Jai 38 ans et, pendant longtemps, jai cru que le problème, cétait moi. Que j’étais une piètre mère, une épouse inadéquate. Qu’il y avait un défaut quelque part, parce que malgré le fait que je menais tout à bien, à lintérieur, javais la sensation de ne plus rien avoir à donner.
Je me levais tous les matins à 5h pétantes. Je préparais les petits-déjeuners, les tenues impeccables, les boîtes à goûter avec la rigueur dun chef étoilé. Je laissais les enfants parfaitement prêts pour lécole, un coup de balai rapide dans lappart, et hop, direction le bureau. Réunions, deadlines à respecter, résultats à rendre, sourires forcés pour tout le monde. Toujours le sourire, en façade. Au travail, personne n’aurait pu deviner quoi que ce soit. Bien au contraire : on me trouvait organisée, efficace, carrément un pilier.
À la maison aussi, tout roulait. Repas, devoirs, bains, dîners. Jécoutais les récits de la journée, je répondais à mille questions sur les devoirs, je jouais larbitre dans leurs mini-guerres. Je consolais, je réconciliais, je collais ici une rustine, là un bisou. De lextérieur, ma vie sentait le pain frais et les vacances à Arcachon famille, boulot, santé. Pas le moindre drame en vue qui aurait pu justifier cette sensation, ce grand vide.
Mais de lintérieur, cétait caverne dAli Baba. Sans le trésor.
Ce nétait pas vraiment de la tristesse permanente. Plutôt une fatigue XXL. Une épuisement contre lequel même dix weekends à la Baule ne suffiraient pas. Je me couchais vide, et je me réveillais rincée. Mon corps avait mal, sans raison valable. Le bruit mexaspérait. Les questions répétitives me mettaient les nerfs en pelote. Jai même commencé à avoir des pensées dont je nétais pas fière : que mes enfants seraient peut-être mieux sans moi, que dautres femmes étaient « faites pour être mamans », mais pas moi.
Jamais je n’ai manqué à mon devoir, ni laissé traîner quoi que ce soit, ni perdu le contrôle, ni crié plus que de raison. Personne na donc rien remarqué. Même pas mon mari, Pierre. Lui, il voyait une femme « qui gère ». Quand je disais que j’étais fatiguée, j’avais droit à :
Toutes les mères sont épuisées, Louison.
Quand je disais que je n’avais envie de rien faire, la réponse tombait :
Cest un manque denvie, voilà tout.
Alors j’ai arrêté de parler.
Parfois, le soir, je menfermais dans la salle de bains, juste pour avoir un peu de silence. Je ne pleurais pas. Je fixais le carrelage, comptant les minutes avant de devoir redevenir « celle qui assure sur tous les fronts ».
Un jour, lidée de partir sest insinuée. Pas un drame, ni une fuite en mode série Netflix. Juste une idée froide: disparaître quelques jours, cesser dêtre utile à tout prix. Pas parce que je naimais pas mes enfants simplement parce que javais limpression davoir tout donné.
Le jour où jai touché le fond, ce nétait pas spectaculaire. Juste un mardi parmi dautres. Ma fille a demandé de laide pour quelque chose de tout bête, et je suis restée là, les bras ballants, lesprit à blanc. Un nœud dans la gorge, une bouffée de chaleur dans la poitrine. Je me suis assise par terre, sur le carrelage de la cuisine, impossible de me relever.
Mon fils ma regardée, inquiet:
Maman, ça va?
Et je nai pas su quoi répondre.
Personne nest venu me sortir de là. Personne nest arrivé en cape de super-héros. Juste, je narrivais plus à faire semblant.
Jai cherché de laide quand je nen pouvais plus, quand « gérer » nétait plus possible. Mon thérapeute fut le premier à prononcer des mots jamais entendus :
Ce nest pas parce que vous êtes une mauvaise mère.
Et il a mis un nom sur ce que je vivais.
Jai compris que personne ne mavait aidée avant, justement parce que je fonctionnais. Tant quon assure, tout le monde pense quon peut continuer encore dix générations. Personne ne demande comment va linfatigable.
Le retour à la surface na pas été glorieux. Ni rapide, ni magique. Lent, gênant, parsemé de culpabilité. Apprendre à demander de laide. À dire « non ». À ne plus être disponible H24. Comprendre que prendre des vacances ne fait pas de vous une mauvaise mère.
Aujourdhui encore, je moccupe de mes enfants et je travaille. Mais je ne joue plus la comédie de la perfection. Je ne me définis plus par une petite erreur. Surtout, je nimagine plus que mon envie de mettre les voiles faisait de moi une mère indigne.
Jétais juste épuisée. Et franchement, qui ne lest pas?