Il s’est penché vers le berger allemand. Elle le regarda avec un air résigné, puis détourna le regard. Espérer, elle avait cessé depuis longtemps. Elle connaissait trop bien la nature humaine…

Je me suis penché vers la vieille bergère. Elle ma regardé dun air résigné, puis sest détournée, lasse. Espérer, elle avait cessé depuis longtemps. Elle connaissait trop bien les humains

Dans le quartier, on les appelait simplement « la bande des chiens ». Mais moi, habitant lun des immeubles de la rue, je corrigeais toujours : « Ce ne sont pas des voyous. Cest cinq chiens qui restent soudés pour survivre. »

À leur tête se trouvait une vieille bergère, visiblement abandonnée par ses maîtres autrefois, sans regret, lors dun départ précipité. Cétait elle qui maintenait la petite famille, protégeant, guidant, veillant à ce quils ne se dispersent.

Chaque jour, je les nourrissais discrètement. Le matin, sur le chemin du bureau, le soir en rentrant. À chaque apparition, cinq queues, certaines frisées, dautres tombantes, se mettaient à tourner frénétiquement, comme des hélices. Leur joie me bouleversait. Les chiens sautaient, pressaient leurs truffes humides contre mes mains, me léchaient les doigts. Dans leurs regards, il y avait tout : gratitude, confiance, espoir.

À quoi peut bien espérer un chien abandonné un jour dans une rue de Lyon ? Et pourtant, eux espéraient encore. Ils croyaient. Ils aimaient. Cest pourquoi je ne venais jamais les voir les mains vides ils attendaient, et attendaient toujours.

Mais ce matin-là, seuls quatre sont venus à mes pieds. Ils gémissaient, jetaient des regards inquiets vers le bout de la rue. Jai tout de suite compris : quelque chose nallait pas.

Jai soupiré lourdement, téléphoné au travail pour prévenir que je serais en retard.

Au bout de la longue rue, dans le quartier résidentiel de Villeurbanne, sous un buisson, la bergère gisait. Elle avait été percutée par une voiture. Ici, le virage était dangereux, et certains conducteurs ne ralentissaient jamais. Ce jour-là, elle na simplement pas eu de chance.

Les quatre chiens hurlaient doucement, cherchaient mon regard jétais le seul humain en qui ils avaient confiance.

Je me suis penché sur la bergère. Des larmes coulaient de ses yeux. Elle ma regardé dun air résigné et sest détournée. Espérer, elle ne savait plus. Les humains, elle les connaissait mieux que quiconque. Ce qui la préoccupait, cétait le sort des quatre autres, ceux dont elle avait la charge.

Alors Tu souffres ? ai-je murmuré, tout en sortant mon téléphone.

Jai posé un jour de congé, puis jai garé ma voiture et, doucement, jai transporté la chienne sur la banquette arrière. Les quatre autres sautaient autour, se frottaient à mes bras, comme pour me remercier.

À la clinique vétérinaire, le médecin a examiné la bergère et a soupiré :

Il vaudrait mieux leuthanasier. Trop de fractures. Les chances de survie sont faibles, les soins coûtent cher

Mais il y a un espoir ? lai-je coupé.

Il y a toujours un espoir, a reconnu le vétérinaire. Mais elle souffrira. Est-ce bien dinsister ?

Cest important pour moi, ai-je dit fermement. Et pour elle aussi. Et quatre chiens lattendent. Comment pourrais-je leur faire face ensuite ?

Le médecin ma observé longuement, puis a hoché la tête :

Alors, commençons.

Une semaine plus tard, jai récupéré la bergère à la clinique. Pendant tout ce temps, les quatre chiens navaient pas quitté la maison. Leur joie bruyante lors des retrouvailles réveilla même la chienne blessée, qui tenta de lécher ses camarades.

Je lai installée chez moi, puis je suis allé trouver les autres pour leur parler. Jai expliqué que vivre dans une maison, cest accepter la responsabilité. Que désormais, certains gestes de la rue ne seraient plus permis.

Les chiens se sont assis devant moi, attentifs. Je me suis arrêté, les ai regardés et leur ai souri.

Alors ? Quattendez-vous ? Entrez.

Et jai ouvert le portail grand.

La bergère a repris des forces étonnamment vite. Elle navait quune envie : rejoindre ses amies, mais je veillais à ce quelle ne se fatigue pas trop. Une fois les os ressoudés, alors quelle marchait à nouveau sans peine, je lui ai passé un collier spécial doré, avec un petit grelot.

Désormais, je pars travailler plus tôt. Je longe la rue déserte, tenant en laisse cinq chiens quatre petits, amusants, aux queues en boucle, et une grande bergère âgée, parée de son collier doré et de son grelot.

Vous devriez voir leur regard autour deux. Ils ont un foyer, désormais. Elle, elle a un collier. La vieille bergère marche fièrement, la tête haute.

Vous ne pouvez pas vraiment comprendre, si vous navez jamais eu un collier avec grelot. Mais tout chien le sait : seule celle qui est respectée porte un tel collier.

Voilà comment nous avançons ensemble : un homme qui na pas tourné le dos, et cinq chiens qui nont jamais cessé despérer et daimer, même après avoir connu la trahison humaine.

Nous marchons et nous nous réjouissons. De quoi ? Je ne saurais dire. Peut-être de la présence des autres. Peut-être du soleil. Peut-être, tout simplement, davoir encore droit à la tendresse en ce monde.

En croisant leur regard, je me suis rendu compte : tant quil existe des yeux comme ceux-là, rien nest vraiment perduPeu à peu, les voisins se sont habitués à ma bande improbable. Certains déposaient des croquettes devant le portail, d’autres s’arrêtaient pour caresser les chiens. Des enfants riaient en entendant le grelot de la bergère, et même les plus méfiants esquissaient un sourire en voyant son clan sagement assis à mes pieds. Il me semblait que la rue devenait un peu moins froide, un peu moins étrangère.

Un soir, alors que le soleil se couchait et teintait les pavés dor, je me suis assis sur le perron. La bergère sest glissée contre moi, les autres se sont blottis en cercle. Jai senti une chaleur familière envahir la petite maison, une respiration tranquille, un calme qui ne vient quaprès de longues tempêtes.

La bergère ma fixé, le regard plein de ce vieux courage. Derrière les années passées dehors, dans la douleur et dans lespoir, brillait une lumière nouvelle : celle davoir trouvé, enfin, un endroit où elle navait plus peur.

À cet instant, dans la rue silencieuse et sous la cloche de la nuit qui tombait, jai compris ce secret que seuls les chiens murmurent à ceux qui savent entendre : rien nest jamais définitivement perdu tant quon continue daimer.

Et la vieille bergère, entre sa famille retrouvée et le tintement doux de son grelot, sest endormie contre moi. Sur notre perron, dans notre foyer, elle a trouvé la paix. Il ny avait plus de bande des chiens, ni de traîtres ou de forsaken. Il ny avait que nous, ensemble, et un petit miracle de tendresse qui ne soublie pas.

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