J’ai confronté mon mari à un ultimatum difficile.

Jai mis mon mari face à un choix difficile.
Maman, pourquoi on va chez Mamie Jeanne ? Jai pas envie, làbas cest nul.

Je regardai Clémence dans le rétroviseur. Ma fille était assise à larrière, toute absorbée par sa tablette rose, et navait même pas levé les yeux en demandant. À six ans à peine, elle savait déjà prendre ce petit ton désinvolte, comme si elle nous faisait une fleur en daignant venir.

Parce quaujourdhui, cest lanniversaire de Paul, ton cousin. Tu te souviens de lui ?

Oui. Il est pas gentil.

Clémence ! Je me tournai vers elle, mais Julien posa une main sur mon épaule.

Ne commence pas, sil te plaît, pas aujourdhui.

Je regardai mon mari. Il était au volant, visiblement tendu, comme sil se rendait non pas à une fête denfants en famille, mais à un interrogatoire. Costume bleu marine, chemise blanche que javais repassée tôt ce matin, y passant une demiheure, sachant bien que sa mère remarquerait la moindre imperfection et saurait le lui faire sentir, sans un mot mais tout dans le regard.

Je ne commence pas, Julien. Jexplique simplement à Clémence pourquoi nous y allons.

Oui, mais tu le fais avec cette voix qui fait déjà comprendre à Clémence quon nest pas attendus làbas.

Tu as limpression quon y est les bienvenus, toi ?

Il resta silencieux. Devant, le feu vira à lorange, Julien ralentit. La voiture sarrêta et dans ce silence, on entendait clairement les petits bruits du jeu de Clémence, où les pièces tintinnabulaient virtuellement.

Écoute, dit-il sans me regarder, faisons un pacte : on arrive, on souhaite un bon anniversaire à Paul, on reste deux heures, trois grand maximum, et on repart. Pas de reproches, pas de discussions sur lancien temps, rien. Juste une fête familiale. On peut faire ça ?

Jaurais voulu lui dire que je n’en étais pas sûre. Quon se faisait cette promesse à chaque fois, que ça n’aboutissait jamais autrement quà moi, assise en cuisine, à subir la dernière leçon de vie de ma bellemère. Ou ses critiques sur mon travail, sur léducation de Clémence, sur ma façon de tenir mon foyer. Ou encore sur ma mère paix à son âme qui ne maurait pas transmis les vraies méthodes de cuisine du terroir.

Mais je me tus. Je me contentai de hocher la tête et de regarder dehors. Les rues de Nantes au mois de mai défilaient sous un soleil radieux. Les femmes en robes légères, les hommes en chemises à manches courtes, les enfants léchaient des glaces. Le samedi idéal pour flâner aux bords de lErdre ou lire sur le balcon et pourtant nous traversions la ville pour rendre visite à une famille qui ne nous appréciait quà moitié.

Maman, Paul va recevoir beaucoup de cadeaux ? demanda Clémence enfin en relevant les yeux.

Probablement, oui. Cest son anniversaire.

Est-ce que moi aussi je vais avoir un cadeau ?

Je me retournai de nouveau. Ma fille me fixait avec ses grands yeux noisette, pleine dattente. Je ne pouvais que me blâmer. Je lavais habituée, à chaque fête, chaque visite, même chez des amis à moi, à repartir avec une bricole ou un paquet de bonbons.

Clémence, ce nest pas ton anniversaire aujourdhui. Cest celui de Paul. Cest lui qui reçoit les cadeaux.

Mais moi aussi jen veux un !

À ton anniversaire, dans quelques mois, tu en auras, à ton tour. Mais aujourd’hui, cest toi qui offres un cadeau à Paul. Tu te souviens du jeu de construction quon a acheté hier pour lui ?

Oui mais je voulais celui-là pour moi aussi !

Tu as déjà une chambre pleine de jouets, lâcha Julien, excédé. Tu pourrais ten passer, une journée, non ?

Clémence bouda. Je jetai un œil à Julien : il serrait le volant au point de blanchir les jointures. Il pensait à ce que sa mère ne manquerait pas de commenter si Clémence faisait une crise. Et ce quelle dirait ensuite à Anne, sa sœur. Elles en discuteraient pendant des semaines.

Le reste du trajet se déroula dans un silence uniquement troublé par le jeu sur la tablette et le bruit de la circulation. Je regardais les immeubles, les arbres, et je repensais à cette promesse prise il y a trois ans : ne plus jamais revenir dans cet appartement. Trois ans auparavant, lors de cette dispute où Jeanne avait déclaré, tout net, que je nétais décidément ni épouse ni mère à la hauteur.

Jétais partie, furieuse, et Julien mavait suivie dans la rue, essayant de me faire revenir. Je n’étais pas revenue. Le retour en taxi sétait fait dans le silence, moi regardant le tramway glisser le long de la Loire, me demandant si cétait la fin du couple, si je devais partir me réfugier chez ma sœur à Rennes.

Mais je ne l’avais pas fait. Je laimais trop pour ça. Il y avait Clémence. Et je nétais pas du genre à renoncer si facilement.

On navait pas remis les pieds chez sa famille pendant presque un an après ça. Puis Julien avait tenté de me convaincre de venir pour Noël. J’avais refusé. Pour Pâques ? Non plus. Et ce nest que lorsque Jeanne est allée à lhôpital pour son cœur que jai accepté de faire une visite. On sy est rendus, Clémence et moi, avec des fruits et des fleurs. Ma bellemère paraissait soudain tellement fatiguée et vieillie que jai ressenti un peu de compassion.

Elle ma remerciée pour les fruits. Elle a caressé la tête de Clémence. Elle a dit quelle avait manqué sa petite-fille. Pas un mot dexcuse. Pas un mot sur la dispute. Comme si rien de tout ça navait eu lieu.

Je métais dit alors que cétait peut-être ça, lâge adulte : faire semblant doublier les blessures, sourire, faire bonne figure.

Mais quand Julien ma annoncé hier soir quon était invités pour lanniversaire de Paul, jai compris que, non, je navais rien oublié. La rancœur était toujours là, comme une écharde quon narrive pas à extraire.

On est arrivés, souffla Julien. Je sursautai, ramenée au présent.

On se trouvait devant la même vieille barre HLM du quartier Dervallières, celle où Julien avait grandi, celle où sa mère vivait toujours après quarante ans. Un lieu où je ne me suis jamais sentie à ma place.

Clémence, éteins la tablette. On y va, tentai-je en gardant une voix la plus neutre possible.

On sortit de la voiture, Julien prit le paquet cadeau du coffre, un kit de construction TechnoGénie 3000 pour un garçon de huit ans, soigneusement emballé. On avait discuté une heure entière de ce quil fallait acheter. Moi penchée vers quelque chose de simple, Julien insistant pour investir.

Mais quest-ce que ça fait bien ? avais-je interrogé dans les rayons du magasin de jouets.

Quon nait pas lair radin.

Cest un enfant, pas une parure de bijouterie, Julien !

Je sais, mais ma mère verra forcément.

Javais cédé. On acheta le jouet à 110 euros, ce qui me paraissait excessif. Mais dans sa famille, on observait tout : le prix du cadeau, la marque du sac, lendroit où on faisait nos courses. Tout était question dapparence.

On monta à pied au quatrième étage lascenseur était encore en panne. Clémence, geignarde, traînait les pieds. Je la pris alors par la main, la menant presque de force au palier, alors que Julien nous devançait, le dos tendu.

Devant la porte, il se retourna.

Prête ?

Jaurais voulu dire non. Que javais envie de partir, de cesser de faire semblant. Mais je souris et hochai la tête.

Il sonna. On entendit des rires, de la musique. La fête avait commencé : le but de Julien, arriver en retard pour ne pas être les premiers, avait fonctionné.

La porte souvrit sur Anne, la sœur de Julien : deux ans de moins que lui, mais déjà les tempes grisonnantes, coupe courte, teint pâle, bouche serrée en une sorte de sourire forcé.

Ah, vous voilà enfin ! lança-t-elle en se poussant légèrement. Entrez, on commençait à simpatienter.

Désolé, les embouteillages, répondit Julien en savançant pour lembrasser.

Oui, évidemment, les bouchons, marmonna Anne en me lançant un regard appuyé. Salut, Camille.

Bonjour, répondis-je, échangeant un baiser de politesse que je trouvai glacé. À moins que ce ne soit moi, froide de lintérieur.

Et qui voilà, une grande fille ! Clémence ? sécria Anne en saccroupissant. Tu as tellement grandi, je taurais pas reconnue !

Clémence détourna la tête, se cachant derrière ma robe. Elle ne se souvenait pas de sa tante, quelle navait pas vue depuis lâge de trois ans.

Dis bonjour à ta tante, soufflai-je.

Bonjour, glissa-t-elle dans un chuchotement.

Oh, quelle est timide, commenta Anne. Bon, venez, Maman est en cuisine, Paul est déjà en train douvrir des cadeaux dans le salon. On va bientôt couper le gâteau.

On entra dans lappartement, et une odeur familière de lavande et de tarte nous enveloppa. Jeanne glissait toujours des sachets parfumés dans les armoires et cuisinait chaque samedi. Aujourdhui, ça sentait la tarte aux pommes.

Dans le couloir, une dizaine de paires de chaussures samoncelaient : sneakers denfants, escarpins, mocassins dhommes. Tous les invités étaient déjà là. Jenlevai mes sandales achetées pour loccasion, enfilai les ballerines glissées dans mon sac. Clémence protesta, mais je la déchaussai sans relever lair narquois dAnne.

Julien, va donc retrouver Paul au salon, il tattend. Toi, Camille, viens en cuisine avec les filles, lança Anne.

Les filles. Je grimaçai. À quarante-deux ans, responsable des finances dans une PME, mère et épouse depuis dix-neuf ans, javais du mal à supporter le petite fille dAnne.

Julien me jeta un regard suppliant. Jacquiesçai. Il s’éloigna vers le salon, cadeau en main. Je pris Clémence par la main pour la traîner en cuisine.

La grande cuisine donnait sur la cour, avec son rebord de pots de géraniums, ses torchons brodés, sa nappe en dentelle. Rien navait changé depuis vingt ans, depuis ma première venue.

Jeanne, assise près dune amie à elle, discutait à voix basse et sesclaffait. À notre entrée, elle leva les yeux : le sourire devint plus figé.

Camille ! Que je suis contente que tu sois venue ! sexclama-t-elle en se levant. Elle avait vieilli. Les cheveux, jadis châtains, étaient entièrement blancs, les rides creusées, la carrure voûtée.

Mais le même regard : perçant, jugeant.

Bonjour, Jeanne, répondis-je en la serrant brièvement.

Bonjour, ma grande. Et voici ma princesse ? Vraiment, elle te ressemble ! Cest tout à fait la grand-mère !

Clémence se réfugia encore dans mes jupes. Je la caressai.

Dis bonjour à Mamie, Clémence.

Non, marmonna-t-elle.

Un malaise sinstalla. Jeanne se redressa.

Cest normal, à cet âge, dêtre intimidée, répondit-elle. Mais on sait bien quun enfant poli dit bonjour.

Elle est fatiguée du trajet, mentis-je.

Je comprends. Asseyez-vous. Je vous sers du thé, ou vous préférez un café italien ?

Un thé, merci.

Nous prîmes place. Lamie de Jeanne se présenta.

Je suis Martine, amie de Jeanne. Ravie de faire ta connaissance.

Camille. Enchantée.

Jeanne saffairait à la théière.

Ça va le travail, Camille ?

Oui, toujours dans la même entreprise.

Tu dois travailler beaucoup Et pour Clémence, qui la récupère à lécole si tu finis tard ?

Voilà, on y était. Je me forçai au calme.

Jai des horaires flexibles, jy arrive.

Daccord. Je me disais que vous aviez sûrement une nounou maintenant. Cest à la mode.

Non, on gère seuls.

Jeanne posa la tasse devant moi.

Tu as maigri, Camille.

Cest faux, je fais le même poids.

Non, tu tes creusée. Il faut manger, tu sais, les hommes aiment les femmes un peu en chair.

Je serrai les lèvres. Ces remarques, déguisées en conseils, me blessaient, toujours.

Je vais très bien, merci.

Je minquiète pour toi, tu sais. Jaime mes enfants comme les miens. Julien ma prévenue de votre venue, javais peur que vous ayez perdu le chemin, ces derniers temps.

On a eu une année chargée. Lécole, le travail

Oui, mais la famille, cest le plus important, Camille.

Je gardai le silence. Je buvais mon thé trop chaud. Clémence sagitait.

Maman, je peux aller dans lautre pièce ? murmura-t-elle.

Vas-y, mais reste sage.

Elle fila. Jeanne la suivit du regard.

Une vraie pile, comme son père à lépoque.

Elle est pleine dénergie, oui.

Elle écoute bien la maîtresse ?

Oui, la plupart du temps.

La plupart du temps ? répéta Jeanne, la mine un peu pincée. Donc parfois, non ?

Je posai ma tasse.

Cest un enfant.

On a tous nos caractères. Paul, lui, est très sage. Anne a fait de lexcellent boulot. Politesse, service, réussite scolaire Un bonheur, ce garçon.

Lamie acquiesça :

Cest vrai quil est admirable, Paul. Il dit merci pour chaque présent. Un enfant bien élevé.

Je sentais la colère monter. Elles ne le disaient pas, mais je comprenais : Paul bien élevé, sous-entendu Clémence linverse. Et la faute me revenait, évidemment.

Des rires fusaient du salon. Julien y racontait une histoire, les enfants riaient. Je limaginais, cherchant à faire croire que tout était parfait.

Jeanne, je vais aller souhaiter un bon anniversaire à Paul, dis-je en me levant.

Oui, vas-y, mais noublie pas, on va bientôt servir le gâteau !

Dans le couloir, je madossai au mur, les yeux fermés. Dix minutes et javais déjà envie de partir.

Mon téléphone vibra. Un SMS de Julien : Ça va ?

Je répondis Ça va, un mensonge. Que pouvaisje lui écrire ? Que sa mère avait déjà fait trois piques en dix minutes ? Que javais la sensation dun examen à lissue connue davance ?

Un homme dune cinquantaine dannées passa derrière moi, allant vers les toilettes. Je restai là, calculant le temps à rester deux heures encore ?

Tata Camille ?

Je me retournai. Paul, dans sa chemise impeccable, était planté devant la porte du salon.

Salut Paul. Joyeux anniversaire !

Merci ! Tonton Julien a dit que vous maviez apporté un cadeau.

Oui, il doit être dans le salon.

Je crois que cest un jeu de construction ? demanda-t-il, yeux brillants.

Surprise, dis-je en souriant.

Il fila, obéissant. Lenfant modèle.

Je pris mon courage et entrais à mon tour. Le salon était plein. Les adultes papotaient dans les fauteuils, les enfants se bousculaient autour de la table remplie de gâteaux, tartes salées, charcuterie. Une pile de cadeaux avait presque entassé lun des coins du canapé. Je reconnus la cousine de Julien, son mari, et dautres visages vaguement familiers.

Julien me fit signe. Il était en conversation avec un homme au profil sévère. Me voyant, il se leva :

Voici Camille, ma femme.

Quelques poignées de main, des Enchanté, on entend beaucoup parler de vous, hypocrisie évidente : Julien névoquait jamais la vie familiale devant ses proches, pour éviter justement tout malaise.

Clémence était installée à lécart, captive de sa tablette.

Clémence, range la tablette. Ça ne se fait pas chez les gens.

Jai pas envie, maman. Je mennuie.

Clémence

Enfin, maman !

Plusieurs regards se tournèrent. Sentant mes joues rougir, je lui pris la tablette et la rangeai dans mon sac.

Anne arriva avec les verres de vin et de jus dorange.

On va porter un toast à Paul. Paul, viens ici, mon grand !

Il avança, elle lentoura dun bras, ils posèrent en souriant, sous la pluie de photos des invités.

À Paul ! À sa santé, à sa réussite et à sa joie de vivre ! sécria quelquun.

Tout le monde trinqua. Je goûtai le vin, acide. Julien, debout près de moi, avait lair crispé.

Place aux cadeaux ! annonça Anne. Paul, installe-toi.

Paul ouvrit méticuleusement chaque paquet : set de coloriage, robot, livres, jeux, vêtements. À chaque fois, il remerciait, serrait dans ses bras ladulte.

Je gardais un œil sur Clémence. Elle enfilait du regard les cadeaux, et je décelai ce mélange denvie et damertume.

Clémence, ne regarde pas comme ça, lui murmurais-je.

Pourquoi il en a autant ? siffla-t-elle.

Cest son anniversaire.

Ce sera bientôt le mien ?

Dans quatre mois. Il faut être patiente.

Julien tendit le gros paquet à Paul. Il déchira le papier, découvrit le jeu TechnoGénie, sexclama :

Waouh, cest celui que je voulais ! Merci Tonton ! Merci Tata ! Cest génial !

Lassemblée commenta le prix, la qualité. Ma belle-mère intervint, satisfaite :

Cest bien, vous navez pas lésiné pour Paul.

Je serrai les poings. Comme sil sagissait dune faveur.

Clémence me tira la manche.

Maman, jaurai un cadeau aussi ?

Non, Clémence. Aujourdhui ce nest pas ton tour.

Mais elle n’écouta pas. Elle se leva, sapprocha de Paul et, dune voix innocente, demanda :

Dis, tu peux men donner un à moi aussi ?

Silence dans la salle.

Quoi ?

Ben oui, ten as beaucoup, tu peux en donner un ?

Je bondis, la saisis par le bras.

On sen va, tout de suite.

Mais je veux un cadeau, moi aussi ! Je veux le robot, je veux un jeu !

Je la tirai tandis quelle se jeta par terre, hurlant, tapant du pied. Une vraie crise, devant tout le monde.

Anne blêmit, Jeanne croisa les bras, les yeux victorieux.

Julien savança pour la calmer.

Clémence, viens on va texpliquer.

Non, je veux un cadeau !

Je la relevai, elle pleurait à gorge déployée.

Clémence, lève-toi. On part.

Je fis mine de filer mais Jeanne me barra la sortie.

Camille, il vaut mieux que tu te calmes et que tu apaises la petite.

Alors là, tout remonta. Jassumai mes mots que je gardais en moi depuis si longtemps.

Vous savez, Jeanne ? Si vous aviez appris à vos enfants que les cadeaux ne sont pas une question dorgueil ou de statut, ma fille ne ferait pas des crises comme celle-ci.

Elle pâlit.

Comment ?

Oui, vous placez toujours limportance sur le montant du cadeau, la marque du carton, sur lapparence. Et puis, vous reprochez à ma fille de vouloir être au centre de lattention ? Cest vous qui fixez ces règles !

Arrête, Camille ! sexclama Julien, me retenant par lépaule.

Non, aujourdhui, je parle. Trois ans que je ravale vos remarques, vos reproches. Je suis jamais suffisamment ceci ou cela, jamais la bonne mère, la bonne épouse. Jen peux plus.

Anne intervint, sagaçant :

Tu tentends ? Tu viens chez nous et tu fais un esclandre ?

Vous navez jamais rien fait pour mintégrer. Depuis le premier jour, Jeanne ma accueillie en me lançant : Jespère que tu seras digne de mon fils.

Jeanne secoua la tête.

Ce nest pas ce que je voulais dire

Si, exactement. Et depuis, cest toujours un test à passer. Mais ça suffit. Je nai rien à prouver à personne ici.

Anne haussa les épaules.

Le respect, ça se mérite.

Dix-neuf ans de mariage, élever une enfant, travailler tous les jours, cela ne compte pas peut-être ?

Jeanne, commençant à sagacer :

On ne veut pas de scènes, seulement un peu de tenue à la maison, Camille !

Votre maison na jamais été la mienne. Vous avez toujours créé du clivage. Vous rendez Julien malheureux, ma fille invisible ici, et moi coupable de tout.

Julien, désemparé, murmurait :

Camille, arrête

Non, jai fini de me taire. Je pars dici. Clémence, viens!

Je sortis dans le couloir, rechaussai Clémence toujours secouée par les sanglots. Julien voulut me retenir :

Camille, tu ne peux pas

Si. Ce nest plus tenable. Soit tu choisis ta famille moi et Clémence soit eux.

Il blêmit.

Cest injuste.

Cest toi qui tes placée dans cette situation, Julien. Pendant des années, tu as fermé les yeux. Tu as préféré le compromis à la vérité.

Face à son silence, jattrapai Clémence et partis.

Au pied de limmeuble, jappelai un taxi. Clémence, blottie sur mes genoux, finit par sendormir sur le trajet. Mon téléphone n’arrêtait pas de sonner : Julien. Je refusai ses appels, puis coupai lappareil.

De retour à la maison, je déposai Clémence sur le canapé, la bordai. Assise à côté delle, la voyant endormie, visage fatigué, je songeai à mes excès. Je lavais trop choyée, incapable de lui refuser grand-chose, voulant compenser mon propre manque damour dans lenfance. Mais à quoi bon la surprotéger si elle doit souffrir dans ce monde dattente et de jugement ?

Deux heures plus tard, Julien rentra. Sans un mot, il ôta ses chaussures. On se retrouva dans la cuisine autour dune tasse de thé.

Elle dort ?

Oui.

Un silence énorme.

Ma mère est bouleversée.

Je men doute.

Anne dit que tas perdu tout contrôle.

Peut-être.

Tu comprends ce que tu as provoqué?

Jai seulement dit la vérité.

La vérité ? Tu as accusé ma mère de rejeter Clémence.

Ce nest pas quune impression, Julien.

Elle aime Clémence !

Trois visites en trois ans, cest de lamour, ça ?

Il se passa la main sur le visage, las.

Elle est âgée. Fatiguée. Cest difficile de traverser Nantes jusquici.

Elle trouve le moyen daller chez Anne chaque semaine !

Il ne répondait pas. Je me mis en face de lui.

Je ne veux plus continuer ainsi. Ta famille na jamais accepté la mienne. Chaque visite devient une épreuve.

Il crut bon de temporiser :

Tu exagères.

Non. Tu fermes les yeux, cest tout.

Tu veux que je fasse quoi, alors?

Que tu soies de MON côté. Que tu prennes mon parti, loyalement, quand ta mère ou ta sœur dépassent les limites.

Je tai toujours défendue !

Non, Julien. Tu cherches lentente générale, cest tout. Mais parfois, tu dois imposer nos choix.

Il soupira, au bord du découragement.

Tu veux donc choisir entre nous ?

Je veux que tu choisisses ta vraie famille : moi, Clémence. Ta mère, cest ta mère, mais cest moi ta vie maintenant.

Et si je refuse?

Alors on coupe les ponts.

Il resta longtemps sans rien dire.

Cest un ultimatum.

Non, ce sont des limites. Ça na rien à voir.

Il se leva, alla regarder par la fenêtre. Dehors, la nuit tombait sur la Loire.

Toute ma vie, jai essayé dêtre le bon fils. Mais jai été un mauvais mari en oubliant de te défendre, murmura-t-il.

Je le rejoignis, lenlaçai.

Julien, je ne veux pas tenlever ta mère. Je veux quelle respecte un tant soit peu notre famille, nos règles.

Et si elle refuse ?

On vivra autrement. Limportant, cest notre cocon à nous.

Il me serra contre lui, puis alla vérifier que Clémence allait bien.

Nous reprîmes place dans la cuisine. Julien pianota sur son téléphone.

Ma mère veut quon vienne demain discuter.

Tu veux y aller ?

Je préfère ny aller quavec toi. Tu viens avec moi, si je promets dêtre de ton côté ?

Je hochai la tête.

Daccord.

On passa le reste de la soirée ensemble, silencieux, à reconstruire un peu de paix. Après avoir couché Clémence, je demandai :

Tu as déjà pensé à divorcer si tout ça ne changeait pas?

Il sursauta.

Jamais. Je taime, Camille. Je veux arranger les choses.

Moi aussi. Mais la peur restait là : que tout explose, que Clémence grandisse persuadée dêtre à lécart, que notre couple ny résiste pas.

Allons dormir. Demain, on affronte ça ensemble.

Le lendemain matin, Clémence finit par nous rejoindre dans le lit familial.

Maman, on ira plus jamais chez Mamie Jeanne ?

Je la caressai.

Je ne sais pas, mon amour. Peut-être, peut-être pas.

Jai eu peur, hier, quand tu criais Jaime pas quand tout le monde regarde.

La culpabilité me renversa. Jembrassai ma fille.

Désolée davoir crié. Parfois, même les grands nen peuvent plus.

Jai été méchante avec Paul ?

Je soupirai.

Tu aurais dû être patiente. À lanniversaire dun autre, on ne réclame pas de cadeau pour soi.

Mais jen voulais un

Je sais. Mais parfois, il faut attendre son tour. Tu verras, pour ton anniversaire.

Yen aura plein?

Autant que ceux qui taiment voudront ten offrir.

Elle hésita, puis :

Estce que Mamie Jeanne maime ?

Question difficile. Jeanne doit aimer, mais ne sait pas le montrer.

Je pense quelle taime. Elle ne sait pas lexprimer, cest tout.

Clémence sembla laccepter.

Julien entra avec un plateau de petitdéjeuner : crêpes, confitures, bol de chocolat. Clémence retrouva le sourire.

Après le petitdéjeuner, on se prépara en silence. Clémence resta chez ma sœur. On prit la voiture, traversant à nouveau Nantes sous un ciel maussade.

Devant la porte, Jeanne ouvrit, plus lasse quhier :

Entrez.

On sinstalla dans la cuisine.

Du thé?

Non, merci.

Après un long silence, elle finit par demander :

Tu as des choses à me dire ?

Je pris une grande inspiration.

Je veux mexcuser de mêtre emportée hier. Ce nétait pas approprié devant tout le monde.

Merci, Camille.

Mais je ne mexcuse pas davoir dit la vérité sur ce que je ressens. Jai parfois le sentiment que tu me juges, moi et Clémence.

Elle sarc-bouta.

Je ne critique jamais sans raison.

Peut-être. Mais tes réflexions me blessent. Les comparaisons, les allusions, je nen peux plus.

Je ne voulais pas ça.

Si on veut continuer à se voir, il faudra respecter quelques règles. Je ne suis pas Anne, je ne vis pas comme toi. Mais tu dois au moins accepter ma différence.

Jeanne baissa les yeux.

Je ne changerai pas du jour au lendemain.

Personne ne te le demande. Mais avançons ensemble, pour que Clémence nait pas cette impression de nêtre jamais à la hauteur.

Un silence flottait. Puis, à ma surprise :

Daccord. Essayons.

On échangea un regard, moins prudent quavant. Julien, soulagé, nous prit toutes les deux dans ses bras.

Merci. Merci de leffort.

En repartant, Jeanne me serra brièvement un vrai signe douverture. Elle promit de préparer un gâteau pour samedi, si Clémence voulait venir.

En voiture, Julien demanda :

Tu crois quon va y arriver ?

Je souris, sans certitude.

On verra, mais cette fois, jy crois.

À la maison, Clémence courut vers moi, brandit un dessin de famille où nous figurions tous même Mamie Jeanne.

Ce soir-là, assis tous les trois, jai compris que la famille parfaite n’existe pas. Mais limportant, ce nest pas déviter les conflits, cest dapprendre à les surmonter et à se parler enfin honnêtement, pour que chacun ait enfin sa place.

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