pour le week-end Tu pourrais men donner deux ou trois à emporter ? Ils mangent dhabitude des trucs industriels, ce serait si bon pour eux.
Cest là que le rêve sest craquelé.
Solange sest métamorphosée. En un clin dœil, sa douceur sest évaporée, son visage sest tendu, son regard sest fait glacial.
Ah Yvan, je veux bien, mais je ne peux pas en donner beaucoup Paul vient ce soir, cest lui que javais surtout en tête.
Elle sest levée, a fouillé dans le saladier (où gisaient au moins trente chaussons), extrait un petit sachet transparent, et y a glissé trois chaussons. Deux aux poireaux, un à la viande.
Tiens, a-t-elle dit en me tendant le maigre sachet. Tu leur feras goûter. Mais il ne doit rien manquer pour Paul.
Jai fixé ces trois chaussons minuscules, sensation brûlante dhumiliation. Un saladier plein à craquer, et moi qui venais doffrir vin, fruits, poisson Ma générosité ne trouve pas écho ici ; il faudrait mordre mes petits-enfants pour défendre quelques chaussons ?
Mais enfin Solange, tu en as plein ! Paul ne peut pas tout manger, donne men au moins un de plus pour mes deux petits
Jai tout compté, Yvan. Jai promis ces chaussons à Paul. Ne sois pas froissé, mais je peux pas tout distribuer. Tu as bien mangé, non ? Cest déjà ça. Le reste, cest pour mon petit-fils.
Elle parlait de « distribuer », comme si jétais un mendiant venu arracher un aumône, pas lhomme partageant sa vie, ses déjeuners et la pourvoyant de mets fins.
En une demi-heure, javais quitté lappartement, prétextant un rendez-vous. Les chaussons à mes côtés dans la voiture, leur odeur me parut fausse, emplie dun malaise qui me collait à la peau, comme un rêve étrange dont on narrive pas à se réveiller.
Chez moi, les petits jouaient déjà. Ma fille, épuisée, déballait ses sacs.
Wah, ça sent la boulangerie ici !
Jai sorti le sachet, honteux.
Tiens, cest la dame Solange qui les offre Goûtez.
En une minute, disparus. Irrésistibles, bien sûr.
Il y en a dautres, Papi ? a demandé la petite chérie, se léchant les doigts.
Non mon cœur, cest tout, ai-je répondu avant daller fumer sur le balcon dans lair vif.
Les néons de la ville se mélangeaient au ciel voilé. Pour qui je fais tout cela ? Pour une femme pour qui mes euros sont les bienvenus pour honorer son petit-fils, mais mes demandes à moi, terriblement de trop.
Ce nest pas une histoire de nourriture. Jaurais pu leur commander des macarons Ladurée par douzaines. Cest une question de regard, déquité. Elle na même pas réalisé quelle m’avait blessé. Plus tard, elle a appelé, joviale : « Paul est arrivé, il sest régalé, il regarde son dessin animé ». Je nai rien dit. Javais envie de glisser : « Les miens aussi demandaient sil en restait ». Mais je me suis tu.
Avez-vous déjà rêvé ce genre de rêve étrange ? Où tout le meilleur est pour lun, et vous, vous nexistez que comme une ressource, silencieuse, dont on attend quelle donne ? Est-ce simplement une prudence voilée, ou suis-je en train de grommeler en vain ?