J’ai dit non à ma famille

Jai dit non à ma famille
Jai pris une décision. Jécrirai lappartement au nom de Benoît. Tu nas rien contre, ma fille ?

Soline posa sa cuillère. Le métal tinta doucement contre la soucoupe.

Pour Benoît ? Il a trois ans.

Oui. Pour quil grandisse dans laisance. Et puis, jemménagerai chez toi. Tu vis seule, tu auras bien de la place.

La voix douce de Madeleine, sa mère, bourdonnait à lentrée, manteau encore boutonné jusquau col, un coin de dossier dépassant de son sac. Son parfum Nuit Étoilée, acheté chaque année à la boutique du boulevard Saint-Germain enveloppait la petite pièce, lourd, sucré, avec ce pressentiment dorage dans lair. Toujours, ce parfum mettait Soline en état de veille, la gorge serrée.

Soline se leva sans mot dire, fila à la cuisine, mit la bouilloire en route. Ses mains découpaient leurs gestes familiers tasses, cuillères, sucre mais son esprit martelait un unique mot : transmettre.

Du thé ? demanda-t-elle dune voix égale.

Oui, merci ma chérie.

Madeleine savança et ôta son manteau, le déposant sur le dossier dune chaise, sassit sur le canapé et observa les lieux, les yeux plissés.
Il fait frais chez toi. Les radiateurs marchent ?

Ça va.

Je ne trouve pas Rue de la République, chez nous, Paul surveille tout. Sil y a un souci, il sen occupe.

Soline installa devant sa mère une tasse. Elle sassit en face. Regardait son visage familier, les rides près des yeux, les lèvres pincées. Soixante-huit ans. Cheveux gris, chemisier neuf couleur lavande, acheté par Paul la semaine passée il sen vantait par texto : « Jai fait plaisir à maman, elle était ravie ».

Le notaire nous attend demain matin, poursuivit Madeleine, remuant son sucre. Paul a tout organisé, rassemblé les papiers. Un amour.

Et ma part, tu as songé à la demander ?

Les yeux de la mère se relevèrent, une étincelle détonnement.

Ta part ? Mais enfin, tu es ma fille. Cest la famille. Lappartement restera à la famille, il passera juste au petit-fils. Benoît en aura besoin plus tard.

Jai la moitié de lappartement, maman. Sur lacte. La moitié.

Et alors ? Madeleine grimaça en goûtant son thé Cest chaud. De toute façon, tu ne comptes pas y habiter. Paul, Julie et le petit doivent avoir de la place. Moi, je viens chez toi. Ce nest pas gênant, non ?

Soline posa les yeux sur une vieille photo sur le mur. Années 1990, une photo de famille. Le père, la mère, elle-même et Paul. Elle, onze ans, reléguée au bord, quasi coupée par le cadre. Paul trône au centre, sur les genoux de maman, trop grand pour autant. Il sourit, la mère aussi ; le père regarde au loin. Elle, Soline, se tient raide, bras le long du corps, visage grave.

Tu ne mas pas demandé, répéta-t-elle tout bas.

Mais demander quoi ?
La mère reposa la tasse, léger cliquetis. Je suis ta mère. Je sais mieux que personne.

Tu as toujours su mieux que moi.

Exactement ! Paul était si content. Il ma dit que jétais sage, que toutes les mères ne pensent pas autant à leurs enfants.

Soline ramassa sa tasse, lapporta à lévier, y versa le reste. Elle resta un long moment devant la fenêtre. Dehors, le gris du soir de novembre coulait ; lampadaires allumés, feuilles visqueuses agglutinées sur le trottoir le cantonnier au gilet orange poussait paresseusement son balai.

Je vais réfléchir, dit-elle sans se retourner.

Il ny a pas à réfléchir. Demain dix heures. Tu notes ? Notaire, boulevard Voltaire.

Jai dit que jallais réfléchir.

Le silence. Soline entendait la mère rassembler son sac, remettre son manteau. Les pas vers la porte. Pause.

Tu me déçois, Soline. Toujours entêtée. Pas comme Paul.

La porte claqua. Soline ne bougea pas, tant quelle nentendit pas lascenseur. Ensuite, elle alla sallonger sur le canapé, sans se changer. Fixait le plafond. Une fissure, mince, s’étirant du coin jusquau lustre, serpentait familièrement. Soline connaissait chaque détour, chaque ramification. Des soirées entières à les compter en lieu et place des moutons.

Le portable vibra. « Comment ça va ? Passe à La Douce Heure, jai apporté des sablés à lavoine, maison », envoyait Adélie.

Soline répondit : « Merci, je viendrai demain ».
Téléphone sur la poitrine. Yeux fermés.

Un souvenir refaisait surface. Elle avait huit ans. Anniversaire de Paul. La table desservie, les invités partis. Un dernier morceau de gâteau, une rose en crème dessus. Elle le regardait, se léchait les lèvres. Maman posait le morceau dans lassiette et le tendait à Paul.

Pour toi, cest ton jour, mon chéri.

Et Soline ? demanda Paul, bouche encombrée.

Soline est grande. Elle partagera une autre fois avec toi, nest-ce pas, ma puce ?

Soline acquiesçait. Elle se levait, rejoignait sa chambre, sallongeait et fixait le plafond. Son père entra, sassit au bord du lit, la caressa.

Ne sois pas triste, souffla-t-il. Maman aime Paul, il est le petit dernier.

Je ne suis pas triste, répondit-elle.

Il soupira et ressortit. Soline restait à compter le plafond lisse, à lépoque. Mais toujours ce besoin de compter. Peut-être battements du cœur.

Au matin, réveil précoce, mal de tête. Douche, habillage. Départ à sept heures trente, vingt minutes à pied vers « Chauff-Confort ». Soline aimait marcher à lautomne, lair piquant, feuilles froissées sous les pas, gens pressés enroulés dans leurs écharpes, yeux baissés nul ne la voyait ni ne larrêtait, elle pouvait penser en paix.

Au bureau, odeur de café et de papier. Nadège, chef comptable, était déjà à son poste, plongée dans les factures.

Bonjour, Soline. Tu as lair pâle.

Je nai pas assez dormi.

Faut prendre des vitamines. Jen ai acheté, Multivitamines, crois-moi, ça aide.

Soline ouvrit son ordi, commença ses tableaux. Les chiffres défilaient, lignes, colonnes la mécanique tranquille du geste, pour oublier. Simplement remplir les cases, ne penser à rien.

Le midi, elle prit sa veste, descendit deux pâtés de maison, traversa le petit square fontaine tarie, feuilles mortes. Sasseya sur un banc, sortit son sandwich, resta les mains posées dessus sans manger, fixant les troncs.

Téléphone. Paul.

Elle na pas décroché. Il a envoyé un SMS : « Soline, quest-ce que tu fais ? Maman est bouleversée. Appelle-la. »

Soline effaça le message. Croqua dans son sandwich, sans goût. Elle pensa à ses douze ans, ce jour où sa mère lavait envoyée acheter du pain sous une pluie battante, parce que Paul était malade. À son retour, trempée, personne ne la regardait ; maman courait vers le lit de Paul, compresses et miel. « Change-toi, sois discrète, Paul dort », lança-t-elle à travers la cuisine.

Soline se déshabilla, senroula dans une couverture, dents claquant. Fièvre le soir. Maman entra tard, prit sa température.
Trente-sept cinq, cest rien, tu prendras du thé à la framboise.

Le lendemain, Soline alla en classe, toujours fébrile. Elle grelottait en cours, épaules raides. Linstitutrice demanda si elle allait bien. Soline acquiesça.
Le soir, maman préparait la soupe pour Paul. Soline se servit du pain-beurre. Rien dautre.

De retour au travail, Nadège sinquiéta :

Tu ne couves rien ?

Non.

Le soir, chez elle, Paul rappela.

Soline ! Tu refuses de signer ?

Je nai pas refusé. Jai dit que jallais y penser.

À quoi bon réfléchir ? Lappartement ne te sert à rien, tu ny vis pas ! Benoît pourra en profiter. Cest notre neveu, quand même.

Le mien aussi, Paul.

Alors tu signeras. Le notaire attend.

Silence. La colère de Paul vibrait à travers la ligne.

Soline, tu mentends ?
Oui.
Alors ?
Je ne viendrai pas demain.

Tu plaisantes ?! Maman a préparé ça depuis des jours ! Jai tout réglé ! Et toi

Paul, cest ma moitié dappartement. Légalement. Je ne donne pas mon accord.

Quel accord ?! Tu es ma sœur ! La famille, tu te rappelles ce que ça veut dire ?

Sa voix montait, hurlait : égoïste, froide, tu as toujours été comme ça !

Paul, calme-toi.

Jamais ! Tu as toujours été jalouse ! Depuis que maman maime plus que toi !

Soline posa le téléphone. Paul criait toujours, loin, assourdi. Elle alla boire un verre deau, mains tremblantes, observa ses doigts nus. Quarante-trois ans. Jamais de bagues, jamais de demandes.

Paul laissa un dernier message : « On en parlera quand tu seras calmée. Mais vienne demain ! »

Soline senveloppa dans son plaid, écouta la pluie contre la fenêtre, essaya de dormir. Les souvenirs tournaient, le film se rembobinait dans sa mémoire.
À seize ans, le facteur apporta une lettre de Lyon, de la fac. Admise au concours. Bourse, place en résidence universitaire. Soline dansait de joie. Courut en cuisine.

Maman, jai été prise ! À Lyon ! Je pars !

Madeleine touillait la soupe, jeta un œil à la lettre, lut à voix basse.
Non.

Comment, non ?

Tu ne pars pas. Qui va aider ton frère ? Ton père nest jamais là, Paul a besoin que tu laides pour ses examens. Et moi, je serai seule avec tout.

Mais maman, cest toute ma vie.

Tu es une fille, ici tu seras bien. Tu te marieras, tu auras des enfants. Pourquoi aller si loin ?

Mais

Jai dit non. Et nen parle pas à ton père.

Soline retourna dans sa chambre, brûla la lettre, regarda le papier se recroqueviller dans la flamme. Le soir, maman dit à table :

Soline reste ici, elle fera un BTS de compta. Cest très bien pour une fille.

Le père la fixa, elle acquiesça. Il ne dit rien. Après, Paul demanda de laide avec ses maths.
Jy regarderai, répondit-elle.

Une nuit, à la cuisine, elle heurta le tabouret, se frappa le pied. Voulut crier, mais se tut. Le matin, lorteil bleu, sa mère suggéra du désinfectant.

Hors du lit, visage blême, cernes, cheveux hirsutes. Elle se recoiffa, se maquilla et sortit.
Journée lente au boulot. Nadège montra des photos de petits-enfants, Soline fit semblant de sourire.
Déjeuner au parc. Soline feuilleta de vieilles photos sur son portable : la famille, toujours Paul au centre, elle en retrait, ou absente « Soline a pris la photo » en légende.

Nouveau message de Madeleine :
« Ma fille, le notaire attendait. On a reporté à après-demain. Tu viens ? »

Soline effaça le message.
Le soir, en rentrant, elle croisa Paul et Julie dans lescalier, visages fermés.

Soline, enfin ! On tattend depuis une heure.

Pourquoi ?

Faut quon parle. Tu laisses entrer ?

Silence. Elle ouvrit la porte, Paul sinstalla sur le canapé, jambes écartées, Julie sassit, muette.

On va droit au but, fit Paul d’une voix sèche. Maman veut du calme. Chez toi il y a de la place. Deux pièces, cest grand, elle ne gênera pas.

Je ne dis pas quelle me gênerait.

Parfait. Donc, tu signes la renonciation, on met lappart au nom de Benoît et tout ira bien.

Lappartement nest pas à lui, Paul.

À qui alors ? À toi ? Alors que tu ny vis même pas.

La moitié mappartient. Sur lacte.

Mais quest-ce que ça change, la famille ne se compte pas en parts !

Soline observa son frère, visage rouge, bras qui moulinent, ventre lourd sur la ceinture. Quarante ans. Ouvrier à loccasion, logé par maman.

Tu travailles, Paul ?

Il sarrêta, piqué.

Et alors ?
Je veux juste savoir. Actuellement ?

Bien sûr ! Hier encore, chantier tout le jour !

Combien tu gagnes ?

Assez ! Ce nest pas ton problème.

Tu paies le loyer ?

Maman gère, cest son appart.

Je paie la moitié, depuis quinze ans.

Silence. Julie baisse les yeux.

Et alors ? finit par grommeler Paul. Tas de largent, tu vis seule. Nous on a un enfant, y a plus de besoins.

Donc tu veux lappartement au nom de Benoît ?

Une grand-mère laisse lappart à son petit-fils, cest normal !

Sa moitié, oui. Mais la mienne, cest à moi de décider.

Mais tes quoi, sérieusement ! Avare ! Toujours jalouse ! Maman avait raison.

Elle disait quoi ?

Que tétais froide. Sans cœur. Que personne ne voudrait vivre avec toi, vu ton caractère !

Glaciale stupeur. Julie seffaça encore plus. Soline gardait le dos droit.

Sortez, dit-elle doucement.

Quoi ?

Sortez de mon appartement.

Tu vires ton propre frère ?!

Oui. Tout de suite.

Paul resta muet, chercha le regard de Julie. Elle sempara de sa veste.

Viens, Paul, souffla-t-elle.

Quelle aille au diable !
Il claqua la porte, Julie sur ses talons.
Soline, seule, buvait un grand verre deau, sans trembler.
Elle pensa à la première fois où Paul avait emmené une femme, Anissa, exubérante, que Madeleine adopta aussitôt :

Vivez ici, les jeunes, Paul ne doit pas rester seul.

Anissa accepta. La petite chambre de Soline changea de propriétaire. Soline atterrit sur un lit de camp dans le séjour « jusquà ce quils sinstallent ». Trois mois plus tard, elle trouva une chambre en colocation en banlieue, tout en payant moitié du loyer familial sur demande de sa mère.

Aide-nous, la retraite est maigre, Paul a besoin pour fonder sa famille.

Soline payait. Tous les mois. Madeleine prenait largent comme dû.

Quand Anissa quitta Paul un an plus tard, il pleurait dans le combiné.

Viens, Soline, elle ne me comprenait pas, voulait son appart à elle alors quici tout était prêt, maman aidait, cuisinait !

Soline servait du thé, écoutait les plaintes, la mère répétait :
On te trouvera une autre, Paul. Une gentille. Pas comme elle.

Puis vint Julie, silencieuse, qui sinstalla, aida à tout, donna un enfant, devint presque invisible.

Soline nallait guère les voir. Elle venait aux anniversaires, portait des cadeaux, partait vite, mère et Paul chamaillaient, Julie servait, ramassait.
Madeleine disait :
Tu dois tennuyer avec nous ; tu as ta vie.

Sa « vie ». Appartement rue Carrel, boulot chez Chauff-Confort, soirées devant la télé, rares cafés avec Adélie à « LAube ». Voilà tout.

Tard, dans lobscurité, elle rumina les mots de Paul : froide, avare, jalouse. Peut-être létait-elle : jalouse de lamour quon donnait à Paul, de sa position, de sa liberté dêtre choyé.

Réveil par la sonnette. Elle enfila sa robe de chambre, ouvrit. Madeleine, un sac doù émanait une tarte aux pommes.

Bonjour, ma fille. Jai fait une tarte, ta préférée.

Soline la laissa passer. Madeleine installa la tarte, la coupa, tendit une part.

Paul ma demandé la recette, mais je ten garde aussi.

Soline goûta. Sucrée, croustillante, identique à celles des grandes occasions, toujours destinées à Paul, les restes pour elle.
Cest bon ?

Oui.

Parfait. Madeleine versa le thé, sassit. Dis-moi, hier avec Paul, vous vous êtes disputés ? Julie ma dit que tu las mis dehors.

Je lui ai demandé de partir.

Pourquoi ?

Il était blessant.

Paul ? Allons, il est dune gentillesse rare. Il veut juste ce quil y a de mieux pour Benoît, tu comprends ?

Oui.

Donc, tu signes les papiers ?

Soline posa sa tasse. Observa sa mère.
Calme, confiante. Elle attendait le oui.

Non, maman.

Comment ça, non ?

Je ne vais pas signer.

La mère sarrêta, tasse suspendue.

Ce nest pas possible, tu plaisantes ?

Non.

Pourquoi ? Tu es ma fille ! Je suis âgée ! Où veux-tu que jaille ?

Tu nes pas vieille, maman. Tu as ta retraite, tu peux rester où tu veux.

Seule avec Paul, Julie, le petit ?

Cest ton choix, maman. Moi je nai rien choisi.

Mais la famille ! On est une famille !

Cest drôle, chez nous tout se divise : ton amour, ton attention, mon appartement. Mais la famille, parait-il, ne se divise pas.

La mère blêmit, posa la tasse trop brusquement, du thé éclaboussa la nappe.

Tu mabandonnes donc ?

Non. Mais je ne veux pas que tu disposes de ma part sans mon accord.

Ce nest pas une propriété, cest un foyer ! Le foyer familial !

Où je nai jamais eu ma place.
Jamais.

La mère secoua la tête.

Tu oses dire ça !

Jose, parce que cest vrai. Tu le sais.

Madeleine prit son sac, laissa la tarte, fila vers la porte.

Tu regretteras, Soline. Quand tu seras seule, tu comprendras. La famille, cest tout. Tu las perdue.

La porte claqua. Soline resta, observa le reste de tarte, la nappe tachée. Rangea la vaisselle lentement, chercha la paix sous leau froide.
Tout le jour, le silence régna. Le soir, Adélie envoya un SMS : « Viens papoter chez moi, ça te fera du bien. »

Elle répondit : « Demain, promis ».

Elle songea au seul garçon quelle présenta à sa famille. Un collègue, informaticien, qui timida sa mère. Celle-ci bavarda uniquement avec Paul, ignora le reste. Le garçon lui dit en partant :
Ta mère ne maime pas.

Elle naime que Paul.

Et toi ?

Soline haussa les épaules. Après, il cessa dappeler.

Un matin, La Douce Heure, Adélie derrière la caisse :

Enfin ! Je croyais que tu étais malade.

Non, juste surchargée.

Toujours ta mère ?

Oui.

Adélie soupira. Elle aussi connaissait les mères envahissantes.
On ne doit rien à ce genre de mère. Elles savent cultiver la culpabilité pour garder la main sur nous. Ma mère, cétait pareil. Mais la tienne ta-t-elle respectée ?

Soline fit non de la tête.

Alors pourquoi tu devrais tout accepter ?

Le discours dAdélie, abrupt, semblait vrai, mais effrayant.
Tu dois lui dire non, vivre pour toi-même.

Je lai fait.

Bravo. Enfin ! Tu peux être fière.

Soline sourit timidement. Adélie la serra dans ses bras, un instant de chaleur.

Le soir, nouveau coup de fil. Paul, voix sucrée.

Pas de rancœur, daccord ? On est adultes. Excuse-moi pour lautre jour.

Daccord.

Écoute, maman dit que tu refuses de renoncer. Donc, faisons un don, tu signes pour Benoît, ce sera réglé. Tu aimes ton neveu ?

Paul, je ne signerai rien.

Pause, voix qui gronde.

Comment ça ?

Je refuse de céder ma part.

Tu prives un enfant de toit !

Il a toujours un toit. Sa vie ne change pas.

Mais cest à qui, alors ?! On est une famille, jinsiste.

Une famille, cest légalité. Mais moi, jen ai assez.

Assez ? Et moi alors ? Je travaille, je nourris la famille !

Tu vis chez maman, cest elle qui tentretient.

File te faire voir ! hurla Paul avant de raccrocher.

Soline seffondra sur le canapé, alluma la lumière, ferma les yeux, rêva quelle était haute comme trois pommes parmi la foule, Paul au centre, maman qui lembrassait. Elle appelait, mais aucun son ne sortait. Invisible.

Le matin, café amer, pluie sur le carreau, la ville séveillait.
Adélie téléphona.

As-tu pensé à consulter un psy ?

Pourquoi ?

Parfois, ça aide à trier dans sa tête. Moi, ça ma sauvée.

Je réfléchirai.

Pause, puis :
Je suis là, si besoin.

Au parc, Soline trouva un message :
« Julie ici. Tu peux me parler ? »
« De quoi ? » demanda-t-elle.
« De Paul, de ta mère. Je voudrais un avis. »

« Ce soir, dix-neuf heures. »
« Merci. Je viens seule. »

Julie arriva. Yeux cernés, mains serrées.
Soline fit du thé.
Julie, haletante :
Paul veut que ta mère signe. Sinon, il menace de la mettre dehors. Il crie, sénerve. Moi, je vis sous pression. Il me traite dinutile, dit quil me garde pour Benoît.

Soline prit une grande inspiration :

Pourquoi ne travailles-tu pas ?

Il ne veut pas. Pour lui, une femme doit rester à la maison.

Tu sais, ta belle-mère travaillait, elle. Toute sa vie.

Julie ouvrit de grands yeux.

Tu vas signer ?

Non. Jen ai le droit. Et jen ai besoin.

Je comprends. Mais je nai pas ta force.

Ce nest pas une question de force. Tu es sous emprise.

Julie lui jeta un regard étonné.

Sous emprise ?

Oui. Il ta rendue dépendante.

Mais je laime.

La peur nest pas de lamour.

Julie finit sa tasse, quitta les lieux.

Soline lava la vaisselle, fit la paix avec ses fantômes.

Un SMS de Madeleine, tard dans la nuit :
« Je ne vais pas bien. Paul sen prend à moi. Viens vite. »

Soline, tendue, écrivit :
« Maman, à vous de régler vos histoires. »

Réponse :
« Tu es sans cœur. Je suis ta mère. »

Elle éteignit son téléphone.

Le lendemain, dautres messages, toujours plus alarmés :
« Paul me met dehors. Je nai nulle part où aller »

Soline partit travailler, le cœur lourd, les mains tremblantes sous les chiffres.

Adélie la rappela :

Tu as fait ce quil fallait. Il faut quelle gère ses erreurs. Ce nest pas à toi de payer.

Je me sens mauvaise fille

Cest quils tont dressée à culpabiliser. Tu nas rien à te reprocher.

Il pleuvait sur Paris, gouttes lentes sur la vitre. Paul tenta de la joindre :
« Tu es heureuse ? Maman pleure à cause de toi. »

Soline effaça tout.
Une semaine passa dans la brume.

Un matin, Madeleine sonna, trempée, tenant des papiers.

Je peux entrer ?

Soline sécarta. La mère sassit, tremblante.

Je nai pas signé, Soline.

Paul ma bousculée. Hier. Jai compris que pour lui, je ne suis quun toit, à jeter sil le faut.

Sa voix vacillait. Soline sassit en face, écouta.

Je peux rester ici ? Deux, trois semaines, le temps de trouver autre chose.

Long silence. Mélange de rancune, de compassion, de vide.

Tu peux. Temporairement.

Merci, ma fille.

Soline apporta du thé.

Pardonne-moi, ma chérie.

Pourquoi ?

Jai été dure. Paul était ma prunelle. Tu nétais quen second plan Je men rends compte maintenant.

Pas la peine.

La voix de la mère flotta :

Quand Paul ma poussée, jai su. Je paie mes erreurs. Toi, tu as su dire non. Moi, jamais.

Soline tourna le dos, regarda dehors. La pluie cessait.
Tu nas pas fait de lui un monstre. Tu as tout donné, il sest servi.

Quest-ce que je fais maintenant ?

Tu vis. Ici si tu veux, mais chacun pour soi. Pas question de devenir ton plan de secours.

Daccord.

Madeleine nettoya la cuisine.
Elles passèrent la soirée chacune dans une pièce différente un silence lourd mais pas hostile.

La nuit, Soline entendit des sanglots. Sa mère, en larmes à la table.
Soline sarrêta sans bouger, proposa un verre d’eau, puis retourna se coucher.

Limage de la mort du père surgit. À trente ans, Soline lavait vécu seule, debout près de Madeleine et Paul qui se soutenaient elle, lombre silencieuse.
Après lenterrement, sa mère :
Paul est fragile, veille sur moi
Soline acquiesçait. Toujours.

Plusieurs jours passèrent. Madeleine trouva une chambre à louer rue de lAbbé Groult.

Je pars la semaine prochaine.

Très bien.

Tu me détestes ?

Non.
Tu ressens quoi ?

Du vide.

Je comprends.

Une nuit, on sonna. Paul, saoul, apparut.

Maman est là ?

Elle dort.

Réveille-la.

Sors dici, Paul, ou jappelle la police.

Il voulut passer, Soline bloqua la porte.

Voilà ce que tu es devenue !

Madeleine sortit, en chemise de nuit.

Viens à la maison, maman. Allez, pardonne-moi.

Non, Paul. Cest fini.

Il sapprocha, Soline sinterposa.

Sors, Paul.

Il cracha au sol, sortit. Madeleine, tremblante, Soline la prit dans ses bras. Premier contact depuis longtemps.
La mère sanglota doucement.

Pardon.

Ce nest rien.

Je suis une mauvaise mère.

Tu es un être humain.

Au matin, valises bouclées, Madeleine posa la main sur la poignée.

Je t’appelle, ma fille.

Quand tu voudras.

Dernier regard.
Tu es forte, maman.

Un sourire furtif.
Toi aussi.

La porte claqua.
Silence.
Un matin aussi étrange quun rêve de fin de nuit.

Paris dehors, la ville traversait laurore.
Chacun vivait enfin pour soi.

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