Je me souviens, comme si cela sétait passé il y a des décennies, du soir où jai partagé mon lit avec mon bien-aimé sans savoir quil était déjà mort depuis deux jours. Aujourdhui, je porte encore le souvenir de son souffle chaud, de ses lèvres mentholéestoujours comme avant. Il portait ce sweat à capuche gris qui lui faisait toujours passer pour un «gourmand de tendresse» à cause de sa taille trop ample. Il était réel, il ma enlacée toute la nuit et ma murmurait «je taime» à loreille. Il parlait du mariage lan prochain. Chaque geste me revient: le glissement de ses doigts sur mon bras, ses larmes quand je pleurais, lamour passionné qui, à chaque fois, me faisait croire que mon âme allait se fendre en deux. Puis… il sest évanoui.
Je me suis réveillée seule, mais je nai pas eu peur. Jai pensé quil était sorti courir, comme il le faisait parfois. Son parfum flottait encore sur les draps, ma peau brûlait encore là où il mavait touchée. Pourtant, quelque chose clochait.
Jai appelé.
Encore une fois.
Et encore.
Ma meilleure amie, Camille, est entrée, le visage blême, les yeux rouges. Elle ne comprenait pas pourquoi je sanglinais.
Élise chuchota-t-elle. Tu ne sais pas?
Je riais. Savoir quoi?
Théodore est mort.
Je clignai des yeux. Mort comment?
Elle sanglota plus fort. Il est décédé il y a deux jours, accident de voiture, pendant la tempête.
Non. Non. Non.
Je criai, je la poussai, je la traitai de cruelle, je lui montrai le SMS que Théodore mavait envoyé la veille: «Je viens. Ton corps me manque». Elle regarda le téléphone, tremblante.
Élise il naurait pas pu envoyer ça. Il était déjà à la morgue.
Le monde vacilla. Mes genoux fléchirent. Je courus aux toilettes, récupérai la serviette quil avait usée, encore humide, le sweat quil avait laissé sur le sol, la morsure sur mon cou.
Il était vraiment là. Il devait lêtre. Mais la vérité, cest que Théodore était enterré hier. Et, dune façon ou dune autre, jai fait lamour avec lui la nuit précédente.
Les jours sécoulèrent. Les nuits devinrent insupportables. Je ne dormais plus. Chaque fois que je fermais les yeux, il se tenait au pied de mon lit ou me susurrait à loreille. Une nuit, jentendis sa voix : «Ne pleure pas, mon amour. Je suis toujours avec toi.» Jessayai denregistrer, mais je nobtins que du bruit et mon souffle tremblant.
Puis mon cycle se fit capricieux. Deux fois daffilée. Je pensais au stress, au deuil, au traumatisme. Jusquà ce que je vomisse pour la cinquième fois en une journée. Je fis un test de grossesse.
Deux lignes. Positif. Je meffondrai. La seule personne avec qui javais été cétait Théodore. Mais il était mort, enterré, en décomposition. Et pourtant, quelque chose grandissait en moi, un petit être qui frappait dans le noir, qui scintillait sous ma peau quand les lumières séteignaient. Chaque fois que je pleurais en disant que je ny arriverais plus, jentendais à nouveau, depuis lombre, un souffle :
Tu nes pas seule. Notre enfant vient.
—
Je ne me souviens pas mêtre endormie. Je me rappelle seulement mêtre réveillée dans la baignoire, le test de grossesse serré dans la main, ces deux lignes roses qui se moquaient de ma raison. Javais cessé de parler à quiconque depuis des joursni même à Camille. Mon portable retentit des dizaines de fois, son nom éclairait lécran, mais jignorai chaque appel.
Comment expliquer que jattendais un bébé dun homme enterré depuis des semaines? Qui me croirait? Même moi, je ny croyais pas tout à fait, jusquà cette nuit-là.
À peine avaisje sombré dans le sommeil quune pression sourde monta du ventre. Ce nétait pas un coup de pied ordinaire. Cétait comme une petite intelligence, une volonté de se faire remarquer. Je me redressa, haletante, les mains sur le ventre, et jentendis à nouveau la voix de Théodore, dans ma tête.
Naie pas peur, mon amour. Je tai choisie.
Je criai, bondis du lit, me regardai dans le miroir, arrachai mon tshirt. Un faible éclat bleu clignota sous ma peau, puis disparut. Mes jambes fléchirent, je tombai en sanglots.
Le lendemain, je me rendis à lhôpital. Javouai à la médecin que mon petit ami mavait rendu visite et que cela mavait rendue enceinte, mentant sur les dates, sur tout, sauf sur les symptômes : rêves étranges, peau qui luisait, voix qui venait dailleurs. Son expression passa de la préoccupation à une suspicion calme.
Nous allons faire des analyses, ditelle avec précaution. Le stress peut troubler lesprit, surtout mêlé aux hormones de la grossesse.
Elle posa son stéthoscope sur mon ventre. Son visage se figea.
Je nentends pas les battements habituels, mais quelque chose bouge.
Elle ordonna une échographie. Allongée sur la table froide, la technicienne pâlit en ajustant le sonde. Quand je lui demandai ce qui se passait, elle murmura :
Il y a un fœtus mais il brille.
Je quittai lhôpital sans attendre les résultats. Cette nuit, je rêvai de Théodore, debout près de notre vieux coin au bord du lac, la brise soulevant son sweat à capuche.
Notre enfant nest pas comme les autres, ditil dune voix plus douce que le vent. Il est moi et plus.
Que veuxtu dire? demandaije.
Il ne fit quun sourire triste. Tu comprendras bientôt. Protègele.
Je me réveillai, les rideaux grand ouverts, bien que jaie verrouillé la porte. Le sweat rêvé était plié soigneusement au bord du lit. Je le touchai, encore chaud.
Je compris alors que ce qui grandissait en moi était réel, quil était à lui, et quil me transformait.
Le jour suivant, jappulai Camille. Elle vint en courant, me serra fort, écouta mon récit, vit le point lumineux sous ma peau, entendit le bruit du bébé, les rêves, la voix. Elle ne rit pas, ne cria pas. Elle murmura :
Je dois temmener quelque part.
Nous nous dirigeâmes vers une vieille maison cachée derrière léglise de sa grandmère. À lintérieur, une vieille femme aux longues tresses grises et aux yeux pâles me fixa une fois, puis déclara :
Tu nes pas la première, mais tu dois être la dernière.
Je demandai ce quelle voulait dire, et sa réponse me glaça jusquaux os.
Tu portes dans ton ventre lenfant dune âme enchaînée. Ce bébé est à la fois une bénédiction et un avertissement. Son père naurait pas dû revenir. Maintenant, la porte est ouverte, et dautres traversent.
Pour lemporter? interrogeaije.
Pour temporter, réponditelle.
Soudain, les lumières vacillèrent, une brise glaciale traversa les fenêtres. Dans lombre, jentendis à nouveau la voix de Théodore :
Cours.
—
La pièce devint glacée. Les yeux de la vieille femme sécarquillèrent, les ombres sallongeaient comme des griffes le long des murs.
Il est là, chuchotatelle en serrant un chapelet de gaules et dos.
Camille me poussa derrière elle. Mais je navais plus peur de Théodore. Javais peur des autres, de ceux dont la vieille femme parlait, parce que lui avait brisé les règles.
Elle saupoudra des cendres, traça un cercle et me dit de rester au centre.
Ne sors pas, quoi quil arrive. Tu mentends? Insistatelle. Tu es désormais un pont entre la vie et la mort. Et les ponts se traversent dans les deux sens.
Jentrai dans le cercle. Mon ventre irradiait à nouveau cette lueur étrange. Le bébé frappait, plus fort que jamais. Alors, des voix sélevèrent, des dizaines, peutêtre des centaines: cris, gémissements, supplications, rires, tous venus des ténèbres.
Théodore, sil te plaît, que se passetil? imploraije.
Je le vis, mais il nétait plus comme avant. Ses yeux étaient vides, remplis de tristesse et de peur.
Je suis désolé, ditil. Je ne voulais pas te traîner là. Je ne pensais quà une nuit de plus, à un instant supplémentaire. Je nai pas su que jouvrais une porte.
Je mavançai, les larmes ruisselant sur mes joues.
Pourquoi moi? Pourquoi lenfant?
Il regarda mon ventre, puis moi.
Parce que notre amour était plus fort que la mort. Mais un tel amour transgresse les lois.
Soudain, une silhouette monstrueuse, mivisage, yeux en feu, surgit de lombre et siffla en me voyant. Théodore se jeta entre nous.
Tu ne peux pas lavoir! criatil. Vous ne pouvez pas lui prendre notre enfant!
Le monstre ricana.
Tu as brisé la règle, esprit. Tu as touché les vivants. Maintenant, nous festoyons.
La pièce trembla. La vieille femme entonna une cantique dans une langue oubliée. Camille serra ma main, en pleurs.
Élise! Ne quitte pas le cercle!
Je hurlai tandis que le monstre se précipitait. Théodore le repoussa dans les airs. La vieille femme hurla :
MAINTENANT! Choisis, petite! Vie ou amour?
Théodore, ensanglanté, se dissipa.
Laissemoi partir, mon amour. Pour notre enfant, pour toi.
Je secouai la tête, refusant.
Je ne peux pas te perdre encore une fois!
Tu ne mas jamais vraiment perdu. Je vis en lui, en toi. Mais si tu taccroches, ils prendront tout.
Les lumières éclatèrent. Le sol se fendit. Les ombres rugirent. Avec le cœur brisé, je criai son nom et lui dis adieu.
À cet instant il sourit. Puis disparut. Lobscurité se retira, le monstre hurla et se dissipa en fumée. Le silence retomba.
Je meffondrai. Le cercle séteignit. Le bébé à lintérieur donna un premier coup de pied, puis un autre, avant de se calmer.
Neuf mois plus tard, je mis au monde un garçon. Il ne pleura pas comme les autres. Il me fixa simplement les yeux, calme, comme sil savait déjà tout. Sa peau luisait légèrement dans lobscurité. Et parfois, quand je lui chante le soir, je jure entendre une seconde voix sharmoniser à la miennela voix de Théodore.
Je lai nommé Aurélien, qui signifie «lumière du ciel». Ce nétait jamais vraiment le mien.
Avant de rejoindre lautre rive, il me laissa un dernier présent : un fragment de lui, que aucune ombre ne pourra jamais marracher.
FIN.