Je veux vivre, André !
Georges, professeur Ivanovitch, tout va bien ? Quest-ce qui vous arrive ?
Infirmière Manon retint brusquement la manche du chirurgien, mais il se dégagea, sadossa au mur, la tête penchée profondément, silencieux.
Manon, avec une pointe de fierté pour toutes les équipes soignantes, pensa combien les médecins se donnaient aux malades, travaillaient à la limite du malaise Mais personne ne valorise cela. Le patient que venait juste dopérer le Professeur Ivanovitch nen saurait rien.
Professeur Ivanovitch, ça ne va pas ? Je vais chercher de laide
Ce nest pas la peine, répondit Georges sans relever la tête, titubant vers la salle de repos, Avant dentrer, il se retourna vers Manon, inquiète. Tout va bien, ne vous faites pas de souci.
Il sécroula sur le canapé en cuir, sy allongea. Tout va bien, vraiment ? Ce nétait pas la première fois que ces vagues de vertiges le prenaient. Surmenage ? Très probablement.
Autrefois, il avait des vrais week-ends. Ces moments pour se reposer du tumulte de lhôpital, partir en promenade au parc avec sa femme et ses enfants…
Mais aujourdhui Quand tous les médecins cumulent trois cliniques à la fois, comment parler de repos ? Georges en était à son second mariage : une épouse plus jeune, les enfants au collège, les dépenses Et puis, il aimerait changer de voiture.
Mais au fond, ce nétait pas ça le plus important. Il voulait quon ait besoin de lui, il voulait être le meilleur, rêvait de reconnaissance, de victoires en médecine Et tout cela, il lavait obtenu pendant vingt ans de pratique. Les patients se pressaient à sa porte, ses collègues le respectaient, on le sollicitait, on lui promettait Il était bien payé.
Paul, il appelait son collègue anesthésiste, Ta femme, Nathalie, elle travaille aujourdhui ?
Salut, Georges. Oui, elle y est.
En fin de journée, Georges sétait retrouvé dans le scanner IRM de Nathalie, supportant les sons désagréables que la musique du casque natténuait quà peine.
Soudain, langoisse lécrasa, lenvie de tout arrêter, de sortir de ce tube oppressant. Il essaya de se distraire, de penser à quelque chose dagréable. Mais quoi ?
Sa mémoire déroula alors sa vie à rebours. Second mariage Il était déjà médecin-chirurgien, père de famille, et elle, jeune institutrice de sa fille de CE2.
Le bourdonnement du scanner coupa court à toute tentative de se souvenir dun vrai bonheur dans ces années. Métro-boulot-dodo. Le premier mariage, encore pire un divorce moche, impossible dy repenser sans amertume.
Les années étudiantes ? Oui ! Surtout les quatre premières.
Ses souvenirs sy accrochèrent, lamenant loin des bruits grinçants et de ses préoccupations du présent. Le chantier de jeunes, les copains, la jolie Marianne de la cantine, qui faisait tourner toutes les têtes
Georges, Victor et André trois amis étudiants en médecine. Ils sétaient rencontrés au concours dentrée. Lyon, pour tous, était une ville étrangère, ils logeaient en internat.
André le binoclard venu dun patelin, discret, un peu naïf, mais doté dun charisme hors du commun. On voulait juste être près de lui, lécouter, plonger dans ses yeux gris-bleu, calmes et profonds, derrière la monture de ses lunettes.
André avait une mémoire incroyable, connaissait par cœur tout le programme, répondait sans faute à toutes les questions.
Victor, son opposé. Grand, fort, venu du fond de la Provence, bruyant, jovial, il lia amitié avec tout létage dès les premiers jours, plus occupé à écrire des antisèches chez les copains quà potasser ses cours.
Georges, lui, stressait aussi pour les examens. Il pensait ne pas être à la hauteur. Il enviait le savoir dAndré, léloquence de Victor. Finalement, le seul à ne pas être reçu fut Michel le quatrième de la chambre. Les trois autres devinrent inséparables.
La première année, pas de place à l’internat : la mère dAndré, Claudine, débrouillarde et attentionnée, leur trouva un petit appartement.
Que le Bon Dieu vous protège, mes garçons ! Soyez solidaires, dit-elle en repartant, leur laissant de quoi se nourrir pendant un mois.
Elle est forte, ta mère, André ! Elle fait quoi dans la vie ?
Elle travaille à la librairie du couvent, répondit André en mâchouillant.
Où ça ?
Elle vend des cierges à léglise. Et pas seulement
Donc elle est croyante ?
Bien sûr. Et moi aussi, répondit André.
Les amis fusillèrent du regard les petites icônes sur le rebord de la fenêtre.
Elles sont à toi ? Jai cru que ta mère les avait oubliées.
Non, elle les a laissées pour moi, expliqua-t-il calmement, évitant leur regard, les yeux rivés au sol.
Victor, toujours direct :
Franchement, tes pas sérieux, toi ! Pourquoi tes venu en médecine, alors ? Ici, cest la science, cest pas après Dieu quon cherche ! Genre, Dieu va taider
Le médecin soigne le corps, Dieu soigne lâme, lui répondit calmement André. Les deux autres haussèrent les épaules.
Après ça, ils évitaient les discussions sur la foi. Ils voyaient bien quAndré faisait le signe de croix avant de manger, mais discrètement, sans ostentation. Cétait un bon étudiant, toujours à régler les tensions entre Victor lemporté et Georges l’entêté, calmement, efficacement.
Il était différent, André, comme insensible aux petits soucis quotidiens. Quand Victor et Géraud se disputaient pour le ménage, il attrapait un chiffon et nettoyait lui-même.
Sérieusement, pour un truc pareil ça vaut la peine de se prendre la tête ? Autant nettoyer
Et les autres, pris de scrupules, venaient alors laider.
Grâce à Dieu ou pas, André fut le meilleur à la première session. Il récitait son latin comme sil lavait appris enfant. Il était ce fil invisible qui soudait leur amitié.
Étonnamment, cest lui qui tomba amoureux le premier. Élu au BDE, il y rencontra sa Galina : petite, cheveux noirs, un brin rebelle mais gentille. Dès la deuxième année, ils se promenaient toujours main dans la main.
Quant à Victor, parti de rien, il était devenu létudiant le plus impliqué : dès lhiver de la deuxième année, il bossait au SAMU, les chefs de service le repéraient à lhôpital, lui confiaient déjà des gestes délicats.
Géraud, lui, travaillait régulièrement, sans briller. Mais la médecine le passionnait. Il voulait sincèrement devenir un bon médecin.
***
Le scanner IRM le délivra enfin de sa prison. Georges ouvrit la fenêtre et inspira profondément. Doù lui venait cet accès soudain de claustrophobie ?
Nathalie entra, lui ôta le casque.
Alors, Nat, je veux savoir, on a regardé ?
Attends un peu, on te ramène le compte rendu. Passe le reprendre plus tard détourna-t-elle les yeux, lair fatigué.
Jirai le récupérer demain. Je veux juste rentrer chez moi.
Mais à peine reparti, Nathalie le rappela et lui apporta le compte rendu, le CD, les images.
Georges, tu es médecin, tu comprendras vite. Il ne faut pas traîner. Va montrer ça à Lemoine. Faut quil regarde.
Georges jeta un regard sur le rapport, inséra le CD, fit défiler longuement ses propres clichés à lécran, sans réaliser que cétait bien sa tête, son cerveau, cette tache ronde très nette, précise.
Il avait limpression de feuilleter des images dun patient, pas les siennes Et même sur le chemin du retour, lidée ne simposait pas encore vraiment : ce nétait pas possible. Pas lui.
***
Le Pr. Lemoine, chef de service de neurochirurgie, le reçut sans détour.
Si je pouvais édulcorer, je le ferais Mais toi, tu sais, Georges, tu es chirurgien, aussi bien que moi. A quoi bon tourner autour du pot ? Tu vois bien
Oui, je vois. Cest la fin ?
Allons, Lemoine fronça les sourcils, bougea sur sa chaise, Question de patient sous le choc, tu sais bien Tout est entre les mains du chirurgien… et du Bon Dieu.
Jai du mal à y croire Jallais à Paris pour la Journée du Médecin On my avait invité, jallais emmener toute la famille, me reposer. Et maintenant Toi, à ma place ?
Jirais Oui, jirais, mais pas pour profiter, pour voir Shimon Rockhind, à la Pitié. Ils font des merveilles là-bas. Les stats sont les meilleures. Le souci
Le souci ?
Lui-même nopère plus, mais sa méthode, ses élèves, tout le monde suit. Par contre, la liste dattente au moins un an. Il faudra du piston… Mais le milieu médical taidera. Tu es un chirurgien dexception. On va essayer…
Georges continua à travailler, opérant, consultant, rédigeant des dossiers. Ses douleurs restaient supportables. Légère faiblesse, vertiges vite maîtrisés.
Il semploya à trouver un moyen datteindre la Pitié-Salpêtrière. Lemoine navait pas menti : mission pratiquement impossible.
Il fallait maintenant mettre sa femme dans la confidence. Elle lança aussitôt les préparatifs pour Paris.
Inès, il faudra que jaille seul à Paris.
Pardon ? Comment ça ? elle laissa tomber la robe quelle tenait, le fixa, penaude. Tu plaisantes ? Et les enfants ?
Ce nest pas une conférence, ni un concert… Je file à lhôpital. Le problème, cest une tumeur cérébrale, il laissa les mots sortir lentement, sétonnant lui-même de les avoir prononcés tout haut. Cétait avouer. Jusqualors il avait tout repoussé.
Inès le regarda, des larmes aux yeux.
Mon Dieu, mon Dieu, Georges Comment est-ce possible ? Alors… Je viens avec toi.
Non, Inès, il nest pas question dopération tout de suite. Je risque dattendre là-bas, chercher une faille dans le planning Ça pourrait durer.
Cest si grave ? elle sassit près de lui. Raconte-moi.
Georges, comme un enfant, raconta, en reniflant, dans le désordre, passant dune idée à lautre : ses vieux soupçons, les examens, les résultats Et aussi ses pensées, sa vie écoulée, ses espoirs.
Inès lécouta, tapotant la robe, le visage grave, silencieuse, posant de temps en temps sa main sur le bras de son mari. Ça, il lapprécia. Il se surprit à penser quil n’avait jamais pu avoir une telle complicité avec sa première épouse.
***
Les Témoins de Jéhovah refusent la transfusion sanguine, citant la Bible : « Mais vous ne devez pas manger le sang avec la chair ».
Quatrième année détudes. Ils assistaient au cours.
Les représentants du clergé défendent daccepter le don dorganes, qui est prévu par la loi. LÉglise soppose à la procréation par des moyens non naturels, condamne la gestation pour autrui, toute manipulation liée au don de cellules sexuelles. Ils invoquent leurs propres canons. LÉglise, avec sa foi dans les forces surnaturelles, et la médecine, cest incompatible.
Cest faux, répondit une voix depuis lamphithéâtre.
Ah oui ? Qui dit ça ?
Moi, dit André, se levant. Léglise et la médecine œuvrent ensemble pour aider lHomme à vivre dignement.
Vous voulez argumenter ?
Non, pas débattre. Cest simplement la réalité.
Non non, vous montez sur lestrade, jeune homme.
André, lassé, sexécuta, mais regarda calmement le professeur.
Le professeur posa une rafale de questions ; André répondit, posé, sûr de lui.
LÉglise se préoccupe de lâme. Si un couple ne peut avoir denfant, malgré toutes les méthodes médicales, elle recommande daccepter lépreuve, de trouver sa vocation autrement Peut-être adopter un enfant. Toutefois, linsémination entre époux, elle ne la rejette pas catégoriquement, là vous vous trompez. Par contre, avec un tiers, oui, car cela brise lunion conjugale, suscite des paternités irresponsables.
Mais alors, pourquoi lÉglise condamne-t-elle la gestation pour autrui, même lorsque lenfant est biologiquement celui des deux parents ?
Elle pense aussi à la mère porteuse, à lenfant Cela bouleverse
Quelle absurdité ! le professeur semporta. LÉglise proclame protéger lâme, mais elle fait le malheur des gens, selon vous ? Moi, jai vu des familles refuser de donner le cœur de leur enfant décédé à un autre. Lenfant de lautre famille est mort. Est-ce ça, la charité selon Dieu ?
Oui, ils ne pouvaient pas donner le cœur de leur fils. Impossible.
Voilà le poison de la religion ! Cette drogue destructrice freine le progrès médical ! LÉglise fait obstacle, elle a peur que lhomme dépasse Dieu ! Car alors elle perdrait tout. Ce poison la nourrit mais seule la science, le cerveau est création suprême !
Le professeur éructait, invectivait. André, tête basse, encaissait, parfois levant les yeux, visiblement désolé de cette dureté.
Dieu, pour lui, cétait sa conscience, cette âme écoutant, scrutant au fond de lui, et, par là, tendant la main aux humains aimés.
Impassible, il répondait. Le public, captivé, tenait son souffle. Le professeur se croyait triomphant. Mais, peu à peu, lassistance se rangeait du côté dAndré. Laudience avait tranché : le professeur perdait.
Cest à partir de là que commencèrent les ennuis pour André. Convocations à la direction, il rentrait sombre, parlait peu, se confiait seulement à Galina. Mais elle, impossible de la faire parler.
À la rentrée de cinquième année, André ne revint pas. Les deux reçurent une lettre où il expliquait changer de voie, disait adieu, remerciait, demandait de préserver leur amitié.
Georges et Victor restèrent stupéfaits. Le meilleur dentre tous ! Doué ! Il aurait pu devenir un brillant médecin Après autant defforts ! Comment ?!
Ils retrouvèrent Galina. Elle refusait den dire plus. Alors, un week-end, ils allèrent chez André. Sa mère, Claudine, les reçut, chaleureuse. « Mon fils entre au séminaire », annonça-t-elle, rayonnante.
Ils rentrèrent avec des provisions, comblés, mais sans vraiment comprendre ni accepter la décision du copain.
Il la fait Mon Dieu ! sénervait Victor.
Tu vois, nous aussi, on dit « Mon Dieu » Il est parti… Le Bon Dieu la repris à lui. Pauvre André. Quel gâchis
***
Allez, oublie la bougie, Lemoine. Je file voir un ami. Jai déjà pris mes jours de congé.
Ils discutaient dans la salle de repos avec le Pr Lemoine. Le départ pour Paris, cétait dans trois jours. Billets de train pris. La voiture, il évitait maintenant, les vertiges devenaient gênants, prudent même dans les rues proches de lhôpital. Mais il espérait toujours une opération à Paris.
Quel ami ?
Un copain détudes. Vingt ans quon ne sest pas vus. Il avait quitté la fac en cinquième année, aujourdhui, il est prêtre. Curé, si tu veux. Pas trop loin dici. Jirai demain.
Tu es sûr ?
Oui, jy irai…
Le fameux village, connu pour son abbaye et ses pèlerins, savéra misérable. Sauf ses nombreuses églises, à chaque coin de rue.
Georges se dirigea vers labbaye Sainte-Trinité. Curieusement, durant tout le trajet, aucun vertige ne larrêta. Cest vrai, pensa-t-il, le chemin vers Dieu conduit à la guérison.
Et là, entre le vert des pins, apparurent les murs blancs, les tours, les dômes Ici, tout était différent : parking surveillé, allées fleuries et, surtout, lor des clochers.
On lui expliqua : la liturgie battait son plein. Le curé était occupé. Il faudrait attendre. Il nosa pas demander ce que cétait, ni combien de temps ça durerait. Alors il se balada.
Derrière léglise, un petit cimetière, plus bas, la rivière. Il descendit. Là, il vit un puits, autour duquel erraient des gens. Les mamies montaient et descendaient la pente, pas par lescalier, plusieurs fois. Un pont traversait la rivière, menant à dautres bâtiments de labbaye.
Pourquoi était-il venu ici ? Soudain, le doute.
Vous ne descendez pas chercher de leau bénite ?
De leau sainte ? Euh…
Cest là-bas. Il y a des bouteilles. Il faut descendre trois fois et remonter la pente.
Pourquoi ?
Cest à vous de savoir pourquoi vous êtes venu.
Georges faillit répondre quil était venu voir un ami prêtre mais se tut. On ne vient pas ici juste pour bavarder.
Il prit une bouteille, descendit, remonta la pente trois fois. Ce nétait pas si facile mais il le fit. Il but leau glacée, douce et pure, dun trait.
Il se sentit tout à coup léger, heureux. Finalement, il ne regrettait plus dêtre venu. Si tout ça appartenait à André, cest quil sétait bien débrouillé. Georges sourit en songeant à ce quAndré aurait répliqué.
Il revint, alors que la foule sortait de la messe. Brusquement, la file sarrêta. Un prêtre majestueux, barbe fournie, voix profonde, sortit. Ce ne pouvait pas être André. André était plus petit, plus mince, portait des lunettes
Pourtant, croisant ses yeux clairs, profonds, Georges reconnut son vieil ami.
Il sapprocha.
Eh ben, mon Père, ça fait longtemps !
Une paroissienne soffusqua :
On dit « Bénissez-moi, mon Père » ! Voyons
Mais le curé déjà souriait, le reconnaissant.
Georges ! Mon Dieu, toi ici!
Ils sétreignirent. Les fidèles se dispersèrent, et ils se promenèrent sur lallée.
Quelle joie aujourdhui ! Galina va être ravie.
Galina ?! Alors…
Oui, cest ma femme. Médecin locale, pédiatre. Elle ne veut pas lâcher sa vocation, je ne la contrarie pas. Cinq enfants. Le petit dernier a dix ans.
Ça alors ! Je savais pas. Jai aussi trois enfants. Une fille du premier mariage, deux dans le second. Et toi, tu es bien ici
Oui, on aime beaucoup. On a été sollicités ailleurs, mais ici la nature est belle, et on a du travail.
Tu as grandi.
Oh oui, même après mes vingt ans ! Les lunettes ? Jai été opéré il y a longtemps. Ça va pour linstant, jai aussi des lentilles.
Tu vois, finalement, lÉglise ne rejette pas la médecine ?
Ils éclatèrent de rire.
Tu te souviens, à la bibliothèque nationale, quand on essayait de piquer ce bouquin ? Tu faisais diversion, Victor et moi
Ouais, et vous lavez fait tomber dans un fracas…
Oh la honte… Seigneur !
Et ta mère, Claudine, comment va-t-elle ?
Elle ? Bien Elle vit pas loin, dans un couvent de femmes. Elle est devenue religieuse.
Sacrée promotion, hein ?
(rires) Tout à fait…
Une jeune femme en voile murmura à loreille du curé.
Désolé, Georges, on vient de loin, il y a du monde. Je dois retourner à léglise. Va chez moi, Galina taccueillera. On discutera ensuite.
Pas de souci.
Il suivit la voiture noire d’André jusquà sa maison. Jolie maison, mansardée, jardin soigné, chapelle annexe.
Galina lembrassa chaleureusement. Georges se sentit accueilli comme en famille. Maison baignée de fleurs, icône de la Vierge, bougies brûlantes, télé et ordinateurs dans le salon, cuisine dernier cri. Galina, affairée, papotait sans fin, évoquant leur parcours, la fatigue dAndré. Seul le plus jeune était là.
Georges oublia presque la raison de sa venue. Il mangea, raconta sa vie, évitant la maladie, somnola finalement dans le hamac sur la terrasse.
Repartir ? Plus envie. Il était en congé, il avait le temps.
***
Alors, tu sais toute lhistoire ?
Bien sûr. Avec Victor, on a très longtemps correspondu. Mais depuis, plus rien téléphone perdu, fils qui a cherché sur internet La volonté de Dieu.
Tu me juges ?
Dieu seul juge, Georges. Mais chacun a sa vérité, son honnêteté. Dis-moi plutôt : quest-ce qui tarrive ? Je vois bien
Une tumeur cérébrale, maligne.
André soupira.
Triste. Demain, tu assistes à la messe, si tu es fatigué tu tassois. Puis la confession. On verra pour la suite
Tu parles comme si jétais mort.
Mais non Tout est entre tes mains. Personne ne taidera, sauf toi-même. Le prêtre indique la voie, lessentiel reste entre Dieu et ton cœur.
Je je te raconterai demain.
Étrangement, cette nuit-là, la confession prit pour Georges un tout autre sens, récit de ses fautes, pas de justification.
Oui Les amis les plus soudés étaient devenus ennemis en une minute.
***
La messe terminée, léglise était calme.
André lut la prière, invita Georges à pencher la tête, puis dit :
Christ est invisible parmi nous, prenant ta confession, moi je ne suis que témoin. Parle, Georges.
Alors Georges commença :
Jenviais Victor, tu sais. Chouchou de tous, à la fac, à lhôpital, à linternat Les filles après lui Et puis il y a eu Alice.
Cela sest passé ainsi. À lhôpital, où Victor travaillait déjà, arriva un jour un haut fonctionnaire de Lyon, hospitalisé durgence, avec sa fille : Alice.
Pendant lhospitalisation du père, Alice traînait à lhôpital. Victor et elle sympathisèrent. Puis, ils se virent à Paris, à Lyon, même après que la famille fut repartie.
Pour Victor, lavenir souvrait à Paris.
Tu comprends… Georges leva les yeux sur le prêtre, puis les baissa, Tu comprends, père André, jétais jaloux. Tu te souviens, ce gars simple, et voilà… Par dépit, jai colporté quelques ragots à Alice, sur prétextes fallacieux… Je confesse.
Et lors du mariage de notre ami Bernard, tout a basculé. Victor, toujours boute-en-train, vint avec Alice, mais dansait, lançait des toasts, plaisantait Alice sennuyait. On est sortis sur le balcon plus tard on ma dit que Victor nous avait vus derrière la vitre, puis était parti… On na rien vu, mais on sest embrassés.
Le lendemain, il quitta lappartement, et avec Alice, deux semaines plus tard, on emménagea ensemble. Mais à la fac, Victor ne me parlait plus.
La vie ma puni, père André. Alice paraissait douce, mais une fois à Paris, la belle-famille ma surveillé, tout méchappait. Après la mort de mon beau-père, la belle-mère a tout récupéré, sest remariée. Alice nattendait que richesse. On est retournés à Lyon, jai obtenu un meilleur poste. Là, jai vu son vrai visage. Dieu merci, je lai quittée.
Mais est-ce le plus grave ? Jai commis pire : jai perdu un patient au bloc, à cause dune erreur. Un patient âgé, certes, mais Et combien dautres erreurs les chirurgiens font-ils ?
Et jai trompé ma femme. Pas au début… Mais les infirmières étaient si gentilles… Un jour, lune ma résisté, magnifique, queue de cheval jusquà la taille. Résultat : elle a été virée À cause de moi. Qui était-je pour supporter un refus ?
Quand jai rencontré Inès, tout a changé. Elle était la maîtresse décole de ma fille, si amicale. Aujourdhui encore elles sont proches. Mais même à Inès, il mest arrivé dêtre infidèle. Sans excès, mais…
Il sinterrompit. Que dire de plus ? Tout ça semblait tellement vain.
Alors, tu peux me les pardonner, père André ?
Ce nest pas le prêtre qui absout, cest Dieu. Lessentiel, cest ton regret sincère, Georges.
Georges fixa longuement son ami, puis soudain, des larmes plein les yeux, se jeta au pied de lautel, serrant la croix à pleines mains.
Dis à Dieu que je regrette, dis-le, père André murmurait-il Je veux vivre, André, aimer Inès, voir mes enfants grandir, former mon fils. Je veux bosser encore, nimporte où, humble médecin Dis-lui
Notre Seigneur Jésus, par sa miséricorde, pardonne à son enfant Georges tous ses péchés pria le prêtre.
Puis il se tut, Georges leva des yeux rougis, croisa les yeux de son ami.
Je crois, Georges, tu devrais retrouver Victor. Lui demander pardon, insista-t-il.
Et où veux-tu que je le trouve ? Après-demain, je pars à Paris.
Il faut le trouver. Il est à Nantes, à lhôpital de cancérologie. Ce nest pas à Paris que tu dois aller dabord, mais là-bas.
Oh, André, tu ne vas quand même pas me dire de me faire opérer par lui, là-bas !
Et pourquoi pas ?
Là-bas, cest lâge de pierre ! Tu nimagines pas ce que font les Parisiens Impossible de comparer, Georges se releva.
Peut-être. Mais Victor a fait des recherches en neurochirurgie, il est maître de conf. Il va régulièrement à Paris. Vous devez vous revoir.
Tu as raison. Mais, dabord, Paris. Pas le choix…
Et cette fille, que tu as fait licencier retrouve-la aussi.
Là, ce sera facile acquiesça Georges, bien que le souvenir lui pèse, Je la retrouverai, il jeta un regard à André, Prie pour moi, sil te plaît Lessentiel, cest que le chirurgien de Paris me prenne. Sinon, oui, il me faudra aller à Nantes.
Avant de partir, Georges gravit la colline à la rivière une quinzaine de fois, buvant de leau bénite tous les trois tours
Les fidèles faisaient le signe de croix sur lui. Que Dieu laide.