Jean rentre chez lui, entre dans la cuisine, et trouve le dîner prêt sur la table. Cest étrange, où est Élise ? se demande-t-il. Il va dans la chambre : sa femme est assise par terre, en train de préparer un sac. Tu pars quelque part ? demande Jean. On ma donné une convocation à lhôpital du chef-lieu pour des examens. Jai de mauvais soupçons, annonce soudain Élise. Des soupçons comment ? sétonne Jean. Tu veux dire comme ce qui est arrivé à ta mère ? Jean regarde sa femme, déconcerté, peinant à croire à la situation.
Depuis quelques jours déjà, Jean ne tient plus en place. Il sinquiète terriblement pour sa femme Élise, qui passe des examens à Lyon. Jean, lui, est resté dans leur village natal du Jura, attendant chaque nouvelle dÉlise avec appréhension et espoir.
Élise na jamais été du genre à se plaindre, et Jean a toujours cru quelle allait bien. Ils sont mariés depuis trente ans, ont élevé deux enfants. Toute la maison repose sur les épaules dÉlise : cuisine, ménage, repassage Jean considère cela comme normal. Ce nest pas un travail dhomme de faire la vaisselle ou de cuisiner.
Et pourtant, sa femme nest pas femme au foyer ; elle est comptable dans la même entreprise quil lui-même. En rentrant du travail, Jean se plaint inlassablement à Élise de la fatigue et de la dureté de ses journées, puis il sallonge sur le canapé et allume la télévision.
Élise, elle, file à la cuisine, prépare le dîner, le repas du lendemain, fait la vaisselle, range la maison, repasse le linge Bref, elle ne sarrête jamais. Les tâches ménagères semblent ne jamais finir.
Leur appartement est toujours propre et chaleureux. Sur la table, il y a toujours des plats délicieux et faits du jour. Jean déteste manger deux jours de suite la même chose, alors Élise doit passer des heures en cuisine. Jamais elle ne se plaint, jamais ne demande daide à Jean et lui, il ne songe même pas à proposer son soutien. Après tout, ce nest pas un devoir dhomme.
Lorsque Élise a pris un jour de congé pour passer un examen médical, Jean en fut très surpris.
Il y a un problème ? Tu es malade ? demande-t-il.
Jespère que non, répond Élise. Mais je ne me sens pas très bien ces derniers temps.
Peut-être quil te faudrait une cure de vitamines ? suggère-t-il. Après tout, cest le printemps
Peut-être, soupire-t-elle.
Le soir, en rentrant, Jean apprend quÉlise doit se rendre à Lyon pour un examen complémentaire.
Comment ça ? Pourquoi ? sinquiète-t-il.
Les médecins ont quelques soupçons concernant ma santé. Ils mont conseillé daller à lhôpital du centre.
Comment ça, de mauvais soupçons ? Tu veux dire la même chose qui a emporté ta mère ?
Pour linstant, ce ne sont que des suppositions, tente de rassurer Élise, bien quelle-même ait déjà pleuré un bon coup avant son retour. Jai pris un billet de train pour demain matin à huit heures. Tu nas quà dîner sans moi, daccord ? Il y a des côtelettes et du riz sur la plaque, et une salade sur la table. Jaimerais finir de préparer mes affaires et me coucher tôt ce soir.
Tu nas pas faim ?
Pas vraiment, répond Élise tout en glissant ses vêtements dans le sac.
Jean regarde sa femme et narrive pas à croire à ce qui se passe. Élise, si énergique, jamais malade et si soudainement
Il me semble avoir tout mis, dit-elle.
Noublie pas le chargeur de ton téléphone, suggère-t-il.
Oui, tu as raison, merci Jean. Pourquoi tu ne vas pas dîner ?
Je nai pas très faim non plus
Tu es triste à cause de moi ?
Oui, acquiesce-t-il.
Il observe le vieux sac de voyage dans lequel Élise range ses vêtements, se souvenant soudain de leur dernier projet de vacances à la mer, quatre ans plus tôt. Cétait pour ce voyage-là quelle avait acheté ce sac. Elle était si heureuse à lidée de partir ! Mais au final, ils ny avaient pas été : au travail, on avait proposé à Jean de remplacer un collègue malade, avec une belle prime à la clé ; il avait accepté, trouvant peu sage de refuser une telle occasion, dautant plus quils voulaient refaire leur chambre.
Il avait pensé alors quÉlise était contente, elle aussi, et même rassurée. Mais cette nuit-là, il lavait entendue pleurer doucement. Elle lui avait dit avoir fait un mauvais rêve Et aujourdhui, Jean comprend soudain quelle avait pleuré à cause du voyage annulé, ce rêve de bord de mer qui lui tenait tant à cœur.
Lannée suivante, ils nont pas pu non plus partir. Puis Élise na plus parlé de la mer. Jean, lui, nen était que soulagé. Pourquoi partir ? Il y a la maison de campagne, plein de choses à faire, des barbecues avec les amis. Et puis, la rivière nest pas loin, on peut sy baigner, pas besoin de gaspiller de largent pour voyager.
Et aujourdhui, Élise fait sa valise, non pour des vacances, mais pour un séjour dexamens à lhôpital Et si jamais? Jean chasse cette pensée dun geste, pris dangoisse.
Ce soir-là, il na pas dîné non plus, et la nuit fut sans sommeil. Couché près delle, il entendait les sanglots étouffés de sa femme. Il voulait la prendre dans ses bras, la rassurer, mais il na pas osé.
Au petit matin, il accompagne Élise à la gare routière. Avant lembarquement, ils sembrassent longuement, et Jean sent quil na pas envie de la laisser partir. Il reste planté sur place, les larmes aux yeux, regardant le car séloigner
Élise, murmure-t-il. Reviens-moi saine
Il se sent vide, obligé pourtant de se ressaisir pour aller travailler. Plonger dans ses dossiers loccupe un peu lesprit, mais dès son retour au foyer, la tristesse le reprend. Lappartement sans Élise paraît vide et sombre Jean se force à réchauffer le dîner de la veille et en mange un peu.
Pour tromper lennui, il allume la télé mais ne trouve rien dintéressant, il léteint aussitôt. Il sort lalbum photo du placard, le feuillette.
Leur mariage Quelle jolie femme elle était, si fine et pleine de vie Même aujourdhui, cest une belle femme, mais à lépoque Il avait perdu la tête en la rencontrant.
Ils sétaient connus à lanniversaire dun ami. Elle était venue avec son compagnon, lui-même était accompagné dune amie. Mais dès quil avait vu Élise, il était tombé amoureux. Si quelquun lui avait dit plus tôt quil vivrait un coup de foudre, il en aurait ri. Et pourtant, cest arrivé.
Ce soir-là, il sétait disputé avec Catherine, son amie. Elle avait bien vu ses regards vers Élise et sétait fâchée.
Eh bien, cest le moment, dit-il. On aurait dû se séparer depuis longtemps, je ne tai jamais aimée.
Catherine était partie en pleurant. Une semaine plus tard, elle se mettait avec Victor, celui qui la courtisait depuis le lycée, et lépousa dans la foulée.
Pour séduire Élise, Jean avait dû insister, même après que la jeune femme se soit séparée de son compagnon. Mais, finalement, elle céda à sa persévérance
Jean tourne les pages et revoit les grands moments de leur vie. Que des souvenirs heureux à ses côtés Et il se rend compte quil na jamais vraiment mesuré sa chance. Quand a-t-il dit « je taime » la dernière fois à sa femme ? Ou même fait un compliment ? Il se rend compte quil ne le lui disait jamais, considérant tout cela comme allant de soi. Une épouse doit prendre soin de son mari, voilà tout.
Ce nest que maintenant quil réalise quÉlise portait à elle seule tout le poids du foyer Lui, il avait pensé quelle était robuste, infatigable Quand lui était malade, elle le couvait, lui préparait du bouillon, lécoutait se plaindre. Quand elle, elle ne se sentait pas bien ? Elle prenait un cachet et allait travailler.
La perspective de perdre Élise leffrayait comme jamais. Ces quelques jours, il a vécu en automate, attendant des nouvelles. Ils sappelaient chaque soir, mais Élise navait aucune certitude à lui annoncer Et Jean tournait en rond, rongé par la peur.
Il saccusait de navoir pas été un mari attentif, trop souvent égoïste Comme il aimerait tout rattraper
Jean, jai une bonne nouvelle ! Finalement, rien dinquiétant. Jai quelques soucis, oui, mais rien de grave, raconte Élise un soir au téléphone pendant que Jean désespérait encore.
Cest vrai ? Oh, Élise, tu ne peux pas imaginer comme je suis soulagé
Quelques jours plus tard, Jean attend sa femme à la gare. Il tient dans les mains un bouquet de lys blancs, ses préférés.
Jean, tu naurais pas dû dépenser pour des fleurs Mais ça me touche, merci !
Je me suis tellement inquiété pour toi, répond-il en lembrassant. Je taime, Élise Pardonne-moi
Te pardonner quoi, Jean ? sétonne-t-elle encore.
Davoir été loin dêtre le meilleur des maris davoir si peu pris soin de toi
Tu veux dire… tu mas trompée ?
Jamais ! sexclame-t-il. Mais je tai peu aidée, jai manqué dattention. Maintenant tout va changer. Jai même une surprise pour toi.
Laquelle ?
Jai pris des billets : dans un mois, cest les vacances pour nous deux au bord de la mer.
La mer ? Et la maison de campagne, alors ?
On pourra toujours la vendre, souffle Jean. Les légumes, on les trouvera bien au marché.
Je ne te reconnais plus, Jean
Moi non plus ! Jai eu si peur de te perdre Maintenant, je veux te chérir comme le plus grand trésor. Je taime tant
Oh, Jean!, sourit Élise. Peut-être que tout cela devait arriver pour que tu me dises enfin ces belles paroles. Allez, rentrons Moi aussi, je taime.