Jean rentre chez lui, traverse la cuisine, où un dîner lattend soigneusement dressé sur la table. Étrange, où est Chantal ? se demande-t-il tout bas. Il savance vers la chambre, y trouve sa femme assise par terre à préparer un sac.
Tu pars quelque part ? s’enquiert Jean.
Jai reçu une convocation pour des examens à lhôpital de la préfecture. Les médecins ont quelques soupçons inquiétants, avoue soudain Chantal à voix basse.
Inquiétants, comment ça ? Jean la fixe, inquiet.
Tu sais… le même problème de santé qui a emporté ma mère. Jean regarde sa femme, incapable daccepter ce quil entend.
Depuis quelques jours déjà, Jean tourne en rond, rongé par langoisse. Sa Chantal passe des examens à Bordeaux tandis quil veille leur maison à Chasseneuil, dans le calme dun village charentais, attendant impatiemment le moindre signe.
Chantal na jamais eu lhabitude de se plaindre ; à ses yeux, tout allait bien, et Jean simaginait que jamais rien ne pouvait latteindre. Trente ans de vie commune, deux enfants élevés ensemble, et à la maison, tout reposait sur les épaules de Chantal. Cuisine, ménage, linge Jean trouvait cela tout naturel. Ce nétait pas à un homme de laver la vaisselle ou de sattarder devant les casseroles.
Pourtant, sa femme nétait pas femme au foyer, elle aussi travaillait comme comptable sur la même exploitation agricole que lui. Le soir, rentrant du travail, Jean se lamentait sur sa fatigue avant de s’affaler sur le canapé devant la télévision.
Chantal, elle, filait à la cuisine, préparant le dîner et les repas du lendemain, nettoyant la maison, lavant et repassant le linge Les tâches nen finissaient jamais. Pourtant, elle ne se plaignait jamais, et jamais na sollicité laide de Jean. Après tout, ce nest pas un rôle dhomme, pensait-il.
Lorsque Chantal a demandé un jour de congé pour aller chez le médecin, Jean a été sincèrement surpris.
Que se passe-t-il ? Tu te sens mal ?
Jespère que ce nest rien de grave, répondit-elle. Je me sens juste très fatiguée ces temps-ci.
Tu devrais peut-être prendre des vitamines, c’est le printemps, proposa Jean.
Peut-être, répondit Chantal en haussant les épaules.
Le soir même, Chantal lui annonce quelle doit passer des examens spécialisés à Bordeaux.
Pourquoi ça ? demanda Jean, perplexe.
Mon médecin sinquiète de certains résultats. Jai une convocation et je pars demain matin.
Qu’est-ce qu’ils soupçonnent ? Pas… ce qui est arrivé à ta mère ?
Ce ne sont que des hypothèses pour l’instant, le rassure-t-elle, la voix tremblante malgré tout. Jai déjà mon billet de train, départ à huit heures. Je te laisse le dîner sur la plaque, il y a des escalopes, du riz et une salade. Je dois finir ma valise et me coucher tôt.
Tu as déjà dîné ?
Non, je nai pas très faim, répondit Chantal en fermant soigneusement son sac de voyage.
Jean cherche ses mots, choqué par ce bouleversement. Chantal, si pleine dénergie, jamais malade Comment était-ce possible ?
Je pense que jai tout emballé, murmure-t-elle.
Noublie pas le chargeur de ton portable, pense-t-il à rappeler.
Tu as raison, merci, Jean Tu ne viens pas manger ?
Je crois que je nai pas faim non plus
Je tai contrarié ?
On dirait bien, admit Jean.
Il regarde la valise et se souvient soudain du jour où, il y a quatre ans, ils avaient acheté ce bagage pour partir à la mer. Chantal rayonnait en préparant cette escapade si attendue. Deux maillots de bain, une robe d’été, un chapeau de paille Mais finalement, un collègue de Jean tombe malade, et son patron lui propose un remplacement bien payé. Jean accepte, prévoyant dinvestir la prime dans la rénovation de la chambre un projet longtemps mis de côté.
Il avait cru que Chantal avait accepté la décision et même partagé son enthousiasme. Mais la nuit venue, il la entendue pleurer doucement. Lorsquil lui avait demandé, elle avait dit avoir fait un mauvais rêve. Ce nest que maintenant, alors quil la regarde, quil comprend quelle pleurait ce voyage raté, ce rêve de mer abandonné.
Les années ont passé, Chantal ne reparle plus de vacances. Jean sen félicite, persuadé que, de toute façon, la maison de campagne familiale leur suffit pour se reposer, griller des brochettes entre amis et se baigner à la rivière voisine.
Et ce soir, Chantal prépare à nouveau cette même valise. Mais pas pour la mer pour lhôpital. La peur serre la gorge de Jean.
Il ne toucha pas à son dîner, dormit mal, entendant les sanglots étouffés de Chantal près de lui. Il voulait la prendre dans ses bras, la consoler, mais nosa pas.
Au matin, il accompagne Chantal à la gare routière du village. Avant quelle ne monte dans le car, ils se serrent longuement. Jean la regarde partir, les yeux brillants de larmes.
Chantal Murmure-t-il en la voyant disparaître. Ma Chantal Pourvu que tout aille bien
Se sentant vidé, Jean part néanmoins au travail. Plongé dans ses tâches, il parvient à oublier un court instant son inquiétude. Mais dès le seuil de la maison franchi, la tristesse lassaille. L’appartement lui semble froid, dépeuplé. Il se force à réchauffer le repas laissé la veille, mange machinalement.
Pour calmer ses nerfs, il tente la télévision mais léteint aussitôt, puis sempare de vieilles photos dans un album posé sur létagère.
Il y a là leur mariage, leurs débuts Chantal, si gracieuse, pétillante. Elle est toujours belle, bien sûr, mais quelle fraîcheur il lui trouvait alors ! Lui qui naurait jamais cru tomber amoureux dun regard pourtant ce fut le cas, lors de lanniversaire dun ami où elle était venue, déjà accompagnée.
Ce soir-là, il sétait disputé avec sa propre copine, Élodie. Elle avait bien vu où allait son attention.
Eh bien, cest mieux ainsi, lui dit-il. On n’aurait jamais vraiment été heureux ensemble.
Élodie, en larmes, refait sa vie très vite, tandis que Jean tente sa chance auprès de Chantal, patiemment, sincèrement, jusquà ce quelle se laisse enfin convaincre.
Jean, en tournant les pages de l’album, revoit toutes ces années de bonheur, réalisant soudain combien il a tenu Chantal pour acquise. Depuis combien de temps ne lui a-t-il pas dit « je taime » ? Ou même « merci » pour un dîner ? Sans doute jamais « cest normal », pensait-il. Nest-ce pas le rôle dune épouse de prendre soin de son mari ?
Ce nest quà présent que Jean mesure combien Chantal, de son énergie et de sa bonté, portait toute la maison sur ses épaules Lui-même, sans sen rendre compte, simaginait quelle était inépuisable, insensible à la fatigue. Quand lui attrapait un rhume, elle lui préparait des infusions et du bouillon, lécoutait se plaindre, le couvait Quant à elle, elle avalait un cachet en silence et filait au travail.
Lidée de perdre Chantal lhorrifie. Les jours de lattente sont interminables. Ils sappellent chaque soir, mais Chantal nannonce encore rien de certain. Jean sen veut, passe en revue toutes ses maladresses et négligences pourquoi na-t-il pas été un meilleur mari ?
Jean, jai une bonne nouvelle ! annonce enfin Chantal au téléphone un soir. Les médecins écartent le pire. Jai certains soucis, mais bien moindres que ce quon craignait.
Vraiment ?! sécrie Jean avec émotion. Chantal, tu ne sais pas à quel point tu me rends heureux !
Quelques jours plus tard, Jean est à la gare, attendant Chantal. Il tient à la main un bouquet de lys blancs, ses préférés.
Jean, il fallait pas tembêter avec les fleurs ! sourit-elle, émue.
Jai tellement eu peur, Chantal, dit-il en la serrant dans ses bras. Je taime tellement. Pardonne-moi
Mais de quoi voudrais-tu te faire pardonner ? Tu ne mas jamais trompée, rassure-moi ?
Bien sûr que non ! Simplement, je manquais dattention pour toi. Je ne taidais jamais Mais tout va changer. Dailleurs, je tai réservé une surprise.
Quoi donc ?
Jai acheté deux billets : dans un mois, pendant nos vacances, on part à la mer !
A la mer ? Et le jardin alors ?
Laisse tomber, le potager ! Peut-être même quon le vendra un jour ! Les tomates, on en trouvera bien au marché du coin.
Tu nes plus le même, Jean
Même moi je ne me reconnais pas, Chantal Jai eu si peur de te perdre Maintenant je promets de te chérir comme le plus précieux des trésors. Je taime tant
Oh, Jean Cest peut-être ce qui devait arriver, tout cela Au moins, maintenant, jentends enfin ces mots de ta bouche. Allez, rentrons Je taime aussi.