Jai posé à mon mari un ultimatum digne des tragédies grecques quoique, franchement, jaurais préféré une comédie de Molière.
Maman, pourquoi est-ce quon va chez Mamie Simone ? Jai pas envie, là-bas cest nul.
Je regarde Élodie dans le rétroviseur. Elle est affalée sur la banquette arrière, la truffe collée sur sa tablette rose bonbon, sans même lever les yeux pendant sa question. Six ans, et déjà cette capacité à prendre un ton de grande dédaigneuse, comme si elle rendait service en étant là.
Parce que cest lanniversaire de Théo, ton cousin. Tu te souviens de lui ?
Oui. Il est chiant.
Élodie ! je me retourne, outrée, mais Benoît glisse une main sur mon épaule.
Sil te plaît, commence pas, pas aujourdhui.
Je fusille mon époux du regard. Il est au volant, crispé comme un type quon envoie à la guillotine et pas à une fête denfant. Costume bleu marine, chemise blanche repassée par mes soins au petit matin trente minutes de lissage acharné, parce que je sais davance que belle-maman remarquera la moindre pliure. Et fera style de rien, avec ce petit regard lourd de sous-entendus qui condamnent définitivement mes aptitudes de femme dintérieur.
Je commence rien, Benoît. Jexplique juste à notre fille pourquoi on y va.
Avec ce ton-là, Élodie a déjà compris quon la traîne là où elle nest pas la bienvenue.
Mais est-ce quon y est les bienvenus, franchement ?
Il préfère se taire. Le feu passe à lorange, Benoît ralentit. Silence grave dans lhabitacle, décoré par les bipings stridents des pièces virtuelles ramassées par Élodie sur sa tablette. Un vrai casino.
Écoute, on se fixe des règles ? On arrive, on souhaite joyeux anniversaire à Théo, deux heures maximum, trois si vraiment tout le monde est sage, et on sen va. Pas de discussions sur le passé, pas de règlements de comptes, rien. Juste fête de famille. Tu penses quon peut y arriver ?
Jaimerais répondre non, que chaque fois on promet ça, et quinvariablement je finis coincée dans la cuisine à me faire expliquer par Simone lArt déduquer les enfants version Dachau. Ou alors à me faire judicieusement rappeler que je bosse trop et que la famille, cest sacré. Ou entendre gentiment que ma pauvre maman (paix à son âme) ma laissée sans le b.a.-ba du gratin dauphinois, contrairement à notre sainte Simone.
Je me tais. Je hoche la tête, le regard rivé dehors. Les rues ensoleillées de mai défilent, femmes en robes légères, hommes en chemises ouvertes, gamins croquant dans des glaces. Cest un samedi parfait pour baguenauder dans le parc ou lire sur le balcon, mais non on fonce dans lautre bout de Lyon, direction lantre de la belle-famille qui me tolère comme on tolère un pois dans la soupe.
Dis maman, Théo aura beaucoup de cadeaux ? demande soudain Élodie.
Sûrement. Cest son anniversaire.
Et moi, on men donnera aussi ?
Je me retourne. Énormes mirettes couleur chocolat, pleines despoir. Je suis responsable : à chaque occasion festive, Élodie repart avec un butin. Ma faute, javoue. Noël, sapin à la maternelle, goûter chez mes cops toujours un jouet, des bonbons pour elle. Je lai conditionnée.
Ma chérie, aujourdhui cest pour Théo. Les cadeaux, cest pour lui. Pour toi, ce sera à ton anniversaire, tu te rappelles ? On lui apporte le jeu de construction quon a choisi hier pour lui.
Je men souviens. Mais moi, aussi, je veux un jeu de construction !
Tu as une chambre pleine à craquer de jouets, craque Benoît. Tu peux survivre un jour sans en recevoir un nouveau ?
Élodie se renfrogne, se planque derrière sa tablette. Je lance un regard inquiet à Benoît. Ses mains blanchissent tant il serre le volant. Je sais à quoi il pense. Sa mère va évidemment remarquer si Élodie part en crise. Puis elle racontera à sa sœur, Hélène. Les deux y consacreront volontiers deux semaines de grandes analyses sur mon incompétence parentale.
On roule désormais dans un silence pavé de menaces. Jobserve les immeubles, les arbres, les nuages, me rappelant que trois ans plus tôt, javais juré de ne plus jamais mettre les pieds chez eux. Trois ans, depuis que Simone mavait balancé à la figure que jétais une catastrophe comme femme et mère.
Ce jour-là, jétais partie en claquant la porte. Benoît mavait poursuivie sur le trottoir, essayant de me faire revenir, de mexcuser. Javais refusé. On était rentré dans un Uber sans prononcer mot, et je me revois, le nez à la vitre, me demandant si cétait la fin, si je nallais pas finir chez ma sœur à Annecy.
Finalement, je nai pas bougé. Par amour, bien sûr. Et pour Élodie. Jai pas lhabitude de fuir.
Après cette engueulade mémorable, on a coupé court avec la belle-famille pendant presque un an. Puis Benoît a tenté la carte de Noël, puis Pâques. Niet. Faut attendre que Simone fasse une alerte cardiaque pour que jaccepte daller à lhôpital avec Élodie : fruits, fleurs, révérence. Simone était livide, ratatinée, et jai ressenti cet étrange mélange de pitié ?
Elle a remercié pour les fruits, tapoté la tête dÉlodie, marmonné combien la petite lui manquait. Pas un mot dexcuse. Un vrai déni. Comme si rien ne sétait passé.
Sur le moment, je me suis dit : Bon, pourquoi pas. On fait semblant, et on continue la comédie. Peut-être que cest ça, être adulte : bouffer ses rancunes et sourire.
Mais hier, quand Benoît ma annoncé quon était invités à lanniversaire de Théo, jai réalisé que rien nétait digéré. Que la rancune était planquée, prête à bondir.
On est arrivés, dit Benoît, me ramenant à la réalité.
La fameuse barre HLM, quartier de la Croix-Rousse. Benoît y a grandi, Simone y règne depuis quarante ans. Jamais réussi à my sentir chez moi.
Élodie, éteins la tablette. On y va, je dis dune voix que jespère justement neutre.
On sort de la voiture. Benoît prend le grand sac avec le jeu de construction acheté hier (un bras, ce fichu truc !). On a longuement débattu : moi pour un truc modeste, lui : Il faut quon fasse bonne figure.
Bonne figure devant qui ? ai-je protesté, coincée entre deux rayons chez JouéClub.
Devant ma mère, devant Hélène. Tu sais bien quelles regardent tout à la loupe.
Jai capitulé. Résultat : un cadeau à 110 euros. Mais Benoît na pas tort : tout se jauge là-bas au gramme près. La valeur du cadeau, la marque du sac, lendroit où tachètes tes tomates. Bref.
Quatre étages à grimper lascenseur, évidemment, HS. Élodie grogne, dit quelle est déjà épuisée, et je la traîne quasiment par la main. De dos, je vois les épaules raides de Benoît sous la veste. Sacrée ambiance.
Arrivés sur le palier, Benoît se retourne.
Prête ?
Javais envie de dire Non, pas du tout ! Jai envie de prendre mes jambes à mon cou, moi ! Mais je hoche la tête et jesquisse un sourire crispé.
Prête.
Il sonne. Rires, brouhaha à lintérieur : la fête bat son plein, on est en retard finement calculé par Benoît pour ne surtout pas être les premiers.
La porte souvre sur Hélène, la sœur. Deux ans de moins que lui, mais lair vieillissant, coupe au carré rouge brique, traits taillés à la serpe, sourire plus pincé quune robe dété trop petite.
Ah ben enfin ! On a cru que vous veniez plus ! Entrez, on a déjà commencé.
Désolé, bouchons sur le quai, lance benoît, bisou obligé sur la joue.
Oui oui, les bouchons, bien sûr, elle me regarde. Bonjour Marie.
Bonjour.
On séchange des bises façon collègue antipathique à la machine à café. Elle se penche alors devant Élodie.
Cest bien toi Élodie ? Mon Dieu, mais tas tellement grandi que je ne tavais pas reconnue !
Élodie ne répond rien, se planque derrière ma jupe. Depuis trois ans, elle a oublié cette tata.
Allez, dis bonjour, je pousse un peu.
Bonjour marmonne-t-elle, se cachant à nouveau.
Quelle timidité ! Hélène hausse les épaules. Bon, venez, maman est en cuisine, Théo est avec ses copains. Le gâteau ne va pas se couper tout seul !
À peine franchi le seuil, cest lodeur familière qui menvahit : une louche darmoire à lavande, une cuillerée de tarte chaude. Simone a toujours ses sachets odorants dans les placards et mitonne sa tarte tous les samedis. Cest la tradition.
Dans lentrée, une forêt de chaussures : baskets denfants, escarpins, derbies. Je retire mes sandales, flambant neuves, achetées spécialement pour la mascarade, et jenfile mes ballerines. Élodie proteste, mais je lignore. Hélène nous observe de biais.
Benoît, file au salon, Théo attend tonton Benoît. Vous, les filles, en cuisine, maman vous y attend.
Les filles. Javale de travers. Quarante-deux balais, dix-neuf ans que je suis mariée, cadre supérieure en entreprise, maman, les impôts, le crédit et elle mappelle encore la fille.
Benoît me jette un regard façon sil te plaît, sois gentille. Jacquiesce. Il file au salon, grand sourire forcé, paquet cadeau en main. Jattrape la main dÉlodie, direction la cuisine.
Grande, claire, fenêtre sur cour, géraniums sur le rebord, torchons brodés aux murs, nappe en dentelle. Rien na changé en vingt ans.
Simone est là, jasant avec une copine inconnue, toutes dents dehors. Quand elle me voit, son sourire refroidit un soupçon, mais elle se lève malgré tout.
Marie ! Quelle joie de te voir ! Elle se lève, et je note quelle a vieilli : cheveux gris, rides creusées, le dos voûté.
Mais le regard est resté : acéré, évaluateur, mitraillette silencieuse.
Bonjour, Simone, japproche pour laccolade réglementaire, à peine effleurée.
Bonjour ma fille. Et ça, cest ma petite-fille magnifique ? Oh, quelle ressemble à sa mamie !
Élodie file derrière moi. Je caresse ses cheveux.
Dis bonjour à mamie, Élodie.
Je veux pas.
Blanc gênant. Simone se redresse, déçue à peine masquée.
Cest lâge, tu sais. Cest timide, à cet âge-là.
Sauf que le ton veut dire ce nest pas normal du tout ; la politesse, ça sapprend. Dommage, Simone, ça ne marche pas avec moi.
Elle est fatiguée par la route, cest tout, jajoute, même si je sais que ça sonne déjà comme une justification.
Évidemment, bien sûr Asseyez-vous, je vous mets du thé. Ou tu préfères mon café spécial dItalie ?
Du thé, merci.
Nous nous asseyons. Linconnue se penche vers moi.
Je suis Véronique, la meilleure amie de Simone. Enchantée !
Marie, ravie.
Simone papillonne autour des tasses, prend cette pose affairée. Je la fixe et me demande ce quelles disaient avant dentrer ? Les enfants ? La météo ? Ou mon cas ?
Alors, ma chérie, comment ça va au boulot ? Toujours au même poste ?
Oui, toujours.
Beaucoup de travail ?
Suffisamment.
Et qui récupère Élodie à lécole alors, vu que tu fais toujours des horaires à rallonge ?
Voilà, cest parti.
Jai un horaire flexible, je la récupère moi-même.
Ah bon, tant mieux, jai cru que tu avais engagé une nounou. On en voit beaucoup, tu sais
On gère, merci.
Simone me pose une tasse de thé devant moi avec cette solennité, puis sinstalle pile en face.
Tu as maigri.
Non, pas spécialement.
Si, si, je te connais : tas le visage creusé. Il faut manger, Marie, les hommes aiment les femmes avec du moelleux.
Je retiens un soupir. Toujours le même refrain : ma silhouette, ma robe, ma façon de vivre. Le tout déguisé en souci bienveillant à la sauce passive-agressive.
Je vais bien, merci.
Bon, daccord. Je minquiète, cest normal, tu sais bien que je vous aime comme mes enfants. Benoît disait hier que vous veniez. Quelle joie ! Je me disais ça y est, ils ne savent plus la route ?
On est occupés. Élodie, lécole, le sport, nos boulots.
Oui, bien sûr. Mais il ne faut pas oublier la famille, Marie. La famille, cest le socle.
Je me renfrogne, avalant mon thé brûlant. Élodie gigote, veut séjecter.
Maman, je peux aller voir ce quil y a dans lautre pièce ?
Va, mais doucement.
Élodie file. Simone la suit du regard.
Elle a du jus, hein. Comme Benoît petit, impossible de la tenir.
Oui, elle est vive.
Elle est sage en classe ? Obéit aux maîtresses ?
Globalement oui.
Globalement, mmm Simone note tout, chaque mot. Théo, lui, il est exemplaire : sage, premier de la classe, bien élevé. Chez nous, on a vraiment de la chance.
Véronique valide dun je confirme, adorable ton petit-fils ! Il a dit merci à tout le monde, a accueilli tout le monde un ange.
La moutarde me monte. On ne me le dit pas franchement, mais cest limpide : Théo modèle, Élodie bof, et la maman, devinez qui trinque ?
Le rire des enfants me sauve de ce tribunal. Je méclipse prétexter féliciter Théo.
Bien sûr, va ! On coupe le gâteau bientôt, reste pas trop longtemps.
Je longitude le couloir. Je nai pas fait dix minutes dans la place que jai déjà envie de me tirer.
Bzzz, mon téléphone vibre. Benoît : Ça va ? Je réponds Top, parce que, bon, on ne va pas envoyer SOS dans la belle-mère-party.
Un quinqua inconnu passe devant moi, direction les toilettes. Lambiance est dun chic
Tatie Marie ?
Je sursaute. Cest Théo, en chemise, tout sourire. Lanniversaire, la star, le golden boy.
Bonjour Théo. Joyeux anniversaire !
Merci ! Tonton Benoît ma dit que vous aviez un super cadeau.
Oui, dici peu tu verras.
Il court au salon, mini-diplomate en herbe. Celui quÉlodie pourrait être, selon certains
Allez, retour au salon. Douze personnes, à vue de nez. Les adultes assis, les enfants qui gloussent parmi les quiches lorraines et les plateaux de charcuterie. Les cadeaux saccumulent. Respect à ceux que je reconnais à peine : cousines, maris, annexes Tous lorgnent la belle-fille inconnue du bataillon.
Benoît papote avec un type à moustache, feignant la décontraction. Je rejoins Élodie planquée dans le coin.
Chérie, range ta tablette, cest impoli.
Mais maman, je mennuie
Élodie.
Mais enfin maman !
Des têtes se tournent. Je sens mes joues devenir couleur yaourt à la fraise.
Range cette tablette, on nest pas chez nous !
Renfrognée, elle obéit, balance la machine dans mon sac. Les regards reprennent leur analyse style Ah ! Elle narrive même pas à gérer son gamin.
Hélène entre avec un plateau de verres de vin et jus de fruits.
Alors, les amis, on trinque au roi de la fête ! Théo, viens ici mon chéri !
Théo sapproche, maman lenlace. Les flashes crépitent.
À Théo ! quil soit heureux, intelligent, et sage ! lance un invité. Et quil ramène des dix à lécole !
Tout le monde applaudit, boit. Le vin est piquant. Benoît est crispé.
Place aux cadeaux ! clame Hélène. Théo, assieds-toi, on te fait la lecture du stock.
Parade de cadeaux : set de coloriage, robot télécommandé, pile de jeux, fringues Il remercie, câline tout le monde, propre, net, poli.
Élodie lorgne, fasciné-angoissée, les yeux gros comme des ballons de baudruche. Une jalousie féroce sinstalle.
Élodie, je chuchote, arrête ton regard-croque-cadeau.
Pourquoi il a tout ça, lui ? Et moi, jai rien.
Parce que cest son anniversaire, ma chérie. Le tien cest dans quatre mois.
Pfff, cest loooong !
Chut. Pas le moment.
Benoît avance le nôtre : énorme boîte, nœud flashy. Explosion de joie de Théo.
Ohhh, cest le Méga Techno-Builder !!! Maman regarde, cest celui que je voulais !
Hélène se confond en remerciements surfaits.
Théo saute au cou de Benoît, puis vient me serrer timidement.
Merci, tatie.
Avec plaisir, amuse-toi bien.
La foule évalue bruyamment la valeur du cadeau. Simone, dans lembrasure, hoche la tête.
Vous avez été généreux. Cest aimable pour un neveu.
Élodie me tire le bras.
Maman, jaurai un cadeau, moi aussi ?
Non, cest pas pour toi aujourdhui.
Mais je veux un cadeau, moiiii !
Élodie, tais-toi, sil te plaît.
Mais elle se lève, sapproche de Théo, devant tout le monde.
Théotu me donnes un de tes cadeaux ?
Silence. Théo, interloqué.
Euhquoi ?
Ten as trop. Donne-men un !
Je bondis, récupère ma fille au vol.
Élodie, ça suffit, viens ici tout de suite.
Mais je veux aussi un robot, moi ! Je veux !
Elle se débat, pleure, se roule par terre à la façon des meilleures tragédies de crèche.
Visages consternés. Simone croise les bras, une lueur de victoire dans les yeux : Vous voyez bien, javais raison.
Benoît tente damadouer Élodie.
Ma chérie, allez, viens, je texplique
Je veux pas dexplications ! Je veux un cadeau !
Cest la crise totale. Sangs, cris, larmes. Je suis debout, au centre de lattention, jugée, condamnée.
Et là, la digue cède.
Élodie, debout. Cest fini, on sen va.
Je lempoigne, direction la sortie. Simone me bloque.
Marietu nes pas obligée den faire autant. Attend que la petite soit calmée.
Je la fixe dans les yeux. Les mots montent, incontrôlables, ratrapés par trois ans de silence.
Vous voulez savoir, Simone ? Si ma fille fait ce cinéma, cest peut-être aussi parce que chez vous, tout tourne autour des cadeaux et des comparaisons ! Et quelle na que le droit de regarder !
Simone blêmit.
Pardon ?
Oui. Vos règles, votre obsession de qui offre quoi, qui gagne, qui mérite dêtre aimé. Vous avez créé cette ambiance, pas moi ! Mais cest ma fille quon pointe du doigt !
Marie, arrête tente Benoît, mais je lécarte.
Non, jarrête plus. Jai tout gardé pour moi, je nen peux plus. Parce que je ne serai jamais la belle-fille parfaite à vos yeux, ni la mère idéale. Je nen ai plus rien à faire !
Hélène savance, outrée.
Tu te rends compte comment tu parles à notre mère ?
Je me rends très bien compte. Et je revendique le droit dêtre respectée, comme épouse de votre frère, et mère de votre nièce.
Le respect, ça se mérite, tranche Hélène.
Dix-neuf ans de mariage, un enfant, un boulot, un foyer. Vous voulez quoi de plus ?
Benoît, livide, ne sait plus où se mettre.
Marie, sil te plaît, ça suffit.
Je le regarde.
Cest toujours moi qui dois me taire, jamais sa mère, jamais sa sœur. Jai plus envie de jouer. À partir daujourdhui, cest soit tu es avec nous, soit tu restes avec ta famille.
Tu me demandes de choisir ?
Non. Ça fait longtemps que tu as choisi, en silence, en me laissant seule face à elles. Voilà.
Je tourne les talons, fais enfiler ses baskets à une Élodie en larmes, direction la cage descalier.
Dehors, je commande un Uber. Élodie seffondre, sendort sur mes genoux, le visage strié de larmes. Le téléphone sonne Benoît. Je coupe. Il insiste, je coupe encore. À la troisième sonnerie, je léteins carrément.
À la maison, je couche Élodie sur le canapé, la border, la regarder dormir, le front marqué de tant de tristesse. Ma petite fille adorée, trop gâtée, trop couvée, pourtant si fragile.
Jentends la clé dans la serrure, deux heures plus tard. Benoît. On ne se regarde même pas. Je fais du thé, il sassoit, mutique.
Elle dort ?
Oui.
Long silence pesant comme une raclette en plein juillet.
Maman est très blessée, finit-il par dire.
Je sais.
Hélène dit que tu étais odieuse.
Cest possible.
Tu as dépassé les bornes.
Peut-être. Mais jai été vraie.
Tu as accusé ma mère de mal aimer Élodie.
Parce que cest vrai.
Elle aime Élodie !
En ne la voyant que trois fois en trois ans ? Cest ça, aimer sa petite-fille ?
Il se frotte les yeux.
Elle a des soucis de santé
Elle va toutes les semaines chez Hélène.
Ben oui, cest dans le quartier !
Chez nous, cest Lyon 7ème, pas Katmandou.
Grand blanc. Il me regarde enfin.
Quest-ce que tu veux ?
Que tu sois de mon côté. Pas neutre, de MON côté. Quand ta mère me rabaisse, tu dois réagir.
Je te défends.
Non. Tu tries. Tu temporises. Mais moi jai besoin que tu me défendes, pas que tu joues les diplomates. Ta mère ne veut pas de compromis. Elle veut que je rentre dans son moule.
Ce sont des histoires de générations, Marie.
Eh bien tant pis. Cette génération-là, je la laisse à dautres.
Soupir.
Donc tu me demandes de couper les ponts ?
Cest ça.
Il secoue la tête, désolé.
Tu poses un ultimatum.
Non, Benoît, je pose des limites. Ce nest pas pareil.
Il se tourne vers la fenêtre, regarde les passants marcher leurs caniches.
Toute ma vie, jai voulu être le fils modèle. Et je crois quà force, jai loupé le coche avec toi.
Je mapproche, le prends par la taille.
Je ne veux pas que tu renies ta mère. Je veux quon soit une famille normale. Où ta mère nest pas la chef de tribu toute-puissante.
Il me serre, fatigué, vulnérable.
Je taime, Marie.
Moi aussi.
Mais je ne sais pas comment réparer.
On va chercher.
Quelques heures plus tard, Élodie sincruste sous la couette.
Maman, on retournera plus chez Mamie Simone ?
Je la serre.
Je sais pas, ma puce. Peut-être ou pas.
Je veux pas y aller. Jai peur, là-bas.
Peur ? Pourquoi ?
Parce que tu tes énervée. Et tout le monde me regardait.
Jai mal pour elle. Je mexcuse.
Cétait compliqué, ma chérie. Parfois les grandes personnes se disputent. Je naurais pas dû crier comme ça. Pardon.
Mamie a dit que jétais mal élevée ?
Je sens une boule dans la gorge.
Ça arrive à tout le monde de faire des bêtises. Mais réclamer un cadeau à lanniversaire de quelquun, ce nest pas bien.
Mais je le voulais tellement !
Je sais. Il faudra apprendre à attendre.
Est-ce quelle maime, Mamie ?
Question à mille balles.
Oui, sûrement. Mais elle ne sait pas trop comment le montrer.
Élodie hoche la tête et se blottit contre moi.
Petite session pancakes et chocolat chaud plus tard, Benoît annonce :
Ma mère veut nous voir demain, pour parler.
On y va, je dis, le cœur un peu serré, si tu promets de ne pas me laisser seule.
Il promet. On laisse Élodie chez ma sœur. Le trajet est studieux, maussade. Il fait gris sur Lyon, lambiance suit le temps.
Simone ouvre, visage fermé, cernes, fatigue. On sinstalle à la cuisine.
Café ?
Non, merci.
Longuissime silence.
Écoute, Simone, je veux mexcuser pour la manière dhier. Ce nétait pas digne. Mais ce que jai dit, je le pense.
Simone encaisse, redresse la tête.
Je ne vois pas les choses comme toi.
Sauf que tous nos contacts sont des occasions pour toi de me glisser une critique, sur ma façon délever Élodie, mon boulot, mon physique.
Je veux ton bien.
Le bien passe aussi par le respect, Simone. Et je veux quon soit respectueuses lune envers lautre, à égalité. Pas la maîtresse de maison et la servante.
Elle regarde par la fenêtre, la bouche pincée.
Je ne changerai pas du jour au lendemain. Mais on peut essayer de repartir à zéro.
Je lève les yeux, étonnée.
Vraiment ?
Oui. On verra ce que ça donne.
Elle me prend maladroitement dans ses bras, comme si on lui avait annoncé un résultat du Bac quelle nespérait plus.
Revenez donc samedi prochain avec Élodie. Je ferai une tarte.
Dans la voiture, Benoît souffle enfin.
Tu y crois ?
Jaimerais.
On rentre. Élodie court nous montrer son dessin : bonhommes bâtons, maman, papa, elle, et deux autres personnages souriants version bande organisée, tous ensemble.
Cest joli, ma chérie.
Et jose y croire, un peu.
Le soir, Benoît songeur.
Et après ?
Après on se donne une chance. Et on verra si la famille, version française, peut aussi être synonyme de compromis.
On senlace. Dans la nuit lyonnaise, rien nest résolu. Mais tout reste encore possible à condition davoir assez de volonté, et de bien choisir ses batailles.