Ivan a fait frire des pommes de terre et ouvert un bocal de cornichons. Aujourd’hui, cela fait un an que son Hélène est partie. Soudain, on frappe à la porte.

Jean fit sauter des pommes de terre à la poêle, puis ouvrit un bocal de cornichons au vinaigre. Aujourdhui, cela faisait exactement un an quil avait perdu son Hélène. Tout était silencieux chez lui à Lyon, quand soudain, on frappa à la porte.
Ah, te voilà, sourit-il tristement en découvrant sa voisine, Véronique. Il linvita à la table dressée dun geste las. Ils sassirent, partagèrent un long silence, et évoquèrent le souvenir dHélène, leurs regards perdus dans le vide.

Soudain, Jean sortit une enveloppe froissée de sa poche.
Véronique, cette enveloppe Cest Hélène qui me la donnée avant de partir, expliqua-t-il dune voix tremblante, en la lui tendant.
Mais cest pour toi, sétonna Véronique, les yeux écarquillés.
Lis-la, sil te plaît. Tu comprendras, répondit-il doucement.
Véronique ouvrit lenveloppe, lut la lettre, et poussa un soupir bouleversé.

Le gendre de Véronique avait promis de venir la chercher à la campagne, près de Roanne, le samedi matin. Cétait dommage de quitter la maisonnette, mais la fin doctobre approchait ; leau avait été coupée, il était temps de rentrer.

Véronique ! Véronique Morel, tu es là ? la voix dHenri Petit, le voisin de campagne, résonna à travers la porte.

Entre donc, Henri, je termine de rassembler mes affaires. Mon gendre vient me chercher après-demain. Il va encore râler, jai accumulé trop de paniers Mais que veux-tu, ce ne sont presque pas mes affaires, surtout des pommes, des cornichons, de la confiture. Je ne vais pas tout laisser ! Jai tout préparé pour eux, pas pour moi. Moi, il men faut peu.

Et tu as raison ! Moi, je ne pars quun peu plus tard. Lautomne est magnifique ici. Tu te rappelles, Hélène adorait cette saison Pourquoi je suis venu, déjà ? Ah oui, tu te souviens, autrefois, on fêtait la clôture de la saison de potager tous ensemble ? Serge était là, on était jeunes, nos enfants encore petits. Aujourdhui, les jardins sont envahis, mais à lépoque, il ny avait pas un brin dherbe mal placé, les pommiers tout juste plantés Enfin, bref, aujourdhui, cela fait un an quHélène nest plus là. Il faut quon se recueille ensemble. Jaime pas être seul pour ça. Viens, jai fait des pommes de terre, on se souviendra delle ensemble. Jai aussi quelque chose à te dire. Tu viens ?

Bien sûr que je viens, tiens, prends ces cornichons maison ! Je termine de ranger et jarrive dans une demi-heure.

Les deux familles avaient longtemps tout partagé : construction des maisons, plantation des vergers, grandes fêtes dété où tout le monde se retrouvait. « Lété, cest une seconde vie ! » répétait souvent Serge, feu le mari de Véronique. Ça fait sept ans qu’il est parti Désormais les petits-enfants de Véronique passent tout lété à la campagne, elle na plus le temps de sennuyer. Hélène et Jean, devenus ses amis de cœur, passaient chaque jour de la saison ensemble, du moins jusquà cet automne funeste où Hélène sest éteinte. Elle rayonnait, disait être en pleine forme, puis la maladie la emportée soudainement. Cet été avait eu un goût étrange sans elle ; Jean, errant, soccupait nerveusement dans latelier ou au potager, tentant de combler le vide.
Les petits-enfants de Véronique ne venaient presque pas : colonies, séjours en Bretagne Pourtant, elle entretenait toujours le jardin, sans vraiment savoir pour qui.

Elle soupira, enfila une veste, puis se dirigea chez Jean, comme promis.

Jean lattendait. Sur la table, des pommes de terre dorées, des tomates, et les cornichons préparés par Véronique, soigneusement ouverts.

Prends place, Véro. Demain, mes enfants viennent, alors ce soir, cest entre nous Jai retrouvé de vieilles photos, tu veux les voir ? Regarde, Serge plante un cerisier avec toi, là on rentre de la cueillette de champignons, les paniers sont pleins, ici, devant le feu Hélène plisse les yeux à la lumière.

Jean servit deux petits verres de calvados en guise de toast.
À nos chers disparus. À Hélène, et à Serge.
Ils trinquèrent en silence. Une tranche de cornichon croqua. Puis Jean sortit lenveloppe.

Véro, ne sois pas surprise, écoute-moi bien Lautomne dernier, Hélène est partie doucement, presque sous mes yeux En août, on est rentrés de la campagne, et malgré tout, elle restait forte, continuant de sourire. On a revécu tous nos souvenirs, regardé les vieux films ensemble, parlé de tout et de rien. Un jour, elle ma dit :
« Promets-moi, Jean, que tu suivras ma dernière volonté Je ne veux pas que tu me contredises, tu sais bien pourquoi. »

Elle ma alors tendu cette enveloppe. Elle lavait écrite exprès, sachant que je ne la jetterais jamais Lis-la.

Véronique ouvrit la lettre et lut la belle écriture dHélène :

« Jean, mon amour, que puis-je dire, je pars avant toi Mais la vie continue, il faut que tu continues de vivre pour nous deux. Je te demande cest mon vœu le plus cher de rester heureux. Ça ne veut pas dire moublier Seulement, je ne supporterais pas de te savoir malheureux, là-haut. Sil te plaît, sois heureux, vis pleinement, comme on la toujours fait ensemble.
Et si jamais tu rencontres quelquun, sache que ça ne me dérange pas, bien au contraire. Si cest Véronique et je pense quelle te plaît, elle est formidable et comprendra tout propose-lui de partager ta vie. Ce serait la meilleure chose à faire. Noublie pas, on na jamais abandonné. Reste vivant malgré tout, mon Jean.
Ton Hélène. »

Véronique relut la lettre deux fois, puis posa les yeux sur Jean, émue.

Je lui ai promis, tu comprends. Jai promis de faire ce quelle demandait. Je voulais te le dire, et te laisser réfléchir Essayons, Véro. Notre amitié est solide, et parfois, il ny a rien de plus beau. Ne nous privons pas du bonheur. Veux-tu devenir ma compagne ? Je te le promets : tu nauras pas à le regretter.

Véronique narrivait pas à trouver les mots. Cétait si inattendu. Elle le regarda, puis finalement, la sincérité de cette proposition fit son chemin.

Jean Laisse-moi y réfléchir. Je dirai à mon gendre que jai besoin dune semaine de plus ici.

Ils prirent cette décision, et Jean la raccompagna chez elle.

Cette nuit-là, impossible pour Véronique de trouver le sommeil. Sa vie repassait dans ses pensées. À laube, Serge lui apparut en rêve, souriant :
« Ne réfléchis pas trop, ma Véro. À deux, la vie est plus douce. Dis oui à Jean, et sois heureuse. Je ne suis pas jaloux, au contraire, je suis ravi que tu sois aimée. »

Lété suivant, Jean et Véronique abattirent la vieille clôture entre leur potagers. Avec maintenant deux fois plus de petits-enfants, la maison semplissait de rires et de jeux. Jean construisit une balançoire, et dans le jardin, Véronique planta mille nouvelles choses. Toute la famille venait le week-end, se réjouissant de les voir sépauler.

Peut-être certains voisins parleront-ils dans leur dos Mais là-haut, Hélène et Serge sourient ensemble. Le serment dêtre heureux a été accompli. Et, quoi quil arrive, la vie continue.

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