Il se pencha vers la vieille berger allemand. Elle le regarda avec un regard résigné, puis détourna la tête. Lespoir, elle lavait abandonné depuis longtemps. Elle connaissait trop bien les hommes
Dans le quartier, on les appelait simplement la meute. Mais Antoine, un homme qui habitait dans un des immeubles de la rue, rectifiait toujours : « Ce nest pas une bande. Ce sont cinq chiens qui restent ensemble pour survivre. »
La chef des chiens, cétait la vieille berger allemand manifestement abandonnée, autrefois choyée dans une famille partie sans se retourner. Cest elle qui gardait la cohésion du groupe, veillait sur les petits, les rassemblait tel un capitaine, préservant leur fragile famille de la rue.
Chaque jour, Antoine leur apportait à manger. Le matin, avant daller à son bureau, et le soir, en rentrant. Aussitôt quil apparaissait, cinq queues sagitaient certaines en cercle, dautres retombant mais toutes tourbillonnaient frénétiquement comme des hélices. La joie dans leurs yeux faisait serrer le cœur. Ils sautaient, plongeaient leurs museaux humides dans sa paume, léchaient ses mains. Dans leur regard, tout se lisait: gratitude, confiance, un espoir timide.
Mais à quoi peut espérer un chien abandonné sur le trottoir, un jour laissé pour mourir? Et pourtant ils espéraient. Ils croyaient. Ils aimaient. Antoine ne venait jamais les mains vides ils attendaient. Et toujours, ils attendaient son retour.
Mais ce matin-là, seuls quatre chiens se précipitèrent à ses pieds. Ils couinèrent, lançaient parfois un regard inquiet vers le bout de la rue. Antoine comprit tout de suite : quelque chose clochait.
Soupirant lourdement, il décrocha son téléphone pour prévenir son patron quil serait en retard.
Au bout de la longue avenue, dans les quartiers résidentiels de Nantes, sous un buisson, gisait la vieille berger allemand. Une voiture lavait percutée. Ici, la route tournait brusquement, et certains automobilistes prenaient ce virage à toute vitesse. Cette fois, elle navait pas eu de chance.
Les quatre petits chiens tournaient autour dAntoine, le regard implorant il était leur seul humain, leur seul repère.
Il se pencha vers la berger allemand. Des larmes coulaient de ses yeux. Elle le regarda, toujours résignée, détournant à nouveau la tête. Lespoir sétait éteint depuis longtemps. Elle connaissait trop bien la nature humaine. Ce qui la préoccupait, cétait le destin des quatre chiens quelle protégeait.
Alors Tu souffres? murmura Antoine, sortant son portable.
Après avoir négocié une journée de congé, il roula lentement sa voiture près du trottoir et souleva soigneusement la chienne sur le siège arrière. Les quatre autres chiens le suivaient, le remerciant à leur manière, frottant leurs museaux contre ses mains.
À la clinique vétérinaire, le docteur Lefèvre examina la berger allemand et soupira :
Il vaudrait mieux lendormir. Trop de fractures. Ses chances de survivre sont minces, les soins coûteraient cher Au moins mille euros.
Mais il y a une chance? demanda Antoine, coupant la parole du médecin.
Il y a toujours une chance, admit le docteur. Mais elle souffrira. En vaut-il la peine?
Oui, répondit Antoine sans hésiter. Pour moi, ça vaut la peine. Alors ça doit lêtre pour elle. Et puis il y a quatre chiens qui lattendent dehors. Comment pourrais-je les regarder dans les yeux, après?
Le vétérinaire le fixa longuement, puis acquiesça.
Allons-y.
Une semaine plus tard, Antoine récupéra la chienne à la clinique. Durant son absence, les quatre autres navaient jamais quitté le pallier de son immeuble. Lorsquils la retrouvèrent, leurs jappements de joie furent si puissants que même la vieille berger allemand, blessée, réussit à lever la tête et à lécher ses compagnons.
Il la porta dans son foyer, puis sortit parler aux autres, leur expliquant longuement que la maison est une responsabilité, quil faudrait abandonner bien des habitudes de la rue.
Les chiens, assis devant lui, écoutaient, attentifs, comme s’ils comprenaient chaque mot. Antoine sinterrompit soudain, les regarda, et un sourire radieux illumina son visage :
Alors, quattendez-vous? Entrez.
Et il ouvrit grand le portail.
La berger allemand retrouva sa santé étonnamment vite. Elle voulait toujours se lever pour aller vers ses amis, et Antoine veillait strictement à ce quelle ne force pas sur ses pattes cassées. Quand ses fractures furent enfin guéries et quelle put marcher fièrement, Antoine attacha autour de son cou un collier spécial doré, avec une petite clochette.
Désormais, il part tôt chaque matin. Il arpente la longue avenue de Nantes, cinq chiens en laisse : quatre petits, drôles, queues enroulées, et la grande berger allemand, à son collier doré et sa clochette tintinnabulante.
Et vous devriez voir leurs regards. À présent, ils ont un foyer. Et elle, un collier. Elle avance, la tête droite, fière.
Vous ne pouvez pas comprendre vous navez jamais eu de collier à clochette. Mais nimporte quel chien sait: ainsi marche celle quon respecte.
Ils sen vont ainsi Antoine, lhomme qui na pas détourné les yeux, et ses cinq chiens, qui nont jamais cessé despérer et daimer, malgré la trahison des hommes.
Ils avancent, heureux. De quoi? Deux-mêmes peut-être, du soleil peut-être, ou simplement du fait quil existe encore un peu de tendresse en ce monde.
Et en plongeant dans leurs yeux, on comprend: tant quexistent de tels regards, tout nest pas perdu.